ÉQUERRE D'ARGENT – 2007

Un projet « discret » Nathalie Franck et Yves Ballot, groupe scolaire Nuyens à Bordeaux, Prix de l’Equerre d’Argent 2007

Il est pratiquement imprudent et théoriquement problématique de « remarquer » la discrétion. Ou bien ce qui est réellement discret ne mérite pas d’être « remarqué ». Ou bien ce qui est remarqué n’est pas vraiment « discret ». On ne se tire de ce mauvais pas théorique qu’en imaginant un objet « discret » à un certain égard, mais « remarquable » pour d’autres raisons.
En la circonstance, le Prix de l’Équerre d’Argent 2007 a opposé les partisans d’une architecture-moderne-de-qualité « discrète », qui a été effectivement remarquée par le jury, et les tenants d’une architecture-moderne-de-qualité « remarquable », qui aurait du l’être. Mais la discrétion apparente du groupe scolaire Nuyens tient moins à son architecture, assez bonne pour être distinguée, qu’à son statut urbain, qu’on dirait standard : un îlot entre quatre voies ; d’assez larges trottoirs ; quatre façades ; trois vis-à-vis ; un parc… Dans cette ville ordinaire, régulièrement épannelée et assez bien tracée, les architectes n’ont rien à combattre, rien à dénoncer, rien à proclamer à la face du monde.
C’est ailleurs que l’architecture-moderne-de-qualité est « remarquable » : elle est remarquable entre deux bretelles d’autoroute ; elle est remarquable à l’entrée d’une zone commerciale ; elle est remarquable sur les cimes ou dans les entrailles de la ville émergente ; elle est souvent remarquable en pure perte, mais en toute légitimité, partout où le projet architectural doit palier aux défaillances du projet urbain. Nathalie Franck et Yves Ballot n’ont pas eut cette chance. Ils n’ont pas eut à ferrailler contre une ville démembrée. Les seuls assauts qu’ils ont à subir sont ceux de leurs confrères.

Pascal Urbain, le 18 décembre 2007

Un projet « remarquable »

POUR UNE VILLE DESIRÉE – 2005

Les promoteurs de la « ville générique » sont encore vaillants. Ainsi, Emmanuel Derouen, architecte, a écrit, dans Libération du 1e avril 2005, un plaidoyer « pour un Paris ordinaire », si contestable qu’il mérite une réfutation, mais surtout, si bizarre qu’il mérite une explication.
L’auteur conteste un « plan secret », produit par la Ville de Paris, qui viserait à réduire drastiquement le trafic automobile dans quatre arrondissements de Paris, à multiplier les pistes cyclables, à rétrécir les voies, à éliminer la circulation de transit, à prohiber le stationnement, à éradiquer le trafic non résidentiel, à contingenter les livraisons… Et il s’agirait d’un désastre, prétend notre excellent confrère, qui veut montrer, à ceux qui espèrent des commerces plus accessibles, des trottoirs plus larges, des bus plus fréquents et plus rapides, des promenades plus faciles et plus attractives, que leurs attentes menacent l’équilibre du monde.
Pour combattre ce qui apparaît comme un programme séduisant, l’auteur imagine une manière d’économie symbolique, où les plaisirs du centre se paient en périphérie : « Ici le factice suranné des rues piétonnes, des boutiques de souvenirs et des magasins du plaisir triste ; là-bas la “vrai vie” – qui n’est certes pas nécessairement rose tous les jours –, celle des supérettes Ed, des cordonniers Topy, des relais H et des cafés-PMU. Au Paris historique recroquevillé comme une pomme triste, en un inutile et malsain réflexe binaire, nous seront tentés plus encore d’opposer une ville “quelconque”. Avec ce qui tient du fantasme de la Ville (l’Urbs), surgira en contrepoint le masque grimaçant des banlieues, lieux du bannissement social et du regard voilé, paysages sans qualités en lesquels peut-être les édiles ne voient-ils que des non paysages ». Quelle étrange formule ! L’auteur, qui milite explicitement pour une ville « ordinaire », parait regretter qu’on oppose au centre une ville « quelconque ». En toute logique, si paris était « recroquevillé comme une pomme triste », il faudrait absolument lui opposer une autre ville. Ce ne serait pas « un inutile et malsain réflexe binaire », mais une réaction salutaire. L’auteur parait avoir réuni deux propositions distinctes, se rapportant à des sujets différents : « à ce qu’elles considéreront comme un centre pacifié, en un inutile et malsain réflexe binaire, les masses abusées seront tentés d’opposer le masque grimaçant des banlieues » ; « à ce qu’il considère comme un centre recroquevillé, comme une pomme triste, dans une réaction salutaire, l’architecte éclairé est tenté d’opposer la vraie vie ». L’étrange confusion des termes dénonce le dédoublement de l’auteur, qui, pour des raisons qu’il soupçonne un peu, doit tenir deux positions contradictoires.

Comme tous ceux qui veulent dévaluer le plaisir, Derouen le dénonce comme une illusion : les rues piétonnes sont factices ; les magasins sont tristes ; le centre est recroquevillé et les bohémiens sont bourges. Pour promouvoir l’ordinaire (Ed, Topy, Relais H, Pmu), il faut prétendre que l’extraordinaire (Hôtel de Ville, Châtelet, Louvre, Palais Royal) n’a pas lieu, ou qu’il n’a plus aucune espèce d’importance dans l’agglomération contemporaine. Rem Koolhaas le dit mieux que Derouen : « Toute Ville générique a son Quartier-Alibi, où sont préservées quelques reliques du passé (…) C’est une machine. »
Mais si le centre de Paris n’était que cette petite pièce d’horlogerie, ce coucou pathétique, à quoi bon entraver les efforts de ceux qui voudraient en perfectionner le mécanisme ? Si la « vraie vie » était ailleurs, à quoi bon dénoncer, avec tant d’énergie, les bobos ridicules qui prennent leur triste plaisir dans les rues piétonnes ? Si la « vraie ville » était aussi polycentrique, multipolaire et foisonnante que la théorie le prescrit, à quoi bon se préoccuper de son noyau historique ? Derouen, comme tous les promoteurs de la ville générique, ne peut pas désigner la ville centre comme un péril, sans reconnaître tout ou partie de son importance. Il ne peut pas pointer les opportunités de renouvellement urbain, sans reconnaître la valeur des terrains. Il ne peut pas regretter que le centre soit confisqué, sans reconnaître qu’il est désirable. Alors, dans la même phrase, dans le même souffle, il doit dénoncer les plaisirs frelatés de la ville centre et déplorer qu’ils ne soient pas accessibles à tous.
Si la démonstration de Derouen parait confuse, c’est qu’il ne veut pas la dire aussi simplement qu’elle est : les loyers parisiens sont trop chers pour les pauvres ; des arrondissements rendus aux piétons deviendront encore plus attractifs, encore plus chers, et ce faisant, encore plus inaccessibles aux pauvres. Le dire ainsi, ce serait reconnaître les charmes d’une ville apaisée, ce serait suggérer que tous y ont droit, et peuvent partout le revendiquer. Ce serait encourager l’élargissement des trottoirs, en banlieue aussi bien qu’au centre de Paris. Mais Derouen, qui déteste les rues piétonnes, inverse les termes du sens commun : puisque ces charmes ne sont pas en périphérie, il faut les interdire au centre ! Cela non plus, il ne peut pas le dire aussi simplement qu’il le pense.

Pascal Urbain

POUR UN PARIS ORDINAIRE

Emmanuel DEROUEN, Libération, vendredi 01 avril 2005
« Paris, mars 2005. L’agitation prévaut dans l’attente du verdict de la commission des Jeux. Voici que des fuites accréditent l’existence d’un plan secret pour 2012, établi sous le contrôle de Denis Baupin adjoint écologiste aux transports et à la circulation. Deux ans d’études pour le projet identificateur de la prochaine mandature. Sur l’emprise des quatre premiers arrondissements, l’objectif serait, en trois étapes, de réduire drastiquement le trafic. On entreprend ici de «pacifier l’hypercentre» : multiplication des pistes cyclables, rétrécissements des voies, élimination de la circulation de transit, quasi-prohibition du stationnement puis éradication du trafic non résidentiel, contingentement drastique des livraisons, fermeture de la voie Georges-Pompidou, «traitement, voire déplacement de la mono-activité» textile du Sentier et des Gravilliers… La prudence est de mise, le projet n’est qu’officieusement lâché en pâture aux médias, et l’on pourrait s’en tenir à de graves conjectures sur le bien-fondé économique d’un tel plan. Cependant, en l’état ¬ quel que soit le niveau d’avancement et de crédibilité du projet, l’occasion est trop grave pour ne pas voir en un tel dessein, sous le couvert du meilleur, l’accomplissement d’une politique du pire, en ce qu’il affecte profondément le visage de la ville. Dans l’émission Métropolitains (France Culture, mercredi 16 mars), derrière le beau voeu de la mixité inscrit au plan local d’urbanisme (PLU) de Paris, le géographe Guy Burgel relevait ainsi une série d’écueils. «Absence de hiérarchisation» des priorités ; à vouloir afficher la primauté du «cadre de vie» ou de la «forme de la ville», on en vient à sous-estimer les enjeux économiques cruciaux : l’offre en logements pour toutes les couches de population, la génération d’une «mobilité douce mais efficace», la contradiction entre crispation patrimoniale des «ayants droit» et conscience d’une densification démocratique pour les «laissés-pour-compte». «Timidité» était le terme invoqué. Timidité, oui, que ce plafond des 37 mètres sous lequel la ville, bien égoïstement, s’apprête à s’abriter. «Naïveté», enfin, de procédures visant, le cas échéant, à surseoir à l’obligation de stationnement résidentiel intégré, pour les opérations de logement de petite taille. Or, nous le savons, le citadin de l’intra-muros est désormais identifiable à son vélo hollandais, son abonnement SNCF Fréquence France entière et sa maison de campagne… Le plan pour Paris en 2012 peut être compris comme l’expression caricaturale de ce cadre réglementaire, comme son décodeur. Cela n’est pas sans susciter ire et frayeur. Paris pourrait demeurer ville ouverte. Nous la voyons bientôt davantage recluse. Le plan 2012 peut valoir comme le spectre de la «communauté cloîtrée» (ou gated community), soit l’expression de la stratégie de la peur. Dos à Notre-Dame, face au hors-les-murs, la nouvelle Geneviève est dressée, à l’Est, en sainte expiatoire de la déferlante des Huns. Il se pourrait bien que Paris, «ville ouverte», ne soit plus que perdue, cédée au syndrome de la «touristisation» et à la plus-value de l’«impossible voyage», là où il s’agit, sur quelques hectares providentiels, de pomper la manne de l’économie du transport exotique. Ici le factice suranné des rues piétonnes, des boutiques de souvenirs et des magasins du plaisir triste ; là-bas la «vraie vie» qui n’est certes pas nécessairement rose tous les jours, celle des supérettes Ed, des cordonniers Topy, des relais H et des cafés-PMU. Au Paris historique recroquevillé comme une pomme triste, en un inutile et malsain réflexe binaire, nous serons tentés plus encore d’opposer la ville «quelconque». Avec ce qui tient du fantasme de la Ville (l’Urbs), surgira en contrepoint le masque grimaçant des banlieues, lieux du bannissement social et du regard voilé, paysages sans qualités en lesquels peut-être les édiles ne voient-ils que des non-paysages. Par ici, les souriantes pistes cyclables et autres allées arborées, comme la figuration déphasée d’un Eden en plein Paris, campagne d’un gros bourg à l’urbanité rétrécie aux contours de l’enceinte. Par ici, les campements de néo-villageois irréductibles opposant une fin de non-recevoir à ces persona non grata des fuyantes périphéries. Par ici, les périmètres (hyper) protégés de (l’hyper) centre, la quintessence d’un patrimoine pour boboïsation qui ne saurait supporter de voir surgir à portée de vue (à portée de canon ?) les improbables tours d’une densification rendue pourtant nécessaire par la pression démographique et économique. Voilà le message que vous nous adressez hélas Monsieur Delanoë, premier magistrat socialiste de la bourgeoise capitale de la France. Que de contresens, quelle absence de perspectives, quelles déconvenues… Il nous reste, Monsieur le Maire, en qui nous avons cru, le temps de vous accorder nos suffrages, à vous offrir un billet Paris-Montpellier aller-retour en TGV vers l’empire de la belle Languedocienne, aux mains, depuis tant d’années, de votre confrère en politique, Georges Frèche. Rassurez-vous, Monsieur le Maire, entre la gare ferroviaire et la riante place de la Comédie, vous n’aurez alors que cinq cents mètres à avaler les yeux fermés, la bouche cousue, les oreilles closes le temps de croiser le ring des pestilentiels boulevards de ceinture, pour gagner ce que d’aucuns estiment être la vraie cité (rues piétonnes, quartiers résidentiels barrés, fringues, escarpins, design pauvres, vieux, familles évaporés dans un au-delà indésirable), là où les Virgin Megastore de tous acabits, pompant la sève de l’espace public, s’accaparent, par la grâce des échevins, les halles centrales d’un marché autrefois de plein jour, devenu cryptique depuis lors. Fin des idéologies. Société du spectacle. Bien modestement, nous nous permettrons d’imaginer que l’agglomération parisienne mérite de bien plus délicats égards, et que la ville-centre requiert de bien plus ordinaires atours. »

MODERNITÉ VS ACTUALITÉ – 2004

La désillusion est une expérience commune : on ne peut plus croire ce que l’on croyait auparavant ; on se représentait un objet ; on le découvre autrement fait que sa représentation ; on reconnaît cette représentation préalable comme une illusion, c’est-à-dire comme un état du sujet, plutôt que comme un état de l’objet. La désillusion est généralement considérée comme une perte, parce que le réel est souvent plus dur que sa représentation : on cesse de « croire au Père Noël » parce que le réel « ne fait pas de cadeau ». Mais par ambivalence, la désillusion apparaît aussi comme un plaisir nécessaire, au moins depuis que Platon l’a imaginée dans sa caverne, et bien après que Brecht l’a mise en œuvre dans son théâtre. Á mesure que le monde moderne perfectionne les moyens techniques de l’illusion, l’homme moderne se complait dans la découverte des artifices, dans la révélation des secrets, dans la mise au jour des conspirations, dans l’éventement des complots. La désillusion est si nécessaire que quand le réel est conforme à sa représentation, ce qui peut arriver, le sujet en vient à imaginer de fausses représentations, à seule fin de les dissiper. Cette forme de la désillusion est la plus parfaite. Elle est vécue par Freud sur l’Acropole, dont il constate l’existence, comme s’il en avait douté auparavant 1. Elle peut être ce que Charles Edouard Jeanneret vit à Rome, dont il évente les artifices, comme s’ils l’avaient abusé auparavant. Plus simplement, la désillusion est de toutes les visites architecturales, des attentes déjouées, des espoirs déçus, des plus heureuses surprises, des écarts creusés, à dessein, entre les constructions et leurs représentations rétrospectives, des étrangetés attribuées, à tort, aux objets plutôt qu’aux sujets. Les foules se pressent à Venise, à Rome, à Shanghai, avec la même soif de réel qu’un homme politique qui se rend « sur le terrain », avec la même sincérité qu’un écrivain qui vient, en personne, « témoigner » d’une guerre qui se déroule à deux heures d’avion de Paris, comme si cette précision horaire, qui fait bon compte des aléas du trafic aérien, conférait un surcroît d’étrangeté à l’évènement. Á Madrid et à New York, aux lendemains des attentats, on éclaire les décombres de l’architecture avec des bougies.

Pour qu’advienne une désillusion, il faut qu’une représentation chasse l’autre. Il faut que le sujet reconnaisse la (nouvelle) représentation pour sa plus grande fidélité à l’objet qu’il considère. D’une façon ou d’une autre, il faut que le sujet ait à connaître son objet, par un témoignage digne de foi, peut-être, par une expérience sophistiquée, par un raisonnement savant, ou plus sûrement, pense-t-il, par la méthode de Thomas : « Parce que tu m’as vu, tu as cru. ». Avide de certitude, le sujet ne se satisfait pas d’un seul regard. Comme l’apôtre, il veut mettre son doigt dans la marque des clous, il veut passer la main sur le coté blessé. Il escompte un objet aussi complaisant que le fils ressuscité, qui se livre sans réserve aux investigations de son disciple : « avance ici ton doigt, et regarde mes mains ; avance aussi ta main, et mets-la dans mon côté ». Hélas ! Les phénomènes naturels se laissent moins facilement caresser par celui qui veut les connaître : les bêtes se rebiffent ; les montagnes gardent leurs distances et les gouffres, leurs secrets. Alors, pour qu’advienne une désillusion, il revient à l’architecte de construire certaines parties du monde, de les faire telles que nous pouvons les connaître, aussi sûrement que le permettent nos moyens de connaître. Ces moyens sont si limités, nos mots si peu appropriés aux choses, nos sens si facile à abuser, qu’il n’est pas si facile de les désabuser. L’architecture y parvient tantôt, en construisant des objets identifiés, bornés, classés, rangés, mesurés, énumérés, etc. Á ces conditions, au terme d’un examen sans autre appareil de mesure que ses sens, un sujet peut prétendre à la désillusion : « c’est plus petit que je l’imaginais », dit-il. Il ne traite pas des faux semblants. C’est l’objet lui-même qu’il juge « plus petit » que la représentation qu’il en avait. Mais qu’est-ce qu’il en sait, le sujet ? Et comment il le sait ? Et pourquoi il en est convaincu ? Pour autant qu’elles soient traitées en raison, ces questions sur la validité d’une connaissance sans appareil constituent une manière d’épistémologie de la connaissance vulgaire : à quelles conditions un objet est connaissable par un homme sans appareil ? De fait, les réponses raisonnées à cette seule question constituent un reflet assez crédible des traités d’architecture que nous connaissons, ou plus encore, le modèle d’un traité d’architecture générique qui rassemblerait toutes les petites ficelles du métier sous un seul grand chapeau : l’architecture est la production d’objets connaissables.

Ce modèle n’est pas nouveau. De nombreux théoriciens ont justifiés une part de leurs prescriptions architecturales par des exigences de clarté et de simplicité. En particuliers, les prescriptions académiques – franchise du parti, contraste des proportions, par exemple – visent moins le bon goût que le bien connaître. Plus systématiquement et consciemment, Kevin Lynch a produit un reflet crédible de l’art urbain traditionnel, un modèle théorique de cet art, en répondant à une seule question : à quelles conditions un sujet en sait-il assez sur la ville qu’il pratique pour en dessiner un plan fidèle, de mémoire ? Mais Lynch est trop intelligent, hélas, pour s’en tenir à cette épure ; il commente, il amende, il explique, il complique, il arrondi les angles, il estompe la brutalité du modèle par le raffinement des repentirs 2. D’une façon ou d’une autre, le modèle théorique sous-jacent à de nombreux travaux n’est jamais avoué dans sa forme la plus abrupte : l’architecture est la production d’objets connaissables. Comme tout bon modèle, il est contradictoire, réducteur, incomplet, partiellement réfuté, il brinquebale, il prend l’eau de toute part, mais il va vite. Plus vite que Panofsky : les églises gothiques sont connaissables par la pensée scholastique 3. Plus vite que le Modulor : les séries géométriques uniformément croissantes sont connaissables par des mesures sans appareil. Etc. Le modèle théorique – l’architecture est la production d’objets connaissables – permet de déduire, à moindre frais, ne nombreuses prescriptions anciennes 4. Au demeurant, la nouveauté de mon travail tient moins à l’expression brutale et systématique d’une théorie déjà effleurée par de nombreux auteurs, qu’au lien entre cette théorie et l’expérience sensible de la désillusion : pour qu’advienne une désillusion, il faut qu’une représentation chasse l’autre, il faut que le sujet reconnaisse la (nouvelle) représentation pour sa plus grande fidélité à l’objet qu’il considère ; il faut que cet objet soit connaissable. Si la connaissance de l’objet est nécessaire au plaisir esthétique de la désillusion, il y a lieu d’énoncer des règles, nécessaires, sinon suffisantes, à ces plaisirs esthétiques. Ca n’est pas rien, surtout dans un monde où il n’y aurait plus d’autre plaisir esthétique que la désillusion. Cette prééminence de la désillusion dans l’expérience esthétique contemporaine, effleurée dans le livre, peut être plus longuement développée à partir d’un exemple.

Il y a une petite quinzaine, avec un retard bien compréhensible dans nos provinces, je découvrais « l’Architecture du Réel » d’Éric Lapierre 5, dont l’enthousiasme pour les créations du moment contraste de façon si charmante avec les photos implacables qui illustrent son propos. Alors que j’admirais les images d’Emmanuel Pinard, Paola Salerno et Claire Chevrier, si proches de la désillusion, je craignais naturellement que le texte, postérieur à mon propre ouvrage à ce propos 6, mais infiniment plus prestigieux et largement diffusé, révèle les raisons de notre fascination à voir ainsi certains chef d’oeuvres en posture de bouches trous. J’étais d’autant plus inquiet quand j’abordais le chapitre que l’auteur consacre à « l’inquiétante étrangeté », présentée par Freud comme une face refoulée de la familiarité, en ce sens très proche de la désillusion. Je ne fus soulagé qu’au terme de ma lecture : Éric Lapierre ne dit rien de décisif à ce propos. De son propre aveu, il se délie de Freud. Il maintient « l’inquiétante étrangeté » au coté du mystère et du supplément d’âme. Selon lui, l’objet ne doit pas se livrer au premier regard : « l’inquiétante étrangeté impose une résistance à l’appréhension, elle créé une forme d’exigence pour aller, au-delà des apparences premières et immédiates, au cœur d’une œuvre ». Fine pupille, il soupçonne « la construction d’architectures qui se donnent à percevoir en tant que phénomènes physiques immédiats », mais, en repentir immédiat, il revient à la magie. Il devine que l’affaire se joue du coté de l’inquiétante familiarité des architectures nouvelles, qui se livrent à nous sans réserve, qui se donnent à connaître sans délai. Mais il ne peut croire, comme la plupart des gens, qu’il y aurait quelque difficulté technique à se montrer et quelque prouesse artistique à paraître. Alors, il dénie la pure jubilation qu’il eut probablement, comme nous tous, à voir l’architecture dans son plus simple appareil. Éric Lapierre craint de perdre ses illusions, il rêve d’étoles et de pénombres, il préfère l’érotisme à la pornographie. Ce n’est pas seulement un faute de goût. Il rate de bons moments.

Maison pour un Officier de Marine, Le prieuré, l’Illustration, 30 mars 1929 Maison pour un Officier de Marine, Bernard Desmoulin, Ambérieu

Pour montrer une désillusion en acte, il faut voir la Villa Lyprendi, comme elle est représentée dans l’ouvrage de Lapierre. Cette barrette de trente-quatre mètres de long, encastrée dans la colline, dont j’apprécie l’auteur, égal à ce qu’il est, m’est d’autant plus chère qu’elle appartient à la collection retreinte, mais de haute tenue dans l’histoire de l’architecture, des Maisons pour un Officier de Marine, où se côtoient le remarquable Prieuré, paru dans l’Illustration du 30 mars 1929, et l’exceptionnelle maison d’Ambérieu que Bernard Desmoulin dessina, pour un ami commun, qui commandait, conjointement, le feu nucléaire et un sous-marin approprié à cet effet. De ce moment, j’ai aimé la façon dont les architectes, travaillant pour des officiers de marines, pétrifiaient le temps et l’air du large, mais ce sont des raisons moins personnelles qu’il faut montrer ici.

httpwww.archilab.orgpublic2000catalogriccioricci02.htm -en attente d’un scan du AA 02/1999

1) L’intérêt de la villa Lyprendi ne concerne, ni l’objet isolé, ni le rapport qu’il entretient à la pente. Le bâtiment est parfaitement présenté dans le numéro de février 1999 de l’Architecture d’Aujourd’hui, en contre-plongée serrée, idéalement isolé entre les rochers et les pins. C’est propre, efficace, mais aussi convenu qu’un exercice scolaire, que n’importe quel honorable étudiant en architecture aurait pu dessiner. L’adjonction tardive d’une tenue de camouflage n’y change rien. Nous admirons le tour de force procédural : celui qui a dégotté un tel client et qui a construit une telle maison à Toulon est certainement plus digne d’éloge qu’un maître de ballet qui aurait monté le Lac des Cygnes à Bagdad, pendant l’assaut. Mais l’excellente note technique, qui récompense l’exploit sportif, n’a aucune incidence sur la note artistique, tout juste correcte. Rien, dans l’objet isolé, ne nous épate comme nous avons été épatés par le Stadium de Vitrolles. C’est la colline toute entière qui nous fascine, avec tout son barda. C’est en grand angle que la villa mérite plus qu’une double page et c’est en grand angle que Ricciotti la présente fièrement : « Dans un lotissement catalogue du désastre culturel, consécutif aux dérives de la confiance néorégionaliste, (…) cette maison de refus de la crispation identitaire, propriété d’un officier de marine, affirme, le dos tourné au territoire, la seule fascination crédible : voir la mer d’abord et Toulon de loin ! » 7

Villa Lyprendi, Photos de Paola Salerno et Claire Chevrier, l’Architecture du Réel, Éric Lapierre

2) L’intérêt de la villa Lyprendi n’est pas non plus dans un rapport exclusif au grand paysage. Les photos de Paola Salerno et Claire Chevrier montrent très nettement que « voir la mer d’abord et Toulon de loin » n’est pas une « fascination crédible ». Depuis la terrasse, les cadrages sont systématiquement contaminés par les maisons voisines et par les premiers plans bâtis, qui participent à notre trouble, dedans comme dehors. L’émoi du visiteur n’a pratiquement rien à voir avec le spectacle affligeant du grand bleu, ni avec les politesses déprimantes qu’il doit faire à son hôte : « Qu’elle belle vue ! m’écriai-je en arrivant sur une terrasse ! » 8. Pour concilier le plaisir qu’est sensé procurer un pur horizon et le plaisir effectivement suscité par le bric-à-brac qui l’encombre, Ricciotti brouille les cartes : « Oui j’étais au Janicule. Oui Rome a brûlé ». Peut-être, il s’imagine en Pape, ou plus probablement en Empereur. Suburre est en flamme. Il a lui-même ordonné l’incendie. Il jouit, conjointement, d’un constat et d’une promesse, du chaos brûlant dans la nuit et de l’horizon dégagé qui viendra au petit jour. Il joue de la lyre. Bonjour la modernité ! La villa Lyprendi serait, dans cette perspective, un manifeste contre le « désastre culturel, consécutif aux dérives de la confiance néorégionaliste », contre « la crispation identitaire », et tout ce qui s’ensuit, nous dit Ricciotti.

Villa Lyprendi, Photo d’Emmanuel Pinard, l’Architecture du Réel, Éric Lapierre

3) L’intérêt de la villa Lyprendi n’est pas non plus dans un quelconque message qu’elle adresserait au monde. La présence d’une maison moderne dans un lotissement régionaliste ne dit rien, ne démontre rien, qui ne puisse être renversé.

La Vie à la Campagne N°76, 15 septembre 1932

Au propos convenu des architectes modernes – seul face à la mer – fait pendant les propos convenus des architectes régionalistes : « La côte des Maures, du Lavandou à Saint-Tropez, comporte une succession de collines admirablement orientées, où de nombreuses villas sont construites chaque année. La plupart, inspirées des vieilles maisons de Provence et du Languedoc, et construites en matériaux du pays, s’harmonisent parfaitement avec le milieu. Mais parmi celles-ci, n’est-il pas regrettable de voir surgir des constructions cubistes, d’une fantaisie déconcertante, par leur silhouette et leurs couleurs ? » 9 Des paysages pratiquement identiques sont montrés en exemple par les deux partis, les mêmes pièces servent des convictions différentes. Sans doute, la colline pelée qui, en 1932, sert d’argument aux régionalistes, n’est pas exactement la même que celle de 2003. Le paysage de 1932 oppose des bâtiments de même type, simplement différenciés par les toits en tuiles et les linteaux arqués. Le paysage de 2003 oppose non seulement deux styles, avec ou sans tuiles, mais également deux types différents, la barrette encastrée dans la pente, virtuellement discrète, et la maison à deux étages sur plateforme en déblai-remblai, réellement tapageuse. Cette différence n’empêche pas que les deux discours antagonistes trouveront, sur l’une ou l’autre des collines, assez d’arguments pour considérer l’une et l’autre comme des preuves à charge, ou à décharge. Les discours constitués sont des interprétations concurrentes, mais crédibles, des faits les plus courants. Ces discours ont été spécifiquement forgés, et trempés, pour résister à l’épreuve de ces faits. Il faudrait, pour les ébranler, certains faits nouveaux et surprenants, certaines maisons que nous nous n’aurions jamais vues, certains paysages que nous n’aurions pas connus.

Plan et coupe de la Villa Lyprendi

4) Enfin, l’intérêt de la villa Lyprendi n’est pas non plus la nouveauté, ni celle du bâtiment, ni celle du paysage, ni de l’un dans l’autre. Le bâtiment est convenu. Le paysage est d’une parfaite banalité : une colline entaillée, pelée et bâtie, comme presque toutes les autres, de Marseille à Menton. Á son profil encore arboré, nous pouvons deviner ce que fut cette colline avant d’être occupée. Par goût personnel, nous pouvons regretter ce qu’elle fut. Mais en aucun cas, nous ne pouvons feindre la surprise : une colline constructible, dans le Var, c’est ça ! J’entends bien qu’un certain persan, qui n’aurait eut à connaître la région que par un guide Baedeker des années vingt, puisse en être déconcerté. Mais nous autres, nous savons qu’une maison, même moderne, nécessite un permis de construire, que ce permis n’est accordé, même dans le Var, que si le terrain est en zone constructible, et qu’une zone constructible, surtout dans le Var, est entièrement occupée par un méli-mélo de villas néo-provençales, finement persillé de maisons modernes. Le sachant, nous n’aurions pas misé un zlopeck sur une autre situation que celle qui nous est donnée à voir aux abords de la villa Lyprendi. En toute conscience, nous n’avons aucune raison d’en être surpris, et déçu moins encore.
Ni ravi, ni charmé, ni ébloui, ni même franchement déçu par ce qui nous est montré, il faut comprendre autrement notre fascination, il faut approcher par d’autres voies le sentiment de désillusion qui nous étreint, il faut explorer les illusions rétrospectives qui seraient spécifiquement provoquées par ce paysage là, et dans le paysage, par cette maison là.

Réclame pour l’Espace

L’horizontale de la terrasse, les claires proportions du linteau et des baies, instituent le bâtiment comme seul objet connaissable. Par contraste, tous les autres paraissent compliqués, difficiles à distinguer les uns des autres, difficile à positionner les uns par rapport aux autres. Le plus simple, pour les situer, est de les rapporter à la barrette : « au dessus du machin moderne » ; « à gauche du truc en verre »… La villa Lyprendi, qu’on l’aime ou pas, sert d’axe et de pivot pour l’ensemble de la composition. Elle donne la mesure, elle informe des distances et elle garde ses distances, comme une réclame pour les Espaces Renault.

Les illusions rétrospectives s’ensuivent. La réclame de l’Espace Renault n’est pas une plage déserte,

ni un régiment en campagne,

ni une foule compacte.

P.U, d’après Emmanuel Pinard

Le paysage photographié par Emmanuel Pinard n’est pas une maison seule sur la colline,

ni une colline sans maison,

ni une colline sans cette maison là,

ni toutes les maisons comme celle-là…

Pourtant, aucune de ces représentations n’est absolument déliée du réel. Des maisons seules dans la colline, des barrettes modernes isolées dans les pins, bâties juste avant que les droits à construire soient arrêtés, il y eut dans les années soixante, il en reste ici ou là. Des collines sans maison, entièrement préservées, il y en a. Des collines entièrement modernes, finement striées par de longues lignes de verres et de bétons, il y a en a une. Des collines exclusivement régionalistes, sans aucune maison moderne pour gâcher la vue, il y en a d’autres. En imaginant l’une ou l’autre de ces situations vraisemblables, sinon probables, nous pouvons nous croire authentiquement surpris : « Ah bon, elle n’est pas seule sur la colline, la maison de Rudy ? » ; « Ça alors, ils ont autorisé une vilaine toiture terrasse en Provence ? » ; « Bon sang de bonsoir, quel bric-à-brac ! ».

Hillel Schocken, Métaphores de Ronchamp, cité par Charles Jencks, L’architecture postmoderne

Dans le « libre jeu de l’imagination et de l’entendement » qui caractérise le plaisir esthétique, il est courant d’associer l’imagination à ce que l’objet pourrait être : la chapelle de Ronchamp ressemble à une étrave de bateau, à une cornette de bonne sœur, au flanc d’un canard… On insiste moins souvent sur le temps passé à considérer ce que l’objet ne peut pas être : la chapelle de Ronchamp ne peut pas être une œuvre de Le Corbusier, ce prisme n’est pas aussi métaphysiques qu’il devrait l’être, cette fenêtre n’est pas parfaitement carrée, ce crépi blanc ne peut être, ni celui d’un bateau, ni d’une cornette, ni d’un canard. Dans notre délibération intérieure, nous passons au moins autant de temps à dire ce qui n’est pas qu’à dire ce qui pourrait être, et l’exercice demande au moins autant d’imagination. Cette imagination paradoxale, qui refoule ses œuvres à mesure qu’elle les créé, et qui les créé à seule fin de les refouler, constitue ce que nous appelons la réalité, comme « ce qui n’est pas de nous », pour le dire comme les stoïciens, ce qui résiste à nos fantasmes, ce qui exclu les fausses représentations. Cette réalité, construction humaine, expérience primordiale, n’est jamais parfaitement acquise. Il nous faut, régulièrement, vérifier sa présence à nos cotés, par des rencontre un peu perverses, où le réel se complait à nous faire caresser ses cicatrices.
S’agissant des métaphores de Ronchamp – ou de toutes autres métaphores architecturales – l’identification d’une désillusion change radicalement la perspective sensible de ce qui nous est autrement présenté comme une ressemblance. Mais le contenu logique des deux approches est commun. Le critique qui identifie une ressemblance tient pour acquit implicite que l’église de Ronchamp n’est ni un bateau, ni une cornette, ni un canard. Et celui qui insiste, à rebrousse-poil, sur ce qui distingue l‘église du bateau, de la cornette ou du canard, tient également pour acquit implicite qu’il y a un lien entre leurs formes. En positif ou en négatif, ce sont les mêmes parentés, et les mêmes dissemblances, qui sont désignées par l’un et par l’autre.

En revanche, la désillusion est un outil puissant pour identifier des métonymies, qui ne seraient pas découvertes autrement. Á vouloir figurer le tout par une de ses parties, chaque partie engage à d’autres « tout » que celui qui nous est donné à voir. Et les différentes images que suggèrent alors le panorama de la Villa Lyprendi se ressemblent si peu que c’est bien leurs différences qui frappent l’imagination, après que l’entendement les a générées : le paysage eut été tout autre, s’il avait été maintenu à l’état naturel, s’il avait été maîtrisé par un architecte de talent, si plusieurs d’entre eux s’y étaient attelés, ou si aucun d’entre eux ne s’en était mêlé. Á bien des égards, n’importe laquelle de ces hypothèses aurait produit un plus joli paysage. Mais aucune d’entre elle n’aurait eut le mérite esthétique d’engendrer toutes les autres, comme autant d’illusions perdues. La Villa Lyprendi témoigne, de la plus forte façon, de ce qui sépare l’actualité et la modernité.

Pascal Urbain, mars 2004

ANNEXE – BEAUTÉ TRAGIQUE

Mur entre Bat Hefer - Israël, à droite - et Tulkarem - Palestine, à gauche -Libération du 23 février 2004

C’est une erreur commune : comme nous parlons d’architecture, nous pensons que l’architecture nous parle. Quand nous voyons, de part et d’autre d’un mur qui sépare Israël de la Palestine, des toits en tuiles et des toits terrasses, nous pouvons très bien « comprendre » cette image comme une métaphore dantesque de la querelle des anciens et des modernes ( anciens : 1 – Modernes : 0 ). Mais nous ne pouvons pas croire que les maisons ont été ainsi disposées par un locuteur masqué, dans le seul but de nous « dire » quelque chose. Nous ne devons même pas croire qu’il il aurait une secrète connexion entre la querelle architecturale et la guerre territoriale. Les faits sont moins drôles : la toiture plate est un modèle indigène ; le climat permet de le reconduire à peu de frais, avec des techniques simples, adaptées à un pays pauvre, comme la Palestine ; la toiture en pente est un modèle importé d’Europe ; il convient à la petite bourgeoisie ; il est adapté à l’industrie pavillonnaire ; il est conforme à une stratégie d’occupation du territoire qui doit se différencier des modèles indigènes. Ces désillusions successives nous persuadent que l’ouvrage d’art qui sépare Israël de la Palestine n’est pas une œuvre d’art. Ça n’enlève rien à sa beauté tragique.
Voir aussi De la désillusion

LA (DERNIÈRE) TYPOLOGIE – 2002

LA VILLE N'EST PLUS EN VILLE

Le 17 septembre 14, Tibère se présente devant le Sénat romain pour succéder à Auguste, mort un mois auparavant. Il feint, conformément aux usages, de résister à l’honneur qu’on veut lui faire. Mais très sincèrement, il propose de répartir la charge de l’Empire sur trois têtes au lieu d’une seule, il propose à la haute assemblée de recouvrer son pouvoir sur la chose publique, il attend qu’elle lui dise quelle part lui sera déléguée. Asinius Gallus, ancien consul, lui fait maladroitement allégeance : « Alors, choisis, César, la part de pouvoir que tu désires te voir confier ». Tibère s’en offusque. Asinius se repent. Dans la plus extrême confusion, le Sénat attribue les pleins pouvoirs à Tibère. La messe est dite. Mais bizarrement, dans les tribunes, on invoque le républicain Cicéron pour valider la prorogation de l’Empire. Il durera plus de quatre siècles, longtemps accompagné par la fiction d’un Sénat souverain.
Les sénateurs n’ont probablement pas tort de décliner l’ouverture que propose Tibère. Ils n’ont plus le goût des responsabilités. Ils ont encore celui des honneurs. Ils ne veulent plus du pouvoir. Ils en veulent les signes. Plus confusément, ils savent que la République, de conception patrimoniale, étriquée, est incapable de gérer les provinces, de garantir leur prospérité, d’ouvrir la citoyenneté romaine aux peuples asservis. Ils savent que l’Empire plébiscité est l’avenir du monde comme il va. Mais il n’ira, si longtemps et si bien, que sous les oripeaux constamment rapetassés d’une république pérenne.
Il arrive exceptionnellement qu’un nouveau pouvoir ait besoin d’un nouveau discours. Mais quand il a su, en secret, s’installer confortablement dans les replis du vieux monde, il ne craint rien moins que d’être mis au jour. Il se satisfait, aussi longtemps que possible, de prétendre avoir toujours été là, ou de tenir sa légitimité de ce qui l’a précédé. En avouant publiquement l’impuissance du Sénat, Asinius Gallus ne l’a pas compris. Il ajoute la bêtise à la servilité.

On nous dit : l’ouverture des marchés, la suppression des frontières, en un mot la « mondialisation », et son territoire, la « ville émergente », sont déjà là, inéluctables, bénéfiques, surpassant l’état et son territoire, la ville submergée.
Nous entendons : la ville ancienne concernait un très petit nombre de « citoyens » avares de leurs privilèges ; longtemps, ils ont pu les préserver en droit ; plus tard, l’abolition de l’esclavage et l’avènement des états-nations ont ruiné cette exclusive ; mais tandis que la ville industrielle attirait par nécessité les foules paysannes dans son orbite, elle les maintenait à distance, elle les reléguait en périphérie d’une citoyenneté de fait, que consacrait le franchissement des murs ou des boulevards ; les citoyens de droit ou de fait paraissent n’avoir jamais pu affranchir leurs esclaves, leurs tributaires, leurs serfs, leurs paysans, et bien après, leurs banlieusards ; en plébiscitant la ville émergente, ces derniers tiennent leur revanche.
La ville émergente se présente d’abord comme un « tiers-territoire » qui, venu de rien, « aspire à devenir quelque chose » 10. En se libérant des liens de dépendance du centre à la périphérie, le tiers-territoire ravale la ville traditionnelle au rang d’aristocrate déchu, de ci-devant centre historique, qui, dans le meilleurs des cas, peut espérer conserver les droits de tout un chacun, mais qui, en toute justice, mérite d’être proprement raccourci.
La messe est dite. Mais bizarrement, il importerait aux promoteurs du monde nouveau – si différend de la « ville » qui précède – qu’il y ait encore une « ville » et que l’État y ait encore à voir. Au contraire du tiers-état, qui à aucun moment de sa libération ne s’attribue le nom des aristocrates honnis, le tiers-territoire revendique haut et fort d’être une « ville » nouvelle, au même rang que l’empire n’a jamais cessé de prétendre être encore une « république ». On nous dit : la ville est morte, vive la ville. Nous entendons : la ville n’est plus en ville.
Il ne suffit pas qu’elle soit partout, cette ville nouvelle, il faudrait encore la considérer avec un respect tout particulier. A en croire les tribuns du tiers-territoire, il serait urgent de voir et de penser la ville émergente, ou la ville générique, comme ils veulent l’appeler, afin qu’elle serve de modèle à toute ville future.

Cette injonction est un paradoxe commun : transformer l’inéluctable en projet délibéré ; désirer et ordonner ce qui adviendra de toute façon ; « empire triomphant, triomphe ! » ; « prolétariat révolté, révolte toi ! » ; « mondialisation capitaliste, mondialise-toi ! » ; « ville émergente, émerge ! »… Dans tous les cas, l’injonction adventiste permet de rattraper un train en marche : « ces évènements nous échappent, feignons d’en être les organisateurs ! » Mais on ne devient effectivement organisateur du phénomène que s’il est imparfaitement déterminé. On n’accède au rang enviable de chauffeur que si la locomotive ne va pas sans nous, que s’il faut nourrir la bête et manipuler les aiguillages. Confronté à un phénomène d’apparence inéluctable, le propagandiste est tiraillé entre deux exigences contradictoires : exagérer le déterminisme du phénomène, pour nous convaincre de suivre les rails comme ils ont été tracés ; exagérer l’aléatoire du phénomène, pour nous persuader d’aller au charbon et d’alimenter une machine qui, sans nous, battrait la campagne. Le propagandiste s’en tire généralement en plaçant le déterminisme et l’aléatoire sur des plans distincts : c’est ce chemin qu’il faut prendre – parce qu’il n’y en a pas d’autre – et il faut y marcher bon train – parce que les méchants risquent de nous rattraper. Confronté au mélange des genres, le sceptique doute d’abord du déterminisme : il n’était pas sûr que le prolétariat triomphera… ; il n’est pas sûr que la mondialisation capitaliste soit l’avenir radieux de l’humanité… Mais dès lors qu’il serait convaincu du déterminisme, le sceptique douterait de l’aléatoire : si la ville émergente est l’avenir radieux du territoire, si c’est une telle certitude que rien, jamais, ne pourra se substituer à elle, il n’y aucune raison, ni de la désirer, ni de l’ordonner, ni de l’organiser. Le sceptique sait que « la ville générique représente la mort définitive de la planification » 11. Il sait que les « ennemis » supposés de la ville émergente – quelques élus qui veulent mailler leur ville, quelques architectes qui militent pour la forme urbaine, quelques associations de cyclistes – ne sont certainement pas assez puissants, ni pour entraver la grande marche, ni pour que les organisateurs auto-proclamés du monde comme il va aient à s’inquiéter des vaines nostalgies. Si les « ennemis » de l’empire romain – quelques sénateurs avares de leurs privilèges, quelques citoyens en concurrence directe avec les riches affranchis – n’ont pas pu entraver son avènement, les partisans de l’empire n’ont même pas eut à le « penser » pour qu’il advienne.

Un second paradoxe s’emboîte dans le premier : instaurer l’état des lieux comme modèle ; faire advenir ce qui est déjà ; transformer le présent en futur ; instaurer la tautologie comme projet ; « ce qui est… doit être ». Considérée comme modèle, la ville émergente n’est plus un horizon à atteindre. Elle est déjà là, dans toutes ses manifestations annoncées : agglomérations tentaculaires ; lotissements protégés par des vigiles armés ; bidonvilles et grands ensembles ; malls et parkings ; infrastructures routières et délaissés. Cet état des lieux devrait être, pour suivre les propagandistes de la ville émergente, le modèle opératoire de sa propre reproduction, comme sont les personnages narcissiques de Loft Story : « je suis moi, tu es toi, tu es ce que tu es, je dois rester ce que je suis… ». Mais poser un modèle en principe d’une action, c’est supposer un état des lieux distinct du modèle. Même dans le cas particulier de l’entretien préventif d’un monument historique, le modèle ne se confond pas avec l’état des lieux : pour combattre les dégradations ultérieures, on durcit artificiellement les éléments friables, on change la composition chimique des murs, on assèche les fondations, etc. ; pour maintenir l’état des lieux apparent, on révoque l’état des lieux réel, on importe des modèles techniques distincts de la technique effectivement constatée, on applique la tactique du Guépard – « tout changer pour que rien ne change » 12. Le modèle d’une invariance – « que rien ne change » – ne se conçoit qu’à l’extérieur d’un monde où – sans notre action – tout partirait à vau l’eau. Á plus forte raison, le modèle d’une transformation – « changer quelque chose » – est extérieur à l’objet que nous voulons modifier. D’une façon ou d’une autre, le modèle n’est pas l’état des lieux. Et la ville émergente ne peut pas être le modèle de la ville émergente. Dans le détail, il est parfaitement possible qu’un certain élément, un certain immeuble, un certain quartier, servent de modèles à un autre élément, à un autre immeuble, un autre quartier. Mais il faut choisir : cet élément mérite d’être détruit ; cet élément mérite d’être copié. Il faut distinguer, dans l’état des lieux, quel élément a prééminence sur l’autre. Si la ville émergente est pensée comme une partie de l’état des lieux, il faut dire quelles autres parties doivent être reconstruites d’après le modèle, quelle ville ancienne doit être détruite, quelle campagne traditionnelle doit disparaître. Si, au contraire, la ville émergente est pensée comme la totalité de l’état des lieux, il faut dire quels éléments de la totalité serviront de modèle à la transformation des autres éléments, quel lotissement privé remplacera un grand ensemble délabré, quel mall remplacera une rue de ville, quelle autoroute remplacera une route de campagne. Il n’y a aucune contradiction logique – sinon aucune honte– à instaurer le mall, le lotissement et l’autoroute comme modèles visant explicitement à remplacer les villes et leurs banlieues, les villages et leurs campagnes. Mais les idéologues de cette révolution territoriale paraissent incapables de désigner le bon grain et l’ivraie. Décemment, ils ne peuvent pas désigner les gratte-ciel de Guangzhou 13 ou les bidonvilles de Jo’burg 14 comme les plus hautes expressions du génie humain. Raisonnablement, ils ne veulent pas désigner la ville traditionnelle chinoise et le Kraal 15 zoulou comme les pires entraves à la liberté nouvelle. Incapables d’avouer quels territoires particuliers sont effectivement détruits et quels modèles particuliers sont effectivement mis en œuvre, ils considèrent la ville émergente dans son ensemble, ils instaurent la totalité comme état des lieux et comme modèle. En prenant Rome comme modèle, les partisans de l’empire ont pu taire la disparition de la république.

Ce n’est pas la première fois qu’une architecture est prise pour modèle d’elle-même. En 1977, Vidler mettait en évidence la succession de trois « typologies » servant à légitimer la production architecturale : la nature et la cabane primitive en premier lieu ; la machine ensuite ; la ville traditionnelle enfin, qui devenait l’argument de sa propre reproduction. Pour l’auteur de « la troisième typologie », le retour à la forme urbaine n’était plus « légitimé par une nature extérieure » mais fondé sur « le lieu de son objet ». La même démarche nous est proposée pour la ville émergente, qui pourrait à ce titre constituer une « quatrième typologie ». Mais l’aporie de la troisième y est reconduite sous d’autres formes. Même quand « la ville se construit sur la ville », le modèle et l’imitation sont disjoints. Pour les anciens, une certaine « cabane primitive » détruite permet de reconsidérer la maison. Pour Le Corbusier, le « Triplan Caproni » permet de reconsidérer l’immeuble de rapport. Pour Venturi, « l’enseignement de Las Vegas » permet de reconsidérer le paysage rationaliste. Et pour Vidler, quoiqu’il en dise, la « ville » ne sert de modèle que par l’espoir d’y conformer la banlieue.
Si le nouveau modèle est la ville émergente, quel autre territoire est-elle en charge de submerger ? Si la ville émergente est un projet, quel autre territoire lui sert de modèle ? Nous supposons une seule réponse à ces deux questions : un certain terrain vague, que nous appellerons provisoirement la (dernière) typologie. Ce n’est ni la ville émergente, ni la ville submergée, mais la zone franche où ceci tue cela.
La (dernière) typologie vise les failles entre la ville émergente et la ville submergée, entre les nouveaux territoires et ce qui reste des territoires meurtris. Ces lieux ouverts, entre une passerelle autoroutière et un quartier éventré, entre une rocade et un village démembré, entre un pavillon de banlieue et la ruine d’une bastide, fissures étroites ou béances, nous fascinent tous, pour toutes sortes de raisons : la confrontation des architectures concurrentes ; l’évocation d’une bataille qu’on aurait oublié ; l’attente d’une guerre qui n’aurait jamais lieu ; la pure contemplation du rien ; plus simplement, le souvenir d’y avoir grandit, là où personne ne nous disputait la place. Entre-temps, les terrains vagues ont été largement explorés par les artistes de tout acabit, jusqu’à devenir lieux communs.

Le « regard moderne » sur le territoire contemporain est lié au spectacle constamment recommencé de la destruction des villes anciennes. Le badaud en apprécie toujours le spectacle : la masse qui frappe les murs; les pans qui s’effondrent dans la poussière; les pelleteuses qui gravissent l’amoncellement des gravats… Et après le départ des engins, le charme incomparable d’un délaissé, qui constitue concrètement la source d’inspiration du projet contemporain, quel qu’il soit.
La ville émergente, conçue comme un territoire global, n’a pas d’autre « ailleurs » que ce qui lui échappe encore. Elle ne peut pas avoir de projet, si ce n’est, indéfiniment, celui de submerger la ville ancienne, en espérant secrètement qu’elle survive après avoir bu la tasse. Incapable d’avaler ce qui a déjà été consommé, incapable de recracher une part de sa totalité, la ville émergente rumine la ville submergée pour l’éternité.
Concrètement, les choses sont simples. On construit une autoroute dans un bout de campagne. On construit des tours et des barres. On laisse faire des hypermarchés et des lotissements. On laisse quelques emplois et quelques équipements en ville. On y fait rentrer les autos au forceps. On casse pour plaire à ceux qui passent. On restaure pour ne pas mécontenter ceux qui s’encrassent. Des lambeaux de ville sont régulièrement agressés et retapés. Concrètement, les choses sont simples.
Mais concrètement, les gens se représentent leur territoire. Les marchands se représentent leurs clients. Les élus se représentent leurs électeurs. Et ces représentations tournent toutes autour de la ville submergée. On préfère un bout de jardin à un appartement, tout autant qu’on ait l’idée d’un appartement où on aurait vécu auparavant. On aime bien les hypermarchés, mais on descend en ville pour un achat de prestige. On passe ses vacances autour d’une piscine, mais un jour de pluie on renifle les vieilles pierres. Très concrètement, dans l’univers des pratiques liées à la représentation, la ville émergente rumine la ville submergée.

Dans « la ville générique », Rem Koolhaas n’envisage les restes de la ville submergée que comme un alibi, ou un vague remord :
« Toute la ville générique a son Quartier Alibi, où sont préservées quelques reliques du passé: en général, un vieux train, un tramway ou un autobus à impériale le parcourt en agitant d’inquiétantes cloches version locale du vaisseau fantôme où se traîne le Hollandais volant. Les cabines téléphoniques sont peintes en rouge et importées de Londres, ou ornées de petits toits en pagode. Le Quailier Alibi (qui s’appellera aussi Remords, Rive quelque chose, Trop tard, 42e Rue, le Tillage, ou même le Sous Sol) est un mythe savamment élaboré: il célèbre le passé comme seul peut le faire ce qui a été conçu de fraîche date. C’est une machine. »
Mais, peut-être parce qu’il est lui-même particulièrement sensible au remord, il refuse de considérer trop clairement l’engloutissement de la ville traditionnelle comme opérateur de la ville émergente, comme son ultime référence.
Il est clair, pour tous, que les lambeaux du territoire submergé ne peuvent plus se prévaloir de leurs privilèges anciens. D’apparence figée, les fragments de villes traditionnelles sont profondément changés. Leurs fonctions économiques sont effectivement celles d’un parc d’attraction, en concurrences avec d’autres. Mais au contraire d’un ci-devant – contraint, pour vivre, d’ouvrir les portes de son château aux touristes – la ville submergée est dans le rôle pathétique d’un sénateur romain qui doit maintenir les apparences. Personne ne croit sérieusement, ni à son pouvoir, ni à la restauration de son honneur. La jouissance de tous – y compris celle des nostalgiques – est dans l’humiliation permanente du vieillard qu’on rapetasse à mesure qu’on le dévore. L’admiration de tous – y compris celle des nouveaux maîtres – va à l’image toujours renouvelée d’une dignité constamment flétrie. L’admiration des foules va aux formes les plus dégradées du territoire traditionnel. On reproduit ses formes à l’envie – Quatre pentes et Pizza hut – sans faute de goût, puisque la ville traditionnelle est effectivement dégradée. Les foules savantes n’admirent pas autrement. Dans la ville traditionnelle qu’elles aiment encore, elles recherchent aussi bien l’envers du décor, le hiatus, la rupture, l’écorché
Le décor est planté. Tous s’y côtoient. Les architectes modernes visent les béances ouvertes depuis la rue qu’ils détestent. Les partisans de la forme urbaine sont installés au cœur de la brèche, regardant alentour ce qui reste de la ville écorchée. Dans l’ombre, les conducteurs d’engins émergents piaffent d’impatience. Ils ont tous grandis dans le même terrain vague. Enfants, ils y ont joué à la guerre. Ils sont adultes. Leurs fins sont toujours concurrentes. Certainement, ils en viendront aux mains. Mais ils parlent la même langue. Ils louchent sur le même terrain, qui ne peut être ni la ville submergée, ni la ville émergente. La (dernière) typologie est le chantier de démolition de la ville submergée par la ville émergente.

CONTRAT SOCIAL

Les architectes auraient tort de se priver d’un festin à leur goût, si une raison essentiellement morale ne les empêchait d’en jouir sans réserve : la ville émergente ne respecte pas la clause territoriale du contrat social; elle n’est pas le lieu possible d’une démocratie réelle ; elle n’est même pas le lieu où les maîtres sont au vu des esclaves.
Presque toujours, presque partout, les maîtres, les citoyens et les esclaves se sont côtoyés. Une certaine proximité territoriale les liait les uns aux autres, aussi distants qu’ils puissent être à tout autre point de vue.

Assez souvent, cette proximité a déplu aux maîtres, qui s’en sont protégés par toute sorte d’artifices. La Cité Interdite et le Château de Versailles témoignent d’une nécessaire et imparfaite mise à distance. Les côtoiements y sont limités à certaines obligations de services : la présence du monarque est requise aux cérémonies ; les travaux quotidiens sont assurés par des domestiques contrôlés et révocables. Il n’empêche : la distance est toujours mesurable ; l’éloignement est toujours mis en scène ; les grilles sont d’autant plus solides, les enceintes sont d’autant plus hautes, les fossés d’autant plus profonds, les tabous d’autant plus sacrés, qu’ils sont au vu et au su de tout un chacun, à qui peut venir l’idée de briser les tabous, d’abattre les grilles et de franchir les murs. Certaines têtes coupées sont là pour témoigner de l’imperfection des dispositifs.
Plus souvent encore, la structure physique des villes a imposé aux maîtres une étroite promiscuité avec le commun. Un sénateur romain est tout autre chose qu’un humaniste. Il méprise les esclaves. Il méprise la plèbe. Le cas échéant, il méprise les chevaliers. Il n’empêche : pour rejoindre le Sénat, entouré et protégé par la cohorte de ses clients, il est contraint de passer par les rues étroites et encombrées où se côtoient indifféremment les esclaves, les plébéiens, les chevaliers et les sénateurs. Ils se voient. Ils se sentent. Il arrive qu’ils se touchent. Le partage d’un même domaine de droit public n’induit absolument ni l’amour, ni le respect, ni aucune autre solidarité entre les hommes. Mais dans ces lieux que tous fréquentent, personne, fut-il Consul, n’est absolument à l’abri d’un coup de poignard. De façon ineffable, le crime toujours possible créé des liens sociaux entre ceux qui pourraient en être les acteurs ou les victimes. Depuis que Juvénal lui a dit son fait, nous savons que la ville n’est pas un jardin d’Éden. C’est un contrat social de partage du territoire et de surveillance mutuelle. C’est le prix à payer d’être, anonyme, sous le regard et l’éventuelle protection d’un autre. La ville traditionnelle est le lieu d’une promiscuité subie, telle qu’un crime significatif y sera vu, y sera condamné ou y sera justifié.
Récemment, la structure physique des villes a changé. Un cadre supérieur peut être humaniste, proche de ses subordonnés, aimables avec les serveurs de restaurants, sensible au malheur des plus démunis. Il n’empêche : il peut passer un jour, une semaine, un mois, sans jamais poser le pied sur un lieu public. Le matin, quittant en voiture son lotissement (de droit privé), il rejoint le parking de son entreprise (de droit privé), le parking d’un restaurant (de droit privé), le parking d’un hypermarché (de droit privé), le parking d’un club de tennis (de droit privé), avant de dîner chez des amis, dans une résidence de droit privé. Dans les faits, il est en contact permanent avec des hommes de toutes origines. L’hypermarché est proche d’une banlieue populaire. Le tennis est assez largement ouvert. Les amis peuvent être aussi bien instituteurs que chefs d’entreprises… Mais techniquement, notre ami du peuple a d’ores et déjà la possibilité de sauter, par des moyens mécaniques, d’un domaine réservé à un autre, et de ne jamais y rencontrer qui que ce soit d’autre que ses pairs. La structure physique du territoire moderne permet l’isolement absolu de toutes les classes, de tous les clans, de toutes les tribus, loin des autoroutes où se croisent leurs véhicules blindés.

La ville traditionnelle n’a empêché aucun crime significatif.
Des sénateurs sont morts assassinés. Des citoyens ont été égorgés en masse. Des peuples ont été enfermés. Mais la configuration physique était telle que le crime était vu, l’enfermement manifeste. Aux pires moments de la guerre entre les Guelfes et les Gibelins, les rues de Florence étaient si peu sures qu’un réseau serrés de flux dénivelés, passerelles et souterrains, permettaient aux clans de circuler sans se rencontrer. La rupture de contrat était visible. Au comble de l’horreur, les nazis ont du, pour enfermer le ghetto de Varsovie, rompre toutes les continuités urbaines. Ils ont muré les rues en long et en large. Ils ont colmaté les brèches en travers des îlots. Ils ont « dénivelé les flux » de la passerelle qui reliait le petit ghetto au grand ghetto. Mais jusqu’à l’inévitable insurrection, ce n’est pas à Varsovie qu’ils ont mis en oeuvre la solution finale. La besogne était faite dans ces si belles campagnes qu’on peut voir aujourd’hui à Auschwitz et Treblinka. Il importait aux maîtres que des polonais, même indifférents, même antisémites, mêmes juifs encerclés, ne puissent pas voir l’incroyable.

La ville émergente n’a commis aucun crime significatif.
Les populations les plus défavorisées, les moins motorisées, les plus reléguées, n’ont jamais été aussi mobiles que ces dernières années. Les pôles d’activités n’ont jamais été aussi fréquentés par tous, indifféremment mêlés dans les quartiers anciens, les grandes surfaces, les stades et les salles de spectacles. Tout se passe comme si le dispositif de ségrégation géographique le plus implacable qu’on ai jamais vu était mis au service de la société la plus libérale qu’on ait jamais imaginée. Un paradoxe de même nature régente l’économie. Les dispositifs les plus inégalitaires ne perturbent le confort de tous qu’aux marges de la société. Une minorité peut bien crever dehors. Une minorité peut bien accumuler les richesses. Les classes moyennes s’en accommodent, sures d’être encore pour longtemps la norme sociale. A plus forte raison, les citoyens solvables s’accommodent des autoroutes, des giratoires, des lotissements et des cités, qu’ils considèrent comme un territoire taillé à leur mesure. Dans leurs villas conviviales, dans leurs lotissements d’une extrême aménité, ils sont libérés d’une promiscuité étouffante. Ils choisissent librement les moments de se soumettre au regard de l’autre, convaincus que les médias, plus sûrement que la rue, les informeront des injustices commises ailleurs, et informeraient l’autre du tort qui pourrait leurs être fait.
Une ombre effleure le citoyen solvable, seul dans son auto. La radio l’informe des nouveautés : ici et là, on licencie ; les marchés financiers s’en réjouissent ; un écrivain s’alarme de ce que les travailleurs en trop pourraient tout simplement être amenés à disparaître ; un sociologue prétend, pure hypothèse d’école, que la guerre du golfe n’aurait pas eut lieu. Le citoyen solvable n’y croit pas plus que nous. Mais vraiment, ils n’a pas vu d’image du désert saoudien. Il n’a pas vu, sur son écran, les sous bois de Sebrenika. Il a mal vu Timisoara. Il n’a jamais vu de clochards dans les galeries marchandes. Il a rarement croisé son député, il n’a heureusement pas trouvé son adresse personnelle le jour où il voulait avoir avec lui une conversation un peu gaillarde… Le citoyen solvable se souvient le prix qu’il en a coûté à ses parents de ne pas se prémunir contre l’incroyable. Il n’est pas franchement inquiet. Le pire n’est jamais certain, rarement probable. Mais en rentrant de Luminy à Vitrolles, il évite le tunnel Prado-Carénage, il s’engage dans la rue de Rome, il traverse la Canebière, il longe le Cours Belsunce jusqu’à la porte d’Aix. Les rues sont dégagées. Aucun mur ne les entrave. Aucune passerelle ne les franchit. Dans la foule indifférente, un clochard ivre apostrophe un policier qui détourne la tête. Le citoyen solvable avale le réel à grandes goulées.

Tout va bien. Tant que nous pouvons librement circuler dans une maille serrée de lieux publics, indifféremment ouverts à tous les citoyens et au mode de locomotion du plus démuni d’entre eux, tant qu’on ne barre pas nos rues, tant qu’on ne mure pas maisons, tant que nous ne sommes pas relégués dans des lotissements ou des cités en impasses, tant que nous n’empruntons pas des réseaux réservés, tant que nos représentants auront à passer dans nos rues pour se rendre aux assemblées, nous sommes raisonnablement assurés que notre élimination en masse n’est pas à l’ordre du jour.
C’est la condition territoriale du contrat social, au sens ou l’entend Rawls. La mention d’un contrat social, qui associerait le plus démuni d’entre les citoyens, fait référence à ses travaux sur « la théorie de la justice ».
Comme mécanique déjà réalisée, la ville émergente ne respecte pas la condition territoriale du contrat. La Cité Interdite et le Château de Versailles ne la respectaient pas plus.
Comme aspiration au calme, à la verdure, au stationnement et aux plaisirs variés, la ville émergente est compatible avec la condition territoriale du contrat social. De nombreuses villes américaines, réputées émergentes, pavillonnaires et hypermarchandisées, sont construites sur une trame serrée plutôt qu’en archipel.

COMMANDE

Dans une société raisonnablement démocratique, les effets pervers de la ville émergente deviennent sensible et sont efficacement relayés par les acteurs sociaux : on n’accède plus au centre ville ; les enfants sont cloîtrés dans des lotissements barricadés ; on ne peut plus traverser les grands ensembles ; on stationne mal… Mieux encore : les services techniques de l’Etat ne savent plus réguler la circulation à l’approche des centres, qu’ils soient urbains ou commerciaux. Ils en viennent à préconiser le déclassement des voies rapides, le maillage des rues, le carrefour à feux tricolores et le développement des transports en commun. Ce que deux générations d’écologistes et de partisans de la forme urbaine n’ont pu que rêver, les gens peuvent l’obtenir, pour autant qu’ils le réclament. Leurs revendications ne concernent ni le charmes des vieilles pierres, ni les continuités bâties, ni l’agora, ni aucune autre forme de la prestigieuse urbanité. Ils tiennent à leurs pavillons et à leurs hypermarchés, probablement à juste titre. Ils revendiquent plus simplement leur droit au déplacement. De façon encore confuse, ils soupçonnent la ville émergente du seul crime dont elle est effectivement coupable : la rupture de la clause territoriale du contrat social.
La cause est loin d’être gagnée. Dans le même temps, certains réclament encore l’enfermement des grands ensembles et le cloisonnement des lotissements. La promiscuité, comme condition territoriale de la citoyenneté, n’est certainement pas revendiquée comme telle, et ne le sera probablement jamais. Mais, au moins en ce qui concerne le droit d’accès aux équipements publics et à la ville submergée, les revendications publiques sont déjà d’une extrême clarté… Elles concernent les droits d’accès.
La commande s’ensuit. Ses termes sont encore englués dans le feint remord d’avoir à humilier encore et toujours la ville traditionnelle : urbanité, continuité urbaine, boulevard urbain… Mais pour peu qu’on oublie ce fatras de pure forme, les demandes sont extrêmement précises : accessibilité à tout publics ; transports collectifs en sites propres ; maillage ; carrefours à feux…
La cause n’est pas gagnée. Un nouveau territoire est à inventer, forcément décevant pour les nostalgiques de la ville traditionnelle. II sera, comme il est déjà, d’une incroyable cruauté à l’égard de la haute culture qu’il dévore, qu’il régurgite, qu’il rumine. Mais il n’est pas exclu que ce territoire, maillé, puisse être moralement acceptable.

ENSEIGNEMENT

Dans les conditions qui ont été dites, l’enseignement du projet urbain nécessite une difficile disjonction entre le jugement de goût et le jugement moral.
Très simplement, la connaissance approfondie des formes urbaines engage un « amour des villes » qui ne coïncide pas, ou plus, avec les termes de la commande. Á l’inverse, le trouble plaisir esthétique des villes émergentes entraîne un amour des vides, des délaissés, des télescopages, qui n’est pas l’objet de la commande, au moins telle qu’elle s’exprime en Europe. Très simplement, les amoureux de Rome et les passionnés de Guangzhou sont déçus par les questions posées et par les réponses possibles.
Mais cette attente nécessairement inassouvie, d’une merveilleuse ville classique, ou d’une métropole zébrée d’autoroutes, cette désillusion même peut être au cœur d’une esthétique et d’une morale urbaine.
La désillusion est inhérente aux « ennuis variés » de l’esthétique contemporaine, dont il faut apprendre qu’elle est toute entière construite sur le « décept », heureuse expression de Nathalie Heinich à propos de Ce que l’art fait à la sociologie. Des étudiants de deuxième cycle, réputés avoir déjà épuisés les charmes de Séville et la magie des viaducs du port de Marseille, sont en mesure d’apprécier, à sa juste valeur esthétique, le territoire tout-venant, pour autant qu’on leur en donne les moyens, pour autant qu’on associe à la visite architecturale certaines explications sur l’art contemporain.
D’une autre façon, la désillusion est contenue dans le projet moral et politique d’un monde où tous pourraient vivre libres, non pas seulement la déception de ne pas y parvenir, mais celle d’une finalité médiocre, à la mesure de nos pauvres vies : le droit de vaquer librement à nos occupations. Des étudiants qui, on l’espère, ont déjà vécu sans temps mort et jouit sans entrave, peuvent accepter la trivialité d’un programme pédagogique aussi proche que possible du réel, pour autant qu’on associe à l’expression d’une commande vraisemblable les joies de la critique. S’il y a un gai savoir dans le projet urbain, il n’est certainement pas dans l’exaltation de tracer des plans de villes ou de zébrer le ciel. Le plaisir intellectuel peut plus sûrement advenir, quand on aura ramené, ou travesti, 10 kilomètres d’autoroute à 12 chemins restitués, 13 rues nouvelles, 14 réserves foncières et 15 coupes en travers.

ANNEXE : LA POÉTIQUE DES RUINES MODERNES

L’archétype du terrain vague moderne apparaît quand Haussmann éventre Paris. Des rues nouvelles sont tracées en travers de la ville. Pendant 20 ans, la capitale est en chantier. Des vides immenses déchirent la trame urbaine. Les premières photographies et des gravures en donnent une idée.

Percement de la rue de Rennes, L’illustration, 1868

Le « percement de la rue de Rennes » représenté dans « L’illustration » en 1868 confronte autour du clocher de Saint-Germain, un porche monumental, un cœur d’îlot rejeté dans l’ombre et un pignon nu, dévoilant les conduits de cheminées et la trace des étages qui s’y adossaient. Au sol, dans les gravats, s’active la foule des ouvriers en noirs et blancs. En l’absence d’un point de fuite clairement identifiable, le dessin cadre une sélection arbitraire d’objets presque isolés, autour d’un presque lieu, ni tout à fait structuré, comme pourrait l’être une place publique, ni totalement désorganisé. Le chantier préfigure ce que seront les plus grandes artères haussmanniennes. Les vides immenses n’apparaissent plus comme des enclos. Le mobilier urbain et la foule grouillante comptent plus que les façades alentours. C’est dans la ville structurée, épaisse, continue, que la blessure inaugure un regard moderne.

Le Corbusier, Villa d’Hadrien, Vers une Architecture, 1923

Très tôt, les papiers peints arrachés, les murs pignons découvrant leurs entrailles, inspirent les peintres, les photographes et les poètes. Pour les architectes modernes de stricte obédience, le culte voué à la machine, à la fonction et à l’hygiène interdit assez longtemps des références trop explicites à cette source d’inspiration. Mais on garde en mémoire la fascination de Le Corbusier pour la béance : « Aujourd’hui la démolition est opérée en partie. Une étendue impressionnante permet, avant qu’elle ne soit recouverte de bâtiments, de rêver… à bien des choses. Cette étendue est là; on l’a créée; c’est un événement urbain de 1925, au centre de Paris. Chirurgie hardie ». On peut comprendre la ville moderne, assemblage d’objets isolés en tension permanente, comme une évocation des chantiers qui l’ont précédé. On peut voir dans chaque maison moderne l’évocation d’une ruine que le temps aura dépouillée de ses ornements.

Depaule, Paneray, parcelle à Versailles, Eléments d’analyse urbaine, 1980

Les partisans de la forme urbaine traditionnelle l’envisagent d’une façon qui découle directement des mêmes blessures. Dans ses formes les plus avancées, le discours sur la ville ancienne s’intéresse moins aux décors, à l’apparence des rues, à la mise en scène des perspectives, qu’à l’épaisseur des îlots, à la complexité du parcellaire, à l’opposition des devants et des derrières. Est-ce un hasard si ces qualités sont justement celles que les démolitions ont mises au jour, rendues évidentes par des écorchés impitoyables ?

Rudy Ricciotti, Stadium de Vitrolles, 1994

Quant à l’architecture contemporaine savante, elle s’adonne régulièrement aux métaphores : échafaudages démembrés, murs décrépis, tôles froissées, poutrelles tordues, etc. Les premières étaient déconstructivistes, attachées aux déhanchements formels, aux frictions géométriques. Les suivantes s’intéressent plus particulièrement aux textures de la ruine : usures, morsures, déchirures…

Denis de Lapparent, Marseille avant-après, Après, 2001

Si l’architecture prétendument savante est presque toujours une métaphore littérale de la ruine, l’architecture commune – telle qu’on peut la voir partout, sans signature – s’approche au plus près de ce que pourrait être une interprétation « savante » du terrain vague. Sans effet de manche, l’architecture commune représente – pour qui sait voir, comme Denis de Lapparent – les faux raccords, les assemblages approximatifs, les demi-couvertures, les bardages incomplets d’un bidonville, d’une ruine moderne ripolinée de frais. L’architecture commune est caractérisée par ce que la culture architecturale désignait comme un « chameau », c’est à dire un hiatus entre deux représentations géométrales d’un même objet, ou plus généralement entre deux logiques distinctes. La superposition d’un plan carré et d’un plan circulaire est un chameau géométral, résolu plus ou moins adroitement par l’architecture classique, à grand renfort de trompes et de tromperies. La prolongation d’une toiture fermée et d’un auvent à moitié couvert est un chameau entre une logique constructive, qui préconise de prolonger les mêmes éléments, et un logique fonctionnelle, qui distingue les deux usages. L’architecture commune multiplie les chameaux sans jamais les résoudre. Elle précède et surpasse Venturi et Rem Koolhaas, parmi les seuls qui ont tenté l’exercice dans le registre de l’architecture savante. L’architecture commune ne figure la ruine que par incidence : le fatras d’une architecture contemporaine ordinaire ne tient pas ensemble, comme ne tiennent pas ensembles les éléments épars d’un terrain vague. Au contraire de l’architecture savante, qui a toujours voulu dissimuler les apories de la discipline, l’architecture ordinaire exhibe sans pudeur les logiques distinctes qui président à une construction. Elle met en scène ce qu’il y a d’irréconciliable dans les programmes, d’inconciliables dans les formes, d’impossible dans l’architecture.

Denis de Lapparent, Marseille avant-après, Avant, 2001

Pascal Urbain, 2002

REMPLACER PERALDI – 1998

Remplacer Peraldi, c’est bien, mais j’aurai préféré remplacer Nouvel. Entre confrère…
Il faut que vous le sachiez : avant hier, André Jollivet, mon ami André, a laissé un message sur mon répondeur : « tu vas rire, Jean Nouvel ne vient pas, tu dois le remplacer ». Je ne comprends pas l’humour d’André. Il y a trois ans j’ai remplacé Bohigas à cette tribune. L’an dernier j’ai remplacé le remplaçant du premier adjoint de la ville de Barcelone, également excusé. Il n’y a avais rien de très extraordinaire, ou de très drôle, à ce que Jean Nouvel ne sois pas là non plus, et à ce que je le remplace aussi cette année. Je ne comprends rien à l’humour de mon ami André mais je sais que quand on a des amis comme ça, on n’a pas besoin d’ennemis. Enfin bref, mon ami André a été si gêné par cette mauvaise plaisanterie qu’il a demandé à son ami Peraldi de se faire porter pale, pour me faire une petite place sur ce plateau, et pour répondre à la seule question qui vous importe vraiment : pourquoi, contre toute vraisemblance, Jean Nouvel, qui avait promis de venir, est effectivement venu, contre toutes les traditions dans ces rencontres. Comme il y a trois ans, j’ai démontré que si Bohigas n’étais pas venu à Marseille, c’était nécessairement parce qu’il était ailleurs au même moment, je démontrerai aujourd’hui que si Jean Nouvel est à Marseille, c’est parce que Marseille ne dispose d’aucun architecte de son calibre, qui serait capable de le renvoyer à ses chères études. Incidemment, je répondrais en creux à la question subsidiaire : qui, à Marseille, dessine la ville ? Pas nous… architectes marseillais !
Il y a quelques raisons structurelles à ce que dans un pays centralisé, les marseillais ne décident rien. Mais enfin, de temps en temps, certains marseillais décident. Pas nous, marseillais, oui… mais architectes
Il y a quelques raisons historiques à ce que dans une technocratie, les architectes ne dessinent rien. Mais enfin, ici et là, certains architectes dessinent. Pas nous, architectes, oui… mais marseillais.
Un architecte marseillais, ça ne fait rien, ça n’est vaut rien, ca n’est rien, ou si peu que pas, non seulement au regard des architectes parisiens, mais aussi bien, par comparaison avec la moindre des villes de Province.
Architecte niçois, ça existe. Barani est architecte, il vit et il travaille à Nice, il a une première de couverture dans je ne sais quelle revue d’architecture, il ne l’a pas volée, il mérite son titre, il quelques bricoles à montrer et quelques dessins en préparation qui méritent que l’on s’y attarde. Pas nous !

Architecte, ça existe même à Bandol. Ricciotti est architecte, il vit et il travaille à Bandol. Je ne veux pas vous faire de peine, mais les étudiants Erasmus qui s’égarent à Marseille, qui traînent dans les couloirs de l’école, ne connaissent aucun d’entre nous. Ils connaissent Ricciotti… Et Ricciotti ne l’a pas volé. Il a quelques bricoles à son actif. Pas nous !
Personnellement, je ne crois pas aux aberrations statistique, je ne crois pas que, par hasard, la deuxième ville de France n’ait produit personne qui soit capable d’être au moins l’architecte que Bandol a été capable de produire. Et je ne crois pas non plus aux malédictions. L’administration n’est pas seule responsable de notre état. Bien sur, ni la Ville, ni le Département, ni la Région, ni l’État, n’ont jamais voulu d’architecte de quelque importance que ce soit à Marseille. Ni la Ville, ni le Département, ni la Région, ni l’État n’ont jamais rien fait pour promouvoir la « République des Talents »… Mais qui peut croire une seconde que Bandol ou Nice soit mieux lotis ? Pas nous !
En certains lieux, à certains moments, des structures perverses lient entre eux les coupables et les victimes. Je crois précisément, au delà de ma propre biographie, qu’un très grand nombre d’architectes marseillais sont très gravement atteint par le syndrome de la doublure. Cette année, cette seule année, j’ai été quelques jours le remplaçant de mon ami Antoine, pendant deux mois la doublure du remplaçant de mon ami Guy et dans un concours qui se déroule en ce moment même, le second de la doublure du remplaçant de la doublure d’Anselmi. Sans parler plus longtemps de mon drame personnel, j’ai le sentiment de ne fréquenter à Marseille, dans le milieu architectural, que des doublures, des seconds couteaux, des troisièmes fourchettes, des remplaçants, des relégués, dont certains, que je ne citerai pas, sont dans cette salle ou le seront tout à l’heure.

Ce n’est ni une injustice, ni une erreur de casting, c’est un système pervers. Il n’est jamais dit, il est rarement pensé, mais il est régulièrement organisé. A Marseille, pour des raisons historiques qui importent assez peu, il est entendu par tous que les architectes ne sont ni bon ni mauvais, ni meilleurs ni pire, qu’ils ne méritent aucune opprobre, mais qu’ils ne valent aucun soutien. C’est ce qui est confusément pensé par tous les acteurs institutionnels et, pour des raisons mécaniques qui importent assez peu, nous sommes précisément comme tous pensent que nous sommes : quelconques, juste assez bon pour le banc de touche. Misérables doublures, nous accrochons aux rideaux d’une ville misérable. Notre conscience d’être ce que nous sommes est si profondément ancrée qu’elle nous poursuit partout, au delà des conditions qui nous ont fait ce que nous sommes. Á cette tribune, Ricciotti a tenu deux heures. Il vaut bien deux heures, je crois, ou une messe. Nouvel peut tenir quatre heures. S’il le veut, il les vaut. Mais aucun architecte marseillais n’a été invité au même rang. Les organisateurs, nos amis, n’en ont jamais eut l’idée. Tant mieux : aucun architecte marseillais n’est au même rang. Mais plus grave : aucun d’entre-nous, à défaut d’être invité, n’a fait la démarche de s’inviter, n’a osé le pari de s’inviter deux heures à cette tribune, à cette tribune amie. Aucun ne se prétend au même rang. Aucun ne l’espère. Aucun ne veut l’être. Il y a des architectes qui veulent et qui osent. Pas nous !
Plus ou moins, les temps changent. Ces derniers temps, la Ville, le Département, la Région et l’État affichent des ambitions urbaines. Les pouvoirs publics contemplent les architectes marseillais qu’ils ont faits, ils en sont désolés. En désespoir de cause, ils appellent Jean Nouvel, ou qui que ce soit d’autre du même calibre. Pas nous !

Confusément, les pouvoirs publics savent qu’on ne fait pas une ville comme on parachute un musée Guggenheim. Il faut des relais, des savoirs faire collectifs, des habiletés nombreuses et coordonnées, des tours de mains partagés, et entre autres, de nombreux architectes marseillais. Tous savent qu’il faut des marseillais. Mais le plus souvent, nous sommes convoqués du bout des lèvres, dans le rôle de doublure qui nous colle à la peau. D’aucun en profiteraient pour se dépasser, pour atteindre à l’excellence. Pas nous !
Non content d’être médiocres, nous sabotons le travail des meilleurs. Je ne connais pas un seul bon architecte international qui, sollicité à Marseille, au bout du compte, au bout de nos relais, de nos savoir-faire, n’ait réalisé à Marseille le plus mauvais projet de sa carrière. Au terme de l’entreprise, le plus souvent chassés à coups de pieds au cul, le grand architecte en éprouve de l’amertume et un sentiment de trahison. Pas nous !
C’est pour ça que Nouvel est venu. C’est pour ça qu’il restera quelque temps. C’est pour ça qu’un jour ou l’autre, comme tous les autres, aussi dégoutté que les autres, il repartira. Et pas nous !

Franchement, la perversion me fatigue après m’avoir amusée. Vaguement, j’espère un sursaut collectif, qui permettrait d’élever les architectes marseillais à la dignité qu’on leur refuse et qu’ils refusent en retour. Plus sûrement, je me rachète une conduite personnelle. Je quitte la figuration. Je suis désolé André, mais c’est ma dernière intervention à cette tribune qui ne soit pas en mon nom propre. Merci
Pascal Urbain, Colloque “la ville dans tous ses états”, Marseille, Juin 1998

LITTORAL – 1995

UNE PETITE MAISON DANS LES CALANQUES

Lettre ouverte à la République Française
Chère République
À défaut de croire encore au Père Noël, c’est à toi, Chère République, qu’en ces fêtes de Pâques j’adresse mon courrier. Je souhaiterais pouvoir disposer d’une petite maison dans les calanques de Marseille, ne serait ce que pour les dimanches. Je suis en mesure de la dessiner et de la construire. Je saurai l’habiter en bon voisin. Mais la loi Littoral, dit on, m’en empêche. Le Divin Marquis escomptait qu’en te donnant la liberté pour programme, tu te satisfasses, Chère République, d’un très petit nombre de lois. Il aura été détrompé par les faits. Non seulement nul n’est plus supposé savoir les dizaines de milliers de lois que tu as proclamées, mais qui plus est, personne, qui ne soit juriste ou criminel, n’est en mesure d’en comprendre une seule.
Ce que j’ai pu entendre de la loi 86-2 du 3 Janvier 1986, des décrets 89-734 du 13 octobre 1989, 89-694 du 20 septembre 1989, 90-481 du 12 juin 1990 et 91-1110 du 22 octobre 1991, tient, à vrai dire, en peu de mots :
– Article 1 : toute intervention sur le littoral est interdite, sauf cas d’espèces prévus à l’article 2 ;
– Article 2 : tout cas d’espèce peut, sous certaines conditions, déroger à l’article 1.
Aussi bien, on peut comprendre autrement :
– Article 1 : les zones naturelles resteront naturelles ;
– Article 2 : les zones urbanisées pourront être urbanisées.
Ton propos mérite d’être affiné. En mentionnant des coupures d’urbanisation et une bande inconstructible de 100 mètres à compter du rivage, en dehors des zones urbanisées, ta loi prend une forme tautologique et paradoxale :
– Article 1 : entre deux zones urbanisées non contiguës doit subsister une zone non urbanisée ;
– Article 2 : les possibilités d’aménagement du littoral sont restreintes au fur et à mesure que l’on se rapproche de la mer.
Mais tu sais, par expérience, que rien n’arrête le progrès, et tu as inscris dans les textes l’inéluctable transgression de tes interdits :
– Article 1 : les zones urbanisées peuvent rogner les zones naturelles, aux conditions prévues à l’article 2 ;
– Article 2 : les rognures seront de petites dimensions, parce qu’il faut en laisser pour demain.
Enfin, en réaction à un très grand nombre de procès, entrepris par des associations, à l’encontre de promoteurs, tu as récemment amendé ton propos en limitant, dans les formes et dans le temps, le droit de recours des tiers :
– Article 1 : la présente loi est opposable à ceux qui la transgressent ;
– Article 2 : mais pas trop.
Je ne peux pas croire qu’un tel acharnement à ne rien faire, et un tel renoncement à y parvenir, concerne les quelques habitants permanents de nos côtes. L’attirail courant du code de l’urbanisme suffirait à cet effet. Plus sûrement, tu vises ceux qui fréquentent le littoral pendant l’été. C’est la canaille ? Et bien j’en suis, et je voudrais, Chère République, t’adresser quelques mots à ce propos.

DES VACANCES À LA MER

Notre engouement pour les plages est tout récent. On aurait eu quelque difficulté à le comprendre au début du siècle dernier. Et sans doute, un jour viendra où cette curiosité d’époque suscitera à nouveau l’étonnement. Des guides savants accompagneront les touristes sur la promenade des anglais, expliquant à un auditoire surpris qu’au vingtième siècle, des gens prenaient plaisir à s’étendre au soleil, à même le sable, à proximité d’un kiosque qui vendait des frites à vingt-cinq francs la barquette. Autant prévoir, et tenter, dès aujourd’hui, de pointer la singularité du phénomène.
C’est une pratique sociale de rassemblement, où la référence à une plage déserte joue à la fois, comme marque de distinction pour ceux qui fréquentent les plages les moins peuplées – « ce n’est pas ici qu’on verra passer la caravane du tour » – comme mythe – « il y a dix ans, cette plage était déserte » – et comme projet inaccessible – « il parait qu’au delà de la digue, il n’y a presque personne » – pour ceux qui choisissent délibérément les plus peuplées.
C’est une pratique complexe et rituelle, qui mêle des activités diverses, dont la caractéristique commune est d’être brèves et peu prenantes (barboter 5 minutes, acheter un coca, huiler le dos d’un conjoint, lire deux pages d’un polar…), réservant l’essentiel du séjour au constat satisfait d’être là avec les autres, et de pouvoir signifier, au vu et au su de tous, sa liberté d’être avec les uns, ou avec les autres. Tantôt on laisse les plus jeunes entre eux, tantôt on reste en famille, tantôt les mâles vont par bandes, tantôt ils frayent avec les femelles… C’est chacun son goût, mais tous savent le choix de chacun. Ce sont les caractéristiques de très nombreuses pratiques antérieures, qui se déroulaient aux thermes, aux hammâms, sur les places de village ou en cortèges, de la Bastille à la Nation. C’est un plaisir aussi légitime que respectable.
La singularité du phénomène tient à son lieu, et à lui seul : la plage, plutôt que la piscine, la place publique, une clairière ou un champ.
Malgré la réussite durable des parcs anglo-saxons, la nouveauté des parcs aquatiques et des raves campagnards, la plage conserve, dans la catégorie du farniente en société, une place prééminente.

Une erreur serait d’y voir un attrait paysager. En l’absence des golfes clairs, la mer qu’on voit danser est une petite bande bleue, pas plus haute que le plus haut des parasols. Tout l’art des poètes et des peintres est mobilisé, pour transfigurer ce motif dérisoire en immensité. Précisément, pour restaurer la profondeur de champs que dénie le motif, il faut une île, une voile à l’horizon, une calanque ou se brisent les vagues, un pic pour la voir de haut ou un masque pour y plonger. Sans détour : toute seule, la mer est bête. Et c’est précisément dans le rapport frontal le plus plat, celui d’une plage sans relief face à du bleu sans profondeur, que se complaisent les baigneurs.
Le rôle symbolique de l’eau ne justifie pas mieux la prééminence de la plage. Se rouler dans la chaleur du sable où pondent les tortues de mer, replonger épisodiquement dans le milieu marin, monter et descendre tous ensemble au rythme de la houle, sont certainement des images de nature à titiller l’inconscient… Mais aussi bien, une clairière, un champ labouré, une cime dénudée, en susciteraient d’autres, aussi fécondes
Une autre erreur serait, à tout prix, de lier les pratiques modernes à leurs antécédents immédiats.
Le goût pour les bains de mers, s’il a dès son origine constitué une pratique sociale complexe, a tiré argument, dans le choix de ce lieu nouveau, d’un hygiénisme dont les formes ont changé du tout au tout. Depuis belle lurette, le corps médical à démontré les dangers de la plage : le soleil brûle la peau et favorise les cancers ; le sel nous dessèche ; des germes innombrables sont véhiculés dans l’eau… Chaque année, on s’étonne du grand nombre des survivants. Quoiqu’il en soit, les raisons qui ont fait choisir la plage comme lieu de sociabilité n’ont plus court aujourd’hui.
Plus sérieusement, on rapprochera le programme d’une plage à celui de « la fête révolutionnaire », telle qu’il est mise en évidence par Mona Ozouf : on s’y ennuie ferme, mais en bon voisinage ; c’est un « espace sans qualité», où « la jouissance publique doit pouvoir s’étendre régulièrement et sans obstacle ». Il y a deux siècle, on trouvait encore de ces « déserts incultes » qui seuls convenaient aux grands rassemblements. Ils sont plus rares aujourd’hui, dans un monde où chaque mètre carré est affecté à une fonction déterminée.

Dans un monde plein, plein de culture et de fonctions, plein de bâtis, de voies et de réseaux, plein de monde, il devient indispensable de fournir au peuple des succédanées de ce qui auparavant coulait de source : la nature et le désert.

LA NATURE, LE DÉSERT

On peut distinguer deux grands projets de villégiature : la mer et la montagne.
Dans sa version moderne et policée, celle des parcs nationaux et régionaux, la montagne se substitue aux grand jardins publics, en fournissant à tous une imitation convaincante de la nature, heureusement rendue inoffensive, en évoquant un paradis originel, d’une parfaite sécurité : il est de notoriété publique qu’une jambe cassée dans le massif des Écrins est plus vite et mieux traitée, par hélicoptère, qu’une entorse à Vitrolles, et qu’on rejoint le refuge du goutter à moindre risque que le commissariat de Vaulx-en-Velin.
Les plages qui bordent la mer peuvent plus difficilement passer pour une évocation de la nature, policée ou non. Mais la mer, dans sa version estivale (calme, entre un ciel serin et une plage de sable fin).figure d’assez près le désert, le dernier espace sans qualité où, avec de l’eau jusqu’à la ceinture, on peut pisser en public sans rougir. Peu importe ce qu’on y fait, personne n’y habite, et personne n’y juge. Le mépris de ceux qui pratiquent les plages pour leur environnement, par contraste avec les montagnards-ramasseurs-de-papiers-gras-qu’on-met-dans-un-sac-plastique-et-qu’on-redescend-au-gite, témoignent assez en faveur de cette thèse.
Tant à la mer qu’à la montagne, les mots recouvrent leur signification, en perdant leur sens. Les choses signifiées (la nature et le désert) ont disparues, mais la montagne et la mer les signifient encore.

Bien sur, la montagne n’est pas la nature. Quand chaque arbre est marqué en fonction de son âge et du moment venu pour l’abattre, quand, protégés depuis plusieurs dizaines d’années, les animaux ne craignent plus l’homme, quand chaque chemin est mesuré au mètre près, quand chaque espèce est méticuleusement répertoriée, ce n’est pas la nature. Mais un parc national en fournit un symbole assez convaincant pour ceux qui, béats, sont ravis de s’entendre nommer chaque fleur par un guide attentionné.
Bien sur, la mer n’est pas le désert, quand on s’y presse au coude à coude. Mais, au sable stérile, s’ajoute une indifférenciation de l’espace qui signifie, pour tous, ce qu’était le désert pour nos ancêtres : la certitude qu’il existe un lieu où nous pourrions fuir, nous mettre en retraite sans rien devoir à personne. Mille lieux existent, où nous pouvons rencontrer nos semblables. Mais il faut courir en survêtement dans un jardin public, ou promener un landau, il faut faire semblant de lire dans une bibliothèque, feindre d’aimer la musique dans une salle de concert ; dans un parc national, il est de bon ton d’être dynamique, curieux, avide de tout voir… La plage demeure le seul endroit où je puisse encore être là, sans prendre la peine d’un alibi plausible.
Par deux fois, un site vierge de toute culture est signifié, comme nature et comme désert. Mais les mots n’engagent pas le même rapport de l’homme à son milieu. Face à la nature, l’homme est investit d’une mission ; il nomme les choses et arpente son domaine. Face au désert, il est là, et c’est bien assez, après tout.
Ces deux plaisirs sont également respectables.

Mon goût personnel me porte, Chère République, à la plage, à une certaine forme d’abrutissement qui me soulage de la difficulté d’être. A tout prendre, j’y vois moins d’hypocrisie que dans l’amour de la nature. Mais la société me nomme autrement. Ce que j’appelle le goût du désert, elle l’intitule vacances traditionnelles. Et ce que j’appelle, avec malice peut être, l’amour de la nature, elle l’anoblit au rang de vacances intelligentes. Tu t’en doutes : les vacances intelligentes ont bonne presse, tandis que les vacances traditionnelles sont vouées aux gémonies.
Inaugurée dans les années cinquante et soixante, la spécialisation de la mer et de la montagne s’estompe progressivement, au plus grand profit de la nature, au détriment du désert.
La mer ne manque plus d’amoureux de la nature. Ils font de la plongée sous-marine, de la voile, du surf, de la randonnée ; ils visitent l’arrière pays, les musées, les beaux sites ; ils découvrent la cuisine du pays et se passionnent pour l’histoire locale ; ils vont au concert et aux fêtes du village ; ils entreprennent de vieux paysans sur la culture des tomates et la langue vernaculaire. A l’occasion, ils prennent leur retraite dans le coin. Certains même viennent y travailler. Ils consomment de l’environnement, et dans une certaine mesure, sont intéressés à sa protection. Mais ceux qui ont le goût du désert ne trouvent nulle part ailleurs qu’à la plage les moyens d’assouvir leur passion : à la montagne, il faut courir encore, et jouer au tennis ; à la campagne, traire les vaches, monter des chevaux ; et en ville, fréquenter les musées…
Sur le littoral, deux populations se côtoient, elles se méprisent ou s’ignorent, se combattent à l’occasion : d’un coté, les amateurs de désert, gros consommateurs de plage, représentés par leurs logeurs et marchands de saucisses habituels ; de l’autre, une partie des indigènes cultivés, et les vacanciers intelligents…

À ton habitude, Chère République, tu as pris un parti courageux : celui des cadres supérieurs et des présidents d’associations. Par tes lois, tu défends la nature et les paysages… enfin, la nature des cadres supérieurs et les paysages des présidents d’associations.
Tu le fais dans le droit fil de ta politique patrimoniale : aimer les choses comme elles sont, ne rien changer à rien, et parce que tout change au bout du compte, se laisser rogner les bouts, jusqu’à ce que plus rien ne ressemble à rien.

LES CHOSES COMME ELLES SONT

Il y a plus d’une quinzaine d’année, Roland Castro faisait remarquer que le Mont Saint-michel ne pourrait plus être construit aujourd’hui :
– le Direction de l’Équipement est contre la création d’un bâtiment public situé à l’écart de toutes les grandes voies de dessertes ;
– les pompiers sont contre l’occupation d’une butte d’accès impossible aux engins, et d’un relief propice aux effets de cheminées ;
– les associations de handicapés sont contre les escaliers et les raidillons ;
– les économistes sont contre une entreprise éloignée des marchés potentiels ;
– les promoteurs sont contre une implantation dont l’accès est inondé à chaque marée, et d’un coût de construction prohibitif ;
– les écologistes sont contre la destruction d’un site naturel de grande qualité…
Tu pourrais désormais ajouter, Chère République, que la Loi Littoral interdit absolument la construction du Mont Saint-michel.
D’une manière plus générale, il n’est pas un chef d’œuvre de l’architecture, pas un seul des sites inscrit au patrimoine mondial de l’Unesco, qui ne soit en contravention avec tes lois.

Plus radicale encore que tu peux l’être, l’Association pour la Mise en Conformité des Paysages et des Phénomènes Naturels avec les Lois et Règlements les Concernant (AMCPPNLRC) déplore une géographie élaborée au mépris total du code de l’urbanisme. Tu ne peux, Chère République, la suivre dans les mesures les plus extrêmes qu’elle propose : respect des hauteurs absolues définies par les plans d’occupation des sols applicables aux reliefs naturels et arasement des Pyrénées ; pose de garde-corps et de rampes pour handicapés sur l’Aiguille du Midi ; mise en vigueur du prospect H =ï€ L dans les gorges du Verdon ; fils d’eaux supérieur ou égal à 2% dans le Marais Poitevin ; règles d’ensoleillement garanties en tous points du gouffre de Padirac ; dérives des continents soumises à enquête publique et accord préalable…
Mais l’envie de donner suite à ces propositions te démanges, et tu dois admettre avec eux que pas un seul paysage naturel de première grandeur, pas un seul panorama universellement admiré, ne respecte les règles que tu as mises en place pour la protection des dits paysages.
D’une façon très générale, pour protéger ce que tu juges digne d’intérêt, tu définis, Chère République, des règles qui excluent tout intérêt à venir, et qui auraient empêchées, si elles avaient été préalablement mises en vigueur, la création des intérêts qu’elles sont chargées de préserver.
Les contradictions ne sont qu’apparentes. Elles se résolvent, dès lors qu’aux anciennes distinctions entre nature et culture, entre société et désert, tu substitue en matière de beauté le couple que forment ensemble le patrimoine et sa gestion.
Une fois pour toute, tu considères que le patrimoine ne peut être que dilapidé ou préservé, mais jamais accru. Ce que l’homme a pu produire antérieurement (les cathédrales, les villes, les campagnes, les langues et les coutumes locales) n’est jamais reconnu comme un artefact, mais rangé, au même titre que la mer et la forêt, dans la catégorie du patrimoine, proprement « naturalisé » : c’est là, c’est bien, on n’y touche pas. Quant aux plus récents hoquets de la nature (le réchauffement de l’atmosphère, l’ensablement du Mont Saint-michel, la disparition d’une espèce), tu considères qu’ils sont produits par l’homme, rangés au titre de la gestion, proprement « culturisé » : c’est nouveau, c’est mal, on s’en préserve. Tu n’as pas tort… Mais si rien de beau et de bon n’est plus jamais produit, l’érosion du patrimoine est inévitable. Aussi progressive qu’elle soit, aussi nombreuses les lois chargées de l’endiguer, un jour viendra où plus rien ne sera ni beau, ni bon.
Il est singulier qu’une société moderne, fondée sur l’investissement capitaliste, puisse adopter, pour tout ce qui échappe à la stricte valeur marchande, un parti aussi archaïque, pessimiste et suicidaire.

Sans doute, ta posture n’est pas sans fondement :
– avant même que des règles de protection aient été érigées, la société a cessé de produire de belles choses, et a détruit des pans entier de son patrimoine ;
– les pratiques vernaculaires qui produisaient l’essentiel des paysage ont disparues, remplacées par des mécaniques implacables ; elles sont sans traditions, sans mesure, sans conscience, elles détruisent le meilleurs ; elles produisent le pire ;
– la société dispose d’une force de nuisance jusque alors inégalée : elle est effectivement responsable de la disparition des certaines espèces, de l’assèchement de certains marais, de l’ensablement de certaines côtes ; rendue à elle même, la mécanique avale la forêt amazonienne, brûle les arbres et tue les hommes.
Et à défaut d’une autre politique, tu nous contrains, Chère République, au respect d’un patrimoine immuable. La protection du littoral présente, à cet égard, la plus parfaite expression du dilemme.
Les rôles de méchants sont fermement tenus : le promoteur véreux, le maire mégalomane, le brûleur de pinède, le jeteur de papiers gras, le plaisancier avide…
Et tu tiens seul le beau rôle, quelques associations de-protection-des-choses-comme-elles-sont jouant les comparses…
Dans ces conditions, je n’hésite pas une seconde, Chère République, je suis à tes cotés contre les marchands de soupe.
Mais tu me permettras, en toute loyauté, de te poser une question, et de faire une proposition.

EN UN MOT, EN HAMEAUX

J’ai avoué, en préambule, n’avoir pas tout compris de tes lois. Du moins, j’ai parfaitement saisi la règle des 100 mètres : hors des zones déjà urbanisées, pas de construction à moins de 100 mètres de la limite haute du rivage. L’un de tes ministres s’en réjouissait le 13 juin 1991 : « j’aime ces règles qui font injure à l’intelligence, qui ne correspondent à rien de bien sérieux sur le plan géographique, paysager, humain, économique et, plus que tout, écologique. Elles seules permettent de fonder de belles et bonnes décisions de refus, sans état d’âme. Elles seules donnent à chaque citoyen la faculté de contrôler en un coup d’œil l’application de la loi. Elles seules permettent de gagner presque à tous les coups les procès devant les tribunaux ».

J’aime ce discours républicain, et j’aime cet hommage rendu au système métrique, dont je n’oublie pas qu’il est l’une de tes premières conquêtes.
Je voudrais pouvoir aimer cette loi. Je tourne autour du texte, je lis, je relis, je déclame en vain, sans comprendre : pourquoi 100 mètres ? A préserver l’accès aux plages et aux rochers, le domaine maritime suffirait. A préserver les sites, c’est notoirement insuffisant.
L’article L.164-4 mérite une égale attention : « l’extension doit se réaliser soit en continuité avec les agglomérations et villages existants, soit en hameaux intégrés à l’environnement ».
Le grand mot et lâché. Je t’imagine, Chère République, sous les traits un peu rudes, presque masculin, que tu prenais sous la troisième de Ton Nom, le prononcer d’un trait, et sans rire : « En Hameaux », avec un H aspiré. En un mot comme en cent, ça ne sonne pas… en ‘hameaux…
Résonnez, fifres et tambourins, craquetez, cigalons et cigales, réjouissez vous, joueurs de tennis et amoureux de la nature, la République Française veut des ‘hameaux !
Ca ne colle pas. Je t’imagine, Chère République, dans un ample drapé, promouvoir des villes, des campagnes et des villages. À l’extrême rigueur, je t’imagine en tailleur Chanel, dans une réunion de la DDE, parler de ZAC et de SDAU sans sourire. Mais comment t’attifer pour le dire : « en ‘hameaux » ? N’aurais-tu raccourcis des Rois que pour t’approprier la ferme de Marie-Antoinette ?

Chère République, tu n’empêcheras plus les traits des jacobins que tu as trahit.
Tu avais les moyens d’imposer un moratoire ferme et clair sur l’ensemble du littoral. Tu aurais pu préférer, sans plus de difficulté, sur la foi d’un inventaire exhaustif et détaillé des côtes françaises, imposer pour chacune un projet que tes Préfets auraient mis en œuvre avec diligence. Et te voila, décentralisée – et dans quelle tenue – à ferrailler avec des maires et des promoteurs à grand coup de ‘hameaux.
J’en arrive à ma question : quand, dans dix ou vingt ans, tu seras à nouveau contrainte de lâcher du lest pour répondre à la demande des vacanciers et à la pression des élus, que construiras-tu, entre tes ‘hameaux, et dans les cent petits mètres qui séparent les tennis de la mer ?
Car l’avenir du littoral n’est pas dans les sites naturels, dans les lambeaux de paysages que tu as laissé aux communes, après avoir longtemps décidé seule. L’enjeu majeur, ce sont les villes côtières.
En parler sérieusement, c’est les aborder en termes techniques, qui ne soient pas ceux des urbanistes, mais de l’art urbain : système viaire ; parcellaires ; prospects ; coupes de principe ; occupation des cœurs d’îlots. Des formes reconnues fonctionnent efficacement en front de mer : les corniches structurent les trames viaires ; une nette hiérarchie entre front de mer et voies parallèles organise la circulation automobile. Les tracés anciens démontrent qu’une trame peut être imposée en site vierge ; sans rien dénaturer dans l’immédiat, elle réserve, si le besoin s’en fait sentir ultérieurement, la possibilité d’une urbanisation claire et efficace. Assez bizarrement, Chère République, tu n’imposes pas cette organisation viaire dans les extensions urbaines, et tu l’interdis franchement dans les sites vierges, dont tu sais pertinemment qu’un jour ou l’autre, ils seront bâtis : tu interdis les routes sur les plages, les cordons lagunaires, les corniches, les dessertes longeant le rivage.
Tu nous prives de tout tracé structurant. Et tu préconises des hameaux, qui induisent une distribution en grappe et des voies en impasse, ces mêmes grappes, ces mêmes lotissements en impasses, qui pourrissent nos banlieues, et font de chaque hameau un ghetto.
Tout le long de la cote méditerranéenne, on peut voir déjà les effets d’une organisation en grappe : une route menait à une crique en impasse, et d’autres impasses s’y sont raccordées, pour desservir les lotissements nouveaux. Mais au bout du compte, la route ne dessert toujours qu’une seule crique. le réseau viaire est confus, tortueux, compréhensible par les seuls riverains.
On te parle d’un rocher sympathique, un peu plus loin, et sans doute, tu peux y accéder à pieds, le long du rivage, à moins de te garer en haut de la colline, et d’emprunter le petit escalier qui passe entre la maison rouge et la villa des lys… Mais je voudrais t’y voir, Chère République, avec deux enfants, les gourdes, les serviettes et le matelas pneumatique, dans ta toge ou ton tailleur Chanel.
Et tu t’étonnes que les associations aiment les hameaux ? Le tracé en grappes est l’arme principale des riverains contre la plèbe des baigneurs.
Et tu t’étonnes que les associations de défense privilégient une approche exclusivement paysagère du littoral ? Le paysage leur appartient ! Et tant que ça tourne, tant que ça s’enroule, tant que ça sinue, ça reste à eux.
Au fond, les riverains, les promoteurs et toi-même, tout en vous opposant sur de nombreux points, restent d’accord sur l’essentiel : la structure viaire du littoral.

Dans ses parties peu urbanisées, le littoral est organisé en peigne et en grappes : une voie longe la côte à quelque distance ; des dents s’en rapprochent, et distribuent de petites grappes qui pendouillent le long du rivage.
Les riverains sont contents d’être seuls, et veulent le rester. Que rien ne change !
Les promoteurs rêvent de multiplier sans mesure le nombre des dents et des grappes. Ils ne fabriquent pas la ville, où tous peuvent circuler, mais initient des « opérations » où ne doivent pouvoir accéder que leurs clients. La réussite de telles opérations postule l’homogénéité sociale de la clientèle visée : qu’ils s’agisse de cadres moyens, de cadres supérieurs ou de gens modestes, mais solvables, l’essentiel est qu’ils ne se mélangent pas, qu’ils puissent se sentir « chez-eux » au bout de leur dent, au fond de leur grappe, où personne, à part eux, n’a de raison d’aller. Le peigne actuel ne convient pas aux promoteurs. Ils veulent des manches plus larges et plus près des côtes, des dents plus nombreuses, des grappes plus lourdes. Mais ils ne remettent pas la structure en cause.
En ce qui te concerne, Chère République, soucieuse de ménager les intérêts des uns et des autres, tu proposes de restreindre la proximité du manche, de limiter le nombre des dents, et la taille des grappes.
Mais tous, vous savez qu’un jour ou l’autre, on construira, et tous s’accordent pour que les choses soient construites en grappes, le long d’un peigne. Votre seul point de désaccord concerne le rythme des constructions : les riverains rêvent d’une croissance zéro ; les promoteurs veulent aller vite ; et tu coupes la poire en deux.
Quiconque voudrait bâtir la ville littorale s’y prendrait autrement : les voies d’abords, organisées en un maillage serré, pas forcément viabilisées dans un premier temps, mais dores et déjà non aedificandi. Que rien ne change ? le maillage de perturbe pas les paysages, mais en facilite l’accès ! Qu’on décide de construire ? le maillage assure la desserte et la structure de la ville littorale !
Cette ville à venir, ni les riverains, ni les promoteurs ne la souhaitent. Mais les baigneurs seraient susceptibles de l’utiliser avec profit.
Un jour ou l’autre, les villes seront plus grandes. Organisés le long d’une corniche, distribuant des rues nettement tracées, les quartiers nouveaux appartiendront à tous. Distribués en impasse, ils seront la propriété exclusive des riverains et des promoteurs. Et 100 mètres de large le long du rivage ne suffiront pas, pour reconstituer un front de mer, pour remailler une ville.
Il te faudra bien choisir un jour, Chère République, entre les baigneurs – c’est-à-dire presque tout le monde – et les intérêts des promoteurs et des riverains – c’est-à-dire presque personne.
Les baigneurs sont sales et bêtes, ils laissent traîner des papiers gras, ils mettent la radio à fond et font pipi dans l’eau. Les riverains les promoteurs sont myopes et puissants.

LES MYOPES SONT ROIS

Il est singulier de le constater : les riverains et les promoteurs ont la même vision « paysagère » du littoral.
L’aveuglement des bonnes âmes fait peine à voir.

Passant à l’Estaque avec l’une d’entre elle, je me souviens lui avoir fait remarquer que dans ce quartier, tout proche des grandes tuileries marseillaises, les tuiles mécaniques faisaient partie intégrantes du paysage, et je m’étonnais qu’elles aient été interdites au plan d’occupation des sols. Mon interlocuteur connaissait le coin depuis toujours. Mais il découvrait les tuiles. Au propre et au figuré, elles lui crevaient les yeux. Il avait admit une fois pour toutes que la tuile canal, et elle seule, était digne de provençalité. Il fallu lui montrer aussi que la tuile dite « romane » – reconnue comme succédané acceptable de la tuile canal – produisait un effet de surface très différent de la tuile canal, pas plus éloigné d’elle que la tuile mécanique classique.
Mais de « voir » une surface, cela est au delà des forces communes. Le regard s’attache aux signes : de près, une tuile « romane » évoque une tuile « canal », elle en est un symbole, ou une caricature. Cela suffit aux protecteurs.
Peu importe les paysages, ils ne les voient pas tels qu’ils sont. Ils ont en tête une « idée de nature » qui ne tient ni à la profondeur des ombres, ni au frémissement des couleurs, mais à la plus rudimentaire reconnaissance des formes, fragmentaire et cumulative :
– fragmentaire, elle identifie quelques signes de naturalités : des arbres ? C’est sauvage ; des toits en tuiles ? C’est ancien ; ces murs ocres ? C’est provençal ; un pêcheur à la ligne ? Comme c’est authentique !
– cumulative, la reconnaissance de cinq, dix ou vingt signes d’authenticité suffit au classement du paysage comme patrimoine : « quelle belle vue ! ».

Cette vision bêtement paysagère est partagée par les promoteurs… du moins les meilleurs d’entre eux. Ils veulent – disent-ils – privilégier la « qualité », « l’insertion dans le site », sans que jamais les questions d’usages et de croissance urbaine ne soient abordées autrement que par les apparences. A ce titre, Port-Grimaud est exemplaire : des effets de ville sont dressés comme autant de décors, sur une structure en peigne, en grappe et en impasses. Et s’il faut critiquer la meilleure réalisation du littoral méditerranéen, que dire des autres ?
Discrètement, le parti paysager s’insinue dans les textes réglementaires, sans qu’à aucun moment cette option ait été discutée et argumentée.
Dois-je l’avouer ? Ce qu’ils aiment, je ne l’aime pas. Et ce que j’aime, tu l’interdis.
J’aime les infrastructures qui entaillent le paysage et soulignent la côte d’un trait ferme ; j’aime les villes côtières, les restaurants en porte-à-faux sur l’eau, les cabanons sur pilotis, j’aime les murs encastrés dans les replis du rocher, j’aime les fronts de mer des années cinquante, j’aurais aimé le Casino de Nice au bout de sa jetée, et j’aime encore la plage des Catalans.
J’aime les grands gestes et le pittoresque. Ils n’aiment que le « paysage » naturel ou policé.
Leur goût vaudrait-il mieux que le mien ? De deux choses l’une en tous cas :
– les goûts et les couleurs ne se discutent pas, et le législateur ne peut en aucun cas se prononcer ;
– les goûts et les couleurs se discutent, et les parti pris sont explicites et argumentés.
Tu le sais, Chère République, les collectivités territoriales ont systématiquement privilégié un parti-pris paysager, le bon goût policé, sans jamais qu’un argument esthétique sérieux ait été avancé.
Qu’au bénéfice d’un style néo-provençal de bon ton, plus un pilotis ne plonge dans l’eau, plus un cabanon ne soit construit aux Goudes, plus une villa blanche ne s’avance en débord du rocher, cela n’est pas seulement regrettable d’un point de vue esthétique, cela induit une stratégie de protection du littoral partiale et élitiste : le « bon goût », les riverains et les promoteurs s’en accommodent ; les candidats à la construction individuelle sont seuls désarmés.

LA LOI DES PLUS FORTS

La complexité des procédures accroît encore les effets induits par le parti paysager : les gros s’y retrouvent ; les petits s’y noient.
Tu le sais, Chère République, les promoteurs ont longtemps déploré « l’insécurité réglementaire » de la loi littoral. Risquant un procès à tout moment, ils n’étaient jamais assurés, jusqu’à ce qu’un ultime parpaing soit posé, de pouvoir achever la construction entamée.
Que dire, alors, des risques encourus par un particulier ? Comment croire qu’un seul d’entre eux puisse s’y retrouver, dans le fatras des déclarations à souscrire, des démarches à entreprendre et des autorisations à obtenir ?

Ainsi, tant le parti paysager que l’appareil réglementaire ont eut pour principales victimes les constructeurs de maisons individuelles, les amateurs de cabanons, la piétaille de ceux qui, quelque soit leur goût, n’ont pas les moyens d’endommager la trame viaire et les grandes lignes du littoral.
Au contraire, les grands prédateurs ont un immense pouvoir de nuisance, quand aux tracés viaires et aux masses importantes, mais peuvent respecter les règles du bon goût et, sans problèmes excessifs, surmonter les tracasseries et les entraves administratives.
Sous des apparences de fermeté, la loi littoral est ambiguë :
– de prime abord, elle s’oppose aux bétonneurs et donne raison aux riverains jaloux des choses comme elles sont ;
– dans les faits, elle interdit toute urbanité, elle entérine un mode de croissance en grappe, elle favorise le désordre, et se contente d’en ralentir les effets ;
– par ses lourdeurs réglementaires et son idéologie du bon goût, elle interdit le littoral au tout venant, elle réserve un droit de saccage, limité mais certain, aux seuls promoteurs ;
– elle entrave ou interdit toute volonté de produire la ville littorale, là où des villes n’existent pas encore ;
– sous couvert d’arbitrage entre les riverains et les promoteurs, elle ignore superbement les intérêts des baigneurs, de tous ceux qui, pour une raison ou pour une autre, veulent jouir ensemble de la promiscuité du dernier des déserts.
La loi ne concerne, en dernière analyse, que le rythme de construction d’un littoral, dont on a admit, une fois pour toute, qu’il sera en impasses agglomérées,
désordonné,
villageois…
et de bon goût.

Dans ces circonstances, la récente limitation du droit de recours des tiers ne peut être considérée comme un revirement. C’est un simple réajustement du rythme autorisé, au bénéfice des promoteurs qui veulent construire, au détriment des riverains qui ont déjà construit.
N’étant ni promoteur, ni propriétaire riverain, tu comprendras, Chère République, que malgré tout le respect qui t’est du, Ta Loi…
J’aurais préféré, ce sera ma seule proposition, que dans le domaine des infrastructures et des grands tracés, qui te concerne directement, tu privilégie les accès, les voies, et que tu ménages l’avenir d’une ville toujours probable !
Mais ce qui a été dit mérite d’être répété : en aucun cas, mes critiques et ma suggestion ne doivent être interprétées comme un encouragement à déréglementer le littoral. A défaut d’éviter le pire, tes lois le diffèrent, plus ou moins.
Mais je crains, Chère République, d’avoir abusé des digressions. Pour en revenir à l’objet de ce courrier, tu trouveras ci-jointes quelques photos du littoral provençal : des routes en bord de mer, des restanques, des escaliers, des maisons accrochées aux falaises, plantées sur la plage ou construites sur des pilotis ; elles sont toutes charmantes… C’est une maison de ce genre que j’aimerais pouvoir construire dans les calanques. Mais cela peut être difficile : il est probable que leurs propriétaires riverains militent dans des associations de défense du littoral, et que des promoteurs lorgnent sur le site.
Si tu peux, Chère République, m’être utile en quoi que ce soit dans mes démarches, je t’en serais reconnaissant… et à tout prendre, d’autant plus, si tu cessais d’être utile à qui que ce soit d’autre qu’à la nation toute entière.
Je te prie d’agréer, Chère République, mes salutations jacobines et transies
A M., le 7 Germinal An 203,

Pascal Urbain

POST-SCRIPTUM

Monsieur le préfet
Le mardi 30 novembre 2004, au petit matin, vous avez fait raser plusieurs cabanons de Beauduc, vous en avez chassé les habitants, qui occupaient le domaine public maritime, certains depuis plus de trente ans. Sans préjuger en droit, permettez à un architecte de dire ce que vous avez fait à l’environnement. Vous avez attaqué un exemple remarquable d’architecture vernaculaire provençale, très rare par sa facture, mais très caractéristique des pratiques de doubles résidences, attestées dans la région depuis le dix-septième siècle. Mais sans doute, vous n’étiez pas parfaitement informé de l’ancienneté de ce patrimoine, des recherches, des publications, des films documentaires qui furent fait sur Beauduc. Vous avez voulu effacer des constructions qui « dénaturent l’environnement ». Heureuse initiative ! Mais peut être, si aviez eut vent de la plus grande décharge à ciel ouvert d’Europe, des usines désaffectées, des hypermarchés aveugles, des ronds-points de la Direction Départementale de l’Équipement, qui dénaturent effectivement notre département, auriez vous détourné vos foudres des quelque cabanes de planches que vous accablez de tous les maux.. Vous avez notamment détruit les deux restaurants de Beauduc, qui attiraient des visiteurs, qui les liaient aux habitants, qui instauraient une solidarité entre le village et sa région, qui constituaient un espace public sans l’autorisation des pouvoirs homonymes. Certainement, cette manière d’être villageois sans certificat d’urbanisme, intégré à l’environnement sans déclaration préalable, familier sans permis de construire, c’est , pour reprendre les termes du sous-préfet Jean-Luc Fabre, « un pied de nez à l’État de droit ». Mais je ne veux pas croire que l’État soit si fragile ou si pervers qu’il ait à considérer un « pied de nez » comme une insupportable atteinte à la sûreté nationale. En revanche, les démolitions ont porté un coup sévère à la sûreté de Beauduc. Ce qui était un espace public peut, en étant stigmatisé et privé de visiteurs, devenir un lieu de repli et d’enfermement, une de ces « zones de non droit », comme disent ceux qui les ont faites par la stricte application du droit. Aussi, je sollicites en urgence une restitution en l’état des bâtiments détruits. Je tiens à votre disposition les quelques relevés qui en ont été fait, afin que la restauration soit conforme aux règles de l’art. Cette action difficile mais courageuse ne constituerait pas seulement une première dans le domaine du patrimoine cabanonier. Elle sauverait un village. Elle rassurerait ceux qui craignent un « nettoyage éthique » du littoral, de la pire espèce.

Pascal urbain, le 4 décembre 2004,

MARSEILLE, ETC – 1994

Trois ou quatre ouvrages parus ces derniers temps traitent de Marseille et de son architecture. Ce ne serait que justice, pour une ville récemment inscrite au patrimoine mondial, si ce n’étaient les maux qui l’accablent par ailleurs:
Marseille est désindustrialisée, désertée, dépeuplée… A l’évidence, d’autres sont plus mal lotis… Mais imagine-t-on, « à deux heures d’avion de Paris », quelque part dans les Balkans, un guide attentionné qui nous parlerait d’architecture, dans une ville ravagée ?
Des hommes en armes patrouillent dans les rues. Sous les tirs de mortier, on presse le pas, on longe les murs… On n’en parle jamais ! Entre deux immeubles balafrés de fraîche date, on nous montre un hôtel dont la façade aurait été défigurée en 1852; au coté de cendres encore chaudes, l’emplacement d’un temple disparu en 1670; sous une barricade de gravats, la trace d’un mur grec… On s’attarde sur un immeuble éventré par les bombes, vérolé par la mitraille, pour nous signaler, quelque-part au dessus de ce qui reste de l’entresol, un angelot « malheureusement dégradé en 1920 ». Et dans la nuit zébrée de jaune, on évoque le temps qui passe en mangeant des loukoums, « probablement les meilleurs du monde ». Tout soudain, une main sur notre épaule, l’air badin, le regard en coin, on évoque un film récent, dont le scénario laisserait accroire qu’une guerre à lieu en ce moment même, dont nous aurions été, si on avait cru devoir auparavant nous en toucher un mot, le spectateur effaré…
Toute proportion gardée – nous sommes en France, et en paix – le même trouble nous anime à la lecture de « Marseille, la passion des contraste », un très beau livre de l’Institut Français d’Architecture.

M., LA PASSION DES CONTRASTES

Marseille antique, riche et savante, baroque, marchande, impériale, est magnifiquement illustrée, sous toutes ses coutures.
Marseille ruinée, désertée par les citoyens solvables, entaillée par les voies rapides, écrasée à l’ombre des barres immenses, ne transpire qu’en de rares occasions: l’arrière plan d’une photo, l’évocation furtive d’un film de René Allio.
Quand bien même on l’aurait reproché à Maurice Culot à propos de ses précédents travaux, il n’est pas illégitime de cerner son objet, de succomber aux seuls charmes de l’histoire ancienne. Toulouse, Bordeaux, Amiens, abordés dans les ouvrages de la même collection, s’en sont bien trouvés, dès lors que l’histoire y était systématiquement actualisée par un projet. Cette mise en perspective n’a pas été possible à Marseille. Les auteurs s’en excusent en des termes d’une rare et savante polysémie : « le projet d’origine visait à faire surgir la cohérence historique urbaine de la ville et à proposer à son appui des exemples d’interventions, des projets qui témoigneraient d’une possible continuité. Mais la ville fragmentée, la ville éclatée, la cosmopolis au vingt visages de Suarès, la ville des contrastes aux antipodes de la nature homogène de Toulouse ou Bordeaux, est restée rétive à nos appels et s’est refusée à rentrer dans le moule de la collection. Vaincus, nous l’avons laissée se présenter elle-même »
Nul ne doute que le sujet – la ville, etc… – désigne le génie du lieu. Mais des pressions locales, inimaginables, n’auraient pas eu d’autres effets, et l’aveu ironique d’y avoir cédé, impensable, n’aurait pas trouvé de meilleure expression.
L’introduction nous invite, sur ce même principe, à une double lecture de l’ouvrage, et de chacun des articles qui le composent.

Dans « Marseille Rebelle », Edmonde Charles-Roux illustre avec talent le lieu commun d’une ville farouchement attachée à son indépendance. Mais le détail de ses révoltes révèle une longue suite d’allégeances mal placées: le parti de Pompée contre César; celui du pape d’Avignon quand Rome se relève; le parti de François I° à la veille du désastre de Pavie; la rigueur de la foi contre le parjure Henri IV; l’obscurantisme féodal contre Louis XIV; le parti girondin au plus fort de la terreur… Plus tard – l’histoire ne le dit pas – Marseille misera sur l’empire français, quand il s’effondre, et sur l’industrialisation de l’Etang-de-Berre, au seuil des grands chocs pétroliers. La Ville refusera une « communauté urbaine » avec ses voisins, juste avant qu’ils ne prospèrent à ses dépens. Marseille, enfin, ne sera pas étrangère à une loi de décentralisation tribale, instaurant la règle du chacun-chez-soi, quand son ultime recours serait la solidarité nationale. Marseille est chargée d’histoire, en ce sens où les gens heureux n’en ont pas.

Jean-Jacques Gloton nous révèle « un paysage baroque » de première grandeur, Plus prondément encoret attentif à toutes les restaurations nécessaires. La chapelle de la Vieille Charité, réalisée par Pierre Puget, mérite une place de choix dans l’histoire de l’architecture, par l’impureté qui, sans doute, l’en avait fait écarter: « l’ovale berninesque du vaisseau s’enveloppe d’un jeu inouï d’espaces secondaires, chapelles, corridors, escaliers, tribunes », jeu auquel pourrait s’appliquer le mot de Gaudin à propos des raccords médiévaux, cette invagination qui a valu à ses lecteurs un passage obligé par les dictionnaires médicaux.
Mais si Gloton entame son propos par un ovale, il conclut par une ellipse: « que faire pour le Cours Belsunce, devenu en un siècle et demi d’une lecture difficile et parfois même ignoré des Marseillais? »
Subtil raccourci, qui évoque, sans les détailler, les destructions massives de la fin du siècle dernier, trois barres plantées en travers du site après guerre, et un centre commercial tout récent, d’une abjection toute marseillaise.

Jean-Marc Chancel nous promène dans « une ville à la campagne », à la découverte des bastides, ces résidences très particulières où, en fin de semaine, séjournaient les riches marseillais, associant avec bonheur la gestion agricole aux jardins d’agréments. Ces domaines ont structuré le paysage marseillais. Transformés, ils perdurent dans le découpage foncier. Mais si « la ville moderne continue aujourd’hui encore sa conquête », c’est en note de bas de page, en très petits caractères, qu’il faut en lire les effets: « pendant la rédaction de cet article ont été mis en construction: 3000 mètres carrés de bureaux dans la Magalone (XVII° siècle), un lotissement « grand standing » dans la villa Luce (XVIII° siècle); la bastide de Valbruny (début du XVIII° siècle) a été détruite pour faire place à un centre des « Télécom », pour ne citer que les plus prestigieuses. »
Avec la même discrétion, Marcel Roncayolo nous invite à redécouvrir « cette matrice de la ville, le contact avec d’autres cultures », Claudette Peyrusse dénonce en passant « la complaisance pour l’âge d’or »…
On ne citera pas ici tous les auteurs qui s’adonnent, à des degrés divers, aux plaisirs de l’euphémisme, règle incontournable de la rhétorique locale: on peut tout dire à Marseille, à la condition de n’être pas entendu!
Mais parce qu’à l’occasion, un estranger préfère à nos manières des propos explicites, on se permettra, pour éclairer un ouvrage susceptible de l’agacer, de citer trois livres que nous aimons.

M., VILLE & PORT

« Marseille, Ville & Port » est un album d’image, réunissant tout ce que la ville a pu compter comme projets portuaires après le XVIII° siècle, savamment redessinés par les auteurs. « Marseille, Ville & Port » est aussi l’histoire d’une confiscation. Aux XIX° et XX° siècles, la ville est progressivement privée des activités portuaires qui assuraient l’essentiel de sa prospérité.

Sous sa forme archaïque, le port était une pièce urbaine de dimension finie, en contact étroit avec les rues qui l’enserraient. Les « domaines » où étaient entreposées les marchandises occupaient les mêmes parcelles que l’architecture domestique, utilisaient le même vocabulaire architectural. Le commerce d’entrepôt – où la rétention des marchandises jouait un rôle spéculatif – se prolongeait par des pratiques urbaines. On stockait à Rive-Neuve, on transigeait à la Bourse, on contractait sur la Canebière, on humait l’air du marché à la terrasse des cafés… Dernier avatar de port devenu « autonome », le complexe industriel et portuaire de Fos-sur-Mer, initié dans les années soixante, est construit en rase campagne, loin de la ville, sous des formes rationalisées, spécialisées et extensives. Le zonage ventile les fonctions portuaires, les industries de transformations, les zones résidentielles, au service de la plus grande fluidité des marchandises et des hommes. Marseille, qui devait en constituer le pôle directionnel et administratif, n’accueille plus que les laissés-pour-compte d’une prospérité incertaine.
L’histoire n’est pas linéaire: alors que la ville est encore étroitement liée à son port, des efforts de rationalisation et de spécialisation sont déjà en oeuvre; alors qu’une activité distincte s’impose à l’évidence, on persiste encore à vouloir développer la ville aux cotés du port.
C’est tout le mérite de l’ouvrage: montrer, aux sources de la dépopulation et de la ruine de Marseille, un flux marchand mis à l’écart de la ville; aux sources de cette confiscation, les travaux et les projets du XIX° siècle, les rêves, les hésitations, les repentirs, les moyens techniques et formels mis en œuvre à chaque moment.
Le même propos, par les mêmes auteurs, est repris dans l’ouvrage de l’IFA. On ne saurait leur reprocher la plus stricte concision, nécessaire à un article d’une dizaine de page. Mais la loi du genre n’imposait pas la restriction du thème: tout ce qui peut rattacher les aventures portuaires du XIX° siècle à l’actualité est passé à l’as; un drame contemporain est ravalé au rang de curiosité historique, petite touche de couleur vive qui ajoute à « la passion des contrastes ».

M., LA FABRIQUE DES VILLES

Cette passion est teintée d’amertume dans « la Fabrique des Villes ». Paul Chemetov y consacre quelques pages à son trop bref séjour marseillais. Résumons l’affaire, autant qu’elle peut l’être: en 1987, on chargeait Paul Chemetov d’une étude d’urbanisme de longue haleine; en 1988, on achevait une campagne électorale… Et laissons la parole à l’architecte démissionné: « Rarement ville affiche tant de beauté et de désolation, cicatrices d’une histoire exacerbée. Pour aimer définitivement Marseille, il suffit d’aller vers le soir au Plan-d’Aoü, Beyrouth de l’architecture en surplomb de la carrière des Tuileries, voir se coucher le soleil, à l’heure du rayon vert, comme le font de vieux Maghrébins. »

M., UNE VILLE EN FUITE

D’autres nous ont laissé les traces écrites de leurs fascinations: écrivains cosmopolites et apatrides, artistes déclassés, intellectuels traqués… Parmi des milliers d’autres, ils sont venus à Marseille de 1940 à 1942, avec l’espoir, souvent déçu, d’en sortir du coté de la mer. Ce sont leurs propos, mêlés à ceux des bourreaux et des spectateurs indifférents, que Jean-Louis Parisis regroupe dans « Marseille, une Ville en Fuite », collage de citations construit comme un roman noir, d’un dénouement sans surprise. L’aventure s’achève par ces 17 jours de fevrier 44 où la vieille ville, dont on supposait qu’elle abritait les passeurs, les fuyards et les resistants, a été systématiquement dynamitée par l’occupant. Mille cinq cent immeubles ont été abattus, trente mille personnes expulsées, au terme de la plus grande rafle qu’aient mené de concert la police française et les régiments SS. Cette destruction n’est pas qu’une opération de police franco-allemande. Elle a été précédée et légitimée par un discours hygiéniste. De longue date, Marseille proclamait la nécessité d’en finir avec les miasmes de sa vieille ville.
L’amnésie s’ensuit. Cendrars avait clairement identifiée « la chance de Marseille » : « Il n’y a pas de ruines ». Quelques-unes ont été mises au jour entre-temps… Mais par un étrange retournement, les marseillais n’ont pas cessé, depuis, d’enfouir les traces de leur mémoire immédiate, avec une passion de l’oubli dont la dynamite allemande serait le mythe fondateur.

M., UNE PASSION

Telle serait, en réaction, notre passion des contrastes, pour autant qu’on puisse la dire. Ceux qui, à Marseille, s’abandonnent aux délices de l’architecture, ne se départissent pas, malgré la légèreté du propos, d’une certaine gravité, toute méditerranéenne. La Halle Puget est reconstruite, la Vieille Charité restaurée, une ou deux bastides reconverties, quelques façades sont ravalées… Bravo! Mais partout ailleurs, dans le sublime dénuement des banlieues, dans le silence des maisons vides, le plaisir est de sang mêlé.
Pascal Urbain, Architecture d’Aujourd’hui, 1994

EFFET DE SERRE – 1991

Dominique Perrault, Bibliothèque de France, Paris, 1998

Deux architectes, jeune et vieux
s’empaillent à qui fait mieux
passer de dehors en dedans.
Transparence ! dit l’un
Profondeur de champ !
réponde l’ancien
À vieux débat, meilleurs soupe :
c’est en vers chaloupés
que nos lecteurs sauront. Déroutés ?
Sans doute !
Le premier,
fin lettré,
tire du verre l’élégance
d’une bibliothèque de France.
Le temps passe, et tout lasse :
le parti versaillais,
par les livres entassés,
devient verre sali…
Quel dépit !
Le second
bâti sa maison,
comme l’abbé Laugier, qu’il a lu :
des piliers plantés ; un toit par-dessus.
Les lignes fuient,
tout s’ensuit :
le regard traversant
instaure la profondeur.
À travers champs…
Quel bonheur !
Le cadet, beau joueur,
reconnaît son erreur :
le verre n’est pas sans tâche
et l’aveu m’en délivre ;
la serre est triste, et lâche
et j’ai lu tous les livres.

Pascal Urbain, Paca N°11, 1991

DÉTAILS – 1990

LE DÉTAIL D'ARCHITECTURE EST-IL UN CRIME ?

Le moindre détail négligé me révulse : un plastique mou collé sur un escalier, tranché sur le rampant ; le bout de plinthe interrompu à l’arrête d’une marche ; les pattes de fixation d’un garde-corps métallique ; un tuyau oublié le long d’un mur ; un faux-plafond interrompu hors de sa trame ; les sections grasses d’une fenêtre en plastique ; le design d’un radiateur et les clips qu’on aperçoit de profil… Je rêve de murs nus, de calepinages impeccables, de placages chanfreinés aux angles, de rotules métalliques, de câbles impeccablement tendus, de vis à têtes creuses, de sections minimales, de joints réglés… Mais en de rares endroits où l’architecte a maitrisé ces détails, je rêve encore, jusqu’à douter de la réalité d’un bâtiment trop précis, dans un monde flou.
Parce que l’ornement est un crime, la discipline architecturale s’est réfugiée dans le détail, comme ultime pratique du dessin : profiter de chaque changement d’échelle pour révéler l’épaisseur d’un trait auparavant immatériel, pour le charger de virtualités constructives, pour enrichir la forme à mesure qu’elle s’incarne. Mais parce qu’au contraire de l’ornement, le détail s’insinue dans l’épaisseur des matériaux, se frotte à leur logique, la rigueur d’une architecture est aujourd’hui, comme jamais auparavant, liée à l’excellence de son exécution.
Paradoxalement, le siècle des demoiselles d’Avignon, de la Machine Molle, de la Bande à Part et d’Electric Ladyland, le temps des visages brouillés, des phrases bouleversées, des montages hachés, des larsens interminables, a désiré une architecture Suisse, précise, comme une horloge arrêtée.
Paradoxalement, le siècle des chevaux-vapeurs et des puces électroniques, le temps des surfaces polies au micron et des assemblages au quart de poil à épargné l’architecture, produite encore aujourd’hui à cent lieues des procédures industrielles. La maison n’est qu’un invraisemblable bricolage de semi-produits, plus ou moins bien découpés, presque toujours mal assemblés. Le plus rudimentaire des hache-patates est plus perfectionné que le plus savant détail d’étanchéité. Le béton, le plastique, l’isolant, le goudron, le gravier sont successivement coulés, déroulés, taillés, répandus ou tartouillés, à la truelle, à la pelle, à la cisaille, à la faucille et au marteau…
Paradoxalement, dans un siècle où l’architecture de masse s’apparente – par son bricolage – aux œuvres d’art d’exceptions, l’architecture d’exception singe – par le fini très couture de ses détails – la perfection des objets industriels produits en masse.
Le détail d’architecture est-il un crime ?
Pire qu’un crime, c’est une faute de gout !
Un siècle s’achève, et que demain vaille que vaille.
La modernité triomphe partout.
J’y sacrifie, comme vous tous.
Mais rêvons encore, par quelque artifice informulé, de trancher le lien immonde entre la rigueur de l’architecture et sa parfaite exécution, d’abolir l’excellence obscène.

POUR EN FINIR AVEC « LE GRAND PROFESSIONNEL »

Tout le monde croit savoir dessiner un beau détail. Mais au pied du mur, dans le vacarme du chantier, seul passe la rampe « le grand professionnel »… Lui seul a pu cacher l’écrou bancal, exalter le beau boulon. Seul, il n’a oublié aucun tuyau, il a parfaitement coordonné une vingtaine de corps d’états hostiles. Seul, il ne rougit d’aucun détail. Ne serait-ce que par jalousie, il mérite d’être éreinté.

LE « GRAND PROFESSIONNEL » CONSTRUIT MAL

Interrogé dans la revue PACA, Jean Pierre Manfredi le faisait remarquer à Bui Kien Quoc : le regard de l’architecte mis à part, « on construit bien. Les murs sont droits et solides. Les bâtiments ne s’effondrent pas. Les radiateurs fonctionnent. Les matériaux sont durables… ». Qu’un « grand professionnel » se mêle d’imposer son regard, d’expérimenter des techniques nouvelles, d’importer des matériaux du cul-du-loup et des savoir-faire aux antipodes des pratiques courantes, et déferle la cohorte des embrouilles constructives, les désordres innombrables, que de surcroit, et légitimement, on imputera aux entrepreneurs défaillants, épuisés par l’excellence qu’on leur impose. Le « grand professionnel » coute cher. Il n’est pas d’exemple d’entreprise qui n’ait fait payer les avanies qu’on lui a fait subir.

LE « GRAND PROFESSIONNEL » EST D'UN GOÛT COMMUN

Le regard du public, aiguisé par la pratique quotidienne des objets industriels, et tout autant, nostalgique d’un passé reconstruit, ne supporte plus que les surfaces lisses ou délibérément rugueuses, que la perfection ou le rustique. Partout où la perfection est trop chère, le rustique s’impose : on préfère un enduit grossièrement taloché à un ciment irrégulier, une moquette à un carrelage en queue de billard, des gouttelettes ou un papier peint à une laque qui révèlerait les raccords de cloisons. Contre toute attente, le regard du « grand professionnel » n’est pas différend. Quand il délaisse la perfection du détail, il sombre dans le béton brut de décoffrage et le fer mis à nu, toutes formes possible de l’emphase rustique. Un jour ou l’autre, il en revient au détail léché.

LE « GRAND PROFESSIONNEL » MÉPRISE LE TRAVAIL

Partagé entre la nostalgie de l’artisanat qualifié « sur ce chantier, les compagnons m’ont fait un boulot remarquable » et le gout naïf pour les hautes technologies « j’ai visité l’usine qui m’a fournit la fibre de carbone, chapeau, tous en gants blancs ! » le « grand professionnel » manifeste son dégout du travail courant, de l’exécution réelle d’un bâtiment réel, dans un chantier réel, par des hommes (et des vrais). Alors qu’on a pu, concernant la ville dans son ensemble, exalter la sédimentation, la poésie des interventions successives, des superpositions et des recouvrements, le « grand professionnel » ne comprend pas qu’un bâtiment d’aujourd’hui, pourvu qu’il soit traité par dessus la jambe, révèle, dans l’enchainement de corps d’états mal coordonnés, une poétique de même nature.

LE « GRAND PROFESSIONNEL » NE VA JAMAIS FAIRE PIPI

Au fond de quelque grand projet, dans quelque embrasure, il n’est pas rare que se terrent, à coté d’une porte d’ascenseur, un sanitaire mal fagoté, des faïences mal calepinées, des traces de colle et du polystyrène dans les joints ; à deux pas des poutres carrossées, des lignes pures et des détails réglés, un havre de négligence, un oasis de réalité.
Le « grand professionnel » encombre les poubelles de l’histoire, en compagnie des golden-boys, des chefs d’entreprises dynamiques, des cadres performances, et des dix dernières années d’ennui.


Pascal Urbain, l’A, 1990

1. Freud, Eine Erinnerungssttirung auf der Akropolis, 1936. Trad. « trouble de mémoire sur l’Acropole », Résultats, idées, problèmes, 1985, p.221à 230
2. C’est un des problèmes des sciences humaines : ceux qui énoncent les théories savent qu’elles ne marchent pas ! Les sciences physiques ne sont pas plus « exactes », mais les théories y sont généralement plus neuves, en sorte qu’il revient à certains de les énoncer clairement, sans l’ombre d’un doute, et à d’autres, plus tard, de les ajuster aux faits, de les rapiécer, de les rapetasser aussi longtemps qu’une nouvelle théorie ne vient pas prendre le relais – voir Kuhn, la structure des révolutions scientifiques. Pour les choses humaines, les mêmes auteurs sont en charge douloureuse d’énoncer la théorie et de la rapetasser, de la clarifier et de l’obscurcir.
3. Pour expliquer la ressemblance qu’il constate entre l’architecture gothique et la pensée scholastique, Panofsky imagine un habitus commun, une même manière de penser, une même mentalité entre les maîtres d’œuvres et les universitaires. Il est moins problématique d’imaginer que les maîtres d’œuvre font une architecture que les universitaires peuvent connaître.
4. Certains de mes rares lecteurs m’ont reproché de confondre les prescriptions doctrinales et les propositions théoriques. La détestable manie de distinguer la théorie et la doctrine les empêche de considérer qu’un même énoncé peut être, dans le contexte de sa création, une prescription doctrinale, et dans le contexte de son examen, une proposition théorique, vraie ou fausse, réfutée ou réfutable.
5. Lapierre Éric, Architecture du réel, Le Moniteur, Paris 2003
6. De la désillusion
7. Rudy Ricciotti cité par Joêl Cariou in Maisons d’architectes N°4, Alternatives, 2001
8. Cabet, Voyage en Icarie, 1840
9. La Vie à la Campagne N°76, 15 septembre 1932
10. Emmanuel Joseph Sieyès, Qu’est-ce que le tiers-état ? 1789
11. Rem Koolhaas, La Ville générique, Mutations, Actar, Bordeaux
12. Luchino Visconti, pour le film, Tomasi di Lampedusa, pour le roman
13. Canton, en français submergé
14. Johannesburg, en anglais submergé
15. village traditionnel, en zoulou submergé