DÉPROGRAMMATION

Ce rapport résume une étude achevée en 1992 pour le Bureau de la Recherche Architecturale (Convention N° 87 01282 00 223 75 01), concernant les méthodes employées par les architectes pour réaliser un projet à partir d’un programme préalable. Ces méthodes pratiques, s’apparentant souvent à un combat mené contre le programme établi, sont désignées comme « déprogrammation ». Prétendre énoncer un savoir professionnel de l’architecte, en la circonstance la lecture, l’analyse, le démontage des programmes écrits, reviendrait à fréquenter les mêmes écueils qu’un professeur de théorie de l’ancienne École des Beaux-Arts, à énoncer des préceptes en signalant leurs exceptions, à balancer savamment le respect des lois et l’exhortation à la liberté. Il y faudrait une innocence qui n’est plus à l’ordre du jour. Le rapport est constitué en deux parties :

• Penses-tu que ce vieux coucou puisse encore voler, Joe ? ;

• Vingt-quatre programmes commentés.

« Penses-tu que ce vieux coucou puisse encore voler, Joe ? » rattache les pratiques actuelles du projet aux mécaniques mises en place à l’Académie, puis à l’École des Beaux-Arts, et lie les méthodes modernes de déprogrammation à la lecture du programme, telle qu’elle était préconisée par les professeurs de théorie.

« Vingt-quatre programmes commentés » regroupe des textes écrits de 1988 à 1992, concernant tous, à des degrés divers, les rapports d’une architecture à un texte qui l’aurait précédé. Ils sont ce qui peut être fait en la matière : l’évocation furtive et fragmentaire d’un impossible « traité de déprogrammation ».

Pascal Urbain – 2002

PENSES-TU QUE CE VIEUX COUCOU PUISSE ENCORE VOLER, JOE?

Avoir une idée, une conception, un programme ! Voilà ce qu’il faut. (Le Corbusier)

Hydrotricellulaire CAPRONI, 300 chevaux, transporte 100 passagers Le Corbusier, Vers une architecture, page 89

Un bâtiment est conçu à partir d’un programme que le client transmet à son architecte, c’est-à-dire d’un cahier des charges fixant les performances à atteindre, comme il en existe à bon droit dans n’importe quel autre secteur industriel. Qu’un chef d’entreprise se propose de lancer sur le marché une nouvelle machine, il se fonde pour établir son cahier des charges sur quelques préalables élémentaires : il sait à quoi sert une machine ; il a pu observer des modèles antérieurs donnant satisfaction ; il a pu constater certains défauts ; il peut faire références à des améliorations techniquement vraisemblables.

Au contraire, la maison répond à des fonctions si nombreuses, si floues qu’elles déjouent tout consensus à leur propos.

Quand bien même on s’accorderait sur elles, la maison ne les satisfait qu’aux pires conditions. Voici un objet ruineux, immobile, constamment décrépit. Sa mise en service (ouvrir la porte du jardin, ouvrir la porte du garage, ouvrir la porte d’entrée, ouvrir les fenêtres, les volets, l’eau, le gaz, l’électricité, enlever les housses…), l’extinction des feux (fermer les volets, les fenêtres, l’eau, etc.), l’entretien quotidien (passer l’aspirateur, passer la serpillière, rincer à grande eau, essuyer, ne pas oublier les coins, les dessous de tapis, épousseter les cadres, changer l’ampoule de l’entrée, appeler le plombier…) n’ont rien à envier au check-list d’un 747.

Même l’automobile apparaît comme un chef-d’œuvre de simplicité et d’efficience en comparaison de la maison. Quelles que soient la dignité des fonctions qu’elle assure, aucun entrepreneur sérieux n’oserait – à supposer que la maison n’existe pas encore – lancer sur le marché un produit aussi peu pratique.

Á plus forte raison, il n’établirait pas un cahier des charges proposant comme objectif à atteindre un fiasco d’une telle ampleur.

Encore faut-il ajouter que la conception d’un si médiocre outil tient du miracle constamment renouvelé. Pourra-t-on loger tous les employés dans mille mètres carrés ? Pourra-t-on construire sur ce terrain ? Pourra-t-on se passer d’ascenseur ? Le service courrier mettra-t-il moins d’un quart d’heure par tournée ? Il n’y a en architecture – mises à part la stabilité des ouvrages, les performances thermiques, acoustiques et quelques autres – aucun résultat fiable, aucune performance récurrente, aucun prototype préalable à l’exemplaire unique qui sera construit. Faute de techniques de conception explicites, la réussite relève du tour de force imprévisible.

L’architecte navigue à vue, déplace un paquet de bureaux à droite, ramène la cuisine au centre de l’établissement, « trouve » un dépôt entre deux classes, une verrière au dessus de la salle à manger, un escalier au bout, une faille dans les règlements qu’il doit respecter… Son travail s’apparente à celui de l’éternel mécanicien des films de guerre américain, face à l’épave, au fond de l’île truffée de japonais hostiles :

– Penses-tu que ce vieux coucou puisse encore voler, Joe ?

– Faites-moi confiance, chef, je m’arrangerai toujours.

On n’imagine pas le lieutenant blessé à la jambe, inquiet pour les quelques rescapés du désastre précédent, imposer de surcroît un « cahier des charges » au pauvre bougre qui va les sauver tous. Mais les programmateurs, les maîtres d’ouvrages et les architectes parlent sans rire des « performances » du bâtiment à venir, débattent avec un sérieux inénarrable du « programme de l’opération ». Tous font mine d’avoir le choix, quand ils sont dos au mur.

PORTRAIT D'ARCHITECTE

Philibert Delorme. Premier Livre d’Architecture, 1648

Les traits sont sévères, les yeux lourds, presque éteints à force d’attention. L’habit cossu est celui d’une personne de qualité, payé comptant. Philibert Delorme est né en 1510. Fils d’un maître maçon important, dès quinze ans il commande « tous les jours à plus de trois cent hommes ». Conseiller du Roi, il ajoute à ses travaux d’architecte la responsabilité directe de l’ensemble du patrimoine bâti du royaume : construction, entretien, réparations… Il aime l’honneur et l’argent. Il en gagne. Auteur du premier traité français d’architecture, à la suite des italiens, il fonde la discipline en principe. Il taille sa place à coup de hache entre le maçon et son client. Il n’est pas évident encore qu’un troisième larron puisse s’imposer entre ces deux là.

Philibert Delorme prend d’emblée le parti raisonnable : contre la vilenie du maçon, il est aux côtés du Prince, tant par sa mise, ses manières, sa culture, que par le souci constant de le servir. Dans la première partie de son traité, qui « s’adresse aussi bien aux Seigneurs qu’aux Architectes », il n’a pas de mal à convaincre son client des grands dangers qui le guettent. Laissé à la fantaisie du maçon, mal pensé, mal conçu, mal réalisé, le bâtiment est une calamité : il va se dégrader, ne convenir en rien, il va ruiner la fortune et l’honneur du Prince, il va fâcher ses proches.

Qui surveillera le maçon ?

Le client avisé, au contraire, « ayant choisi lieu et temps propre pour bâtir (…) considérera premièrement ses forces et commodités, puis, quelle lignée et enfants il a, ou bien peuvent venir des siens », et transmettra ses ordres à un architecte compétent.

Qui conseillera le choix d’un architecte ?

L’architecte « ne doit se présenter au seigneur que quand il en est requit ou prié ». Mais il est requit à chaque instant, prié à tout propos, intervenant tantôt comme concepteur, tantôt comme conseiller.

Définissant ses besoins et ses moyens, le seigneur doit « être curieux d’entendre de l’Architecte son dessein et entreprise ».

Plus tard, il doit appeler « un ou deux, ou plus, des experts Architectes du pays et leur montrera le lieu auquel il veut édifier ». Plus tard encore le seigneur avertira l’architecte « seulement de ce qu’il veut dépenser et quel bâtiment il désire avoir ». Ayant consulté les savants docteurs, pesé toutes les considérations propre au lieu de l’édification, enfin, il « pensera à chercher un architecte » sachant le dessin, l’arithmétique, la géométrie, ainsi que toutes sciences nécessaires, non seulement à son art, mais encore à tout ce qui a précédé son recrutement : évaluation des besoins, du lieu, des coûts et des délais. A plusieurs moments du texte l’architecte semble déjà choisi, avant d’être escamoté pour être choisi à nouveau. Le goût prononcé de Delorme pour la digression n’est pas seul en cause. Le texte suggère une indécision qui court tout au long de ce que nous appellerions les études préalables. Elles doivent déboucher sur le choix d’un architecte en qui le prince aura toute confiance. Mais elles ne peuvent être menées à terme qu’avec les conseils d’un architecte.

Qui conseillera le choix d’un conseiller ?

On n’est pas conseiller de métier. On bricole. Tantôt on invoque le bon sens, tantôt on le bouleverse. On louvoie entre la prudence et l’audace. On charme ou on tonne. L’avenir seul dira si l’on eut raison ou tort. Le conseiller est nécessairement illégitime, sa charge est précaire. Il est flatté qu’on l’ait choisi mais s’inquiète sur le fil du rasoir. Il aspire à la tranquillité d’un métier reconnu. Il savait de tout ? Il prétendra à l’autorité d’un savoir homogène ! Il tranchait au jugé ? Il revendiquera une méthode ! Il aimait écouter ? Il saura imposer ! Il venait aider un client ? Il va lui dicter sa loi ! Il sera le héraut d’une discipline nouvelle. L’architecte est requis ou prié, mais la discipline architecturale s’impose par effraction dans la maison du prince. L’auteur d’un traité d’architecture doit jouer sur deux tableaux : il fonde son utilité sur le conseil, sa légitimité sur le savoir. Il s’adresse aussi bien aux seigneurs qu’aux architectes mais leur tient des discours différents. Aux premiers il parle de leur famille, de leurs désirs, de leur argent, du possible et du souhaitable. Aux seconds il dit la loi. A terme il impose la légitimité contre l’utilité.

Contemporain de Philibert Delorme, Palladio appelle « commode une maison qui est bâtie conformément à la qualité du maître ». Aux grands princes l’architecte doit faire des palais, « mais pour ceux d’une moindre condition, il devra y apporter une médiocrité proportionnée ». La théorie déplace le sens de la commodité, du confort vers la convenance. Aux désirs du client l’architecte doit substituer la raison architecturale, à ses rêves de grandeur l’exacte mesure de sa condition. Si la « médiocrité » n’avait pas alors de sens péjoratif, si la « convenance » était dans l’air du temps, la charge reste sévère. L’architecte affirme haut et clair qu’il sait, mieux que le client, ce qui conviendra au client… Boniment de boutiquier ? Incontestable autorité !

Le client se rebiffe… Palladio pour finir déplore que souvent « l’architecte soit obligé de suivre plutôt la fantaisie de celui qui veut bâtir que les règles et les considérations que son jugement lui dicte ». Contre un architecte envahissant, le client va devoir se prémunir et tenir ferme le cap qu’il s’est fixé.

PORTRAIT DE PROGRAMMATEUR

Depuis une vingtaine d’année, un personnage nouveau se tient aux cotés du maître d’ouvrage. Le programmateur est chargé d’évaluer les besoins, les moyens, d’établir ce document qui définira les objectifs que l’architecte tentera d’atteindre.

Qui programmera les architectes ?

Le programmateur fait subir à l’architecte ce que le maçon subit d’abord, il le ravale au rang d’un simple exécutant, parmi d’autres en aval de son intervention. Comme l’architecte quatre siècles auparavant, le programmateur ne se présente au seigneur que quand il en est requis ou prié. Comme l’architecte, il assiste le client dans la définition laborieuse des objectifs, confrontant les besoins au possible, évaluant les qualités d’un terrain et les coûts probables.

Comme l’architecte il est le tenant du sérieux et de la responsabilité, de l’entière confiance du maître d’ouvrage, qui doit l’avertir seulement de ce qu’il veut dépenser et quel bâtiment il désire avoir. Comme l’architecte, il constitue son bricolage en méthode, son conseil en discipline. Comme l’architecte il définit les règles, substitue sa raison aux désirs du maître d’ouvrage.

Qui programmera les programmateurs ?

Que le prince ait pu s’inquiéter des rêves d’architectes au point de lui préciser clairement ses désirs, personne ne s’en étonne ni ne peut moralement lui reprocher. Il se méfiera tout autant des rêves de programmateurs. Quand Antoine Benoit, programmateur, précise que la tenue vestimentaire du chercheur, « le soin qu’il apportera à sa présentation, sa politesse et son effacement, constitueront des éléments favorisant un contact agréable dès le début de la rencontre », en contrepoint d’un architecte aujourd’hui habillé comme un artiste, quand il mêle dans un télescopage ahurissant des considérations générales sur son métier et des précisions sur le type de magnétophone et les formats de papiers qu’il faut utiliser dans les entretiens, il renoue avec le contraste permanent du concret et du théorique d’un Philibert Delorme, qui plusieurs fois présente l’architecte – et lui-même – « habillé ainsi qu’un homme docte et sage ».

L’architecte tient encore ce rôle dans le domaine privé, privé de la théorie qui fondait son autorité. Il a, pour tout ce qui concerne les équipements publics, face au programmateur, le sentiment d’une confiscation. Elle a pourtant été voulue par sa profession, exigée au XIX° et au XX° siècle, au terme du travail mené à l’école des beaux-arts par ses professeurs de théorie.

LE PROFESSEUR DE THÉORIE PROPOSE

Jacques François Blondel, professeur à l’Académie d’Architecture après 1762, définit le programme comme « l’énoncé d’un projet un peu détaillé que le professeur donne à ses élèves ». Le rite pédagogique inauguré par l’Académie prend sa forme définitive à l’École des Beaux-Arts. Le professeur de théorie rédige seul les programmes qui sont soumis aux élèves de tous les ateliers. Enfermés dans des loges pendant 12 ou 24 heures, les élèves réalisent seuls leurs esquisses. Ils ne devront plus s’en écarter pendant le travail de mise au point. Régulièrement corrigés par le patron d’atelier ou les élèves plus anciens, le rendu définitif peut durer plusieurs semaines ou plusieurs mois. Les projets sont finalement jugés à huis-clos par le collège des enseignants.

Jean-Pierre Epron a montré, dans « l’Architecture en Projet », le rôle de cette pédagogie dans l’élaboration de la théorie de l’architecture. Le concours est l’occasion, pour chaque atelier, d’exprimer sa doctrine. Le jugement en collège confronte les doctrines, par ses récompenses en confirme ou en infirme la validité à l’égard de la théorie. De ce débat, rien ne filtre à l’extérieur. Mais le professeur de théorie, qui rédige les programmes comme une suite pédagogique, une expression de la théorie, y intègre ce qui a pu être accepté des doctrines. Son cours magistral n’est pas de première importance. Lesueur avoue y voir peu d’élèves. Mais, ajoute-t-il, « je les tiendrai par mes programmes ». C’est par la rédaction des programmes, par le choix des sujets et la manière de les présenter qu’il rappelle, à tous les ateliers, dans quelles limites, sur quels thèmes, dans quelles directions ils peuvent manifester leurs différences.

Si le patron d’atelier règne sur une cour d’occident, le professeur de théorie s’apparente de très près à la chefferie indienne. Voici, au faîte de la hiérarchie, un personnage méprisé de tous. A chaque aube nouvelle, il exhorte à respecter les traditions, il invite à l’harmonie et à l’honnêteté. Personne n’écoute le vieillard radoteur et chacun vaque à ses occupations. Il ne recouvre son autorité que dans le coup de main permanent du projet. Les jeunes ne rêvent que de gloire. Ils sont sûrs de réussir le haut fait, la trouvaille, le parti, quelles que soient les règles du jeu. En quête d’héroïsme, ils se moquent de tout ce qu’un homme ordinaire jugerait les enjeux majeurs du pouvoir : construire quoi ? où ? quand ? combien ? cela est laissé, dans les simulations de l’école, au professeur de théorie. Cela sera laissé, dans l’exercice professionnel, au maître d’ouvrage. Seul compte la manière. La déontologie du concours implique la solitude de l’élève face au sujet et la solitude du professeur en charge de l’énoncé. Quand, rarement, le professeur de Théorie a été au préalable chef d’atelier, il démissionne en accédant à sa charge. La raison éthique – n’être pas juge et partie – induit la scission entre la rédaction du programme et la pratique du projet. Le discours fondateur de la Renaissance passait sans transition du conseil au savoir, générait la légitimité de la discipline par l’utilité de l’intervention. L’École ne nie pas l’utilité, reste longtemps attachée à la vraisemblance de ses programmes, souvent inspirés par l’actualité. Mais les concours instituent un divorce, amputent la pratique architecturale de tout ce qui précède la lecture du programme.

LIRE UN PROGRAMME

Professeur de théorie de 1894 à 1908, Guadet est surtout connu pour ses « Éléments et Théorie de l’Architecture », qui sont restés, jusqu’à la seconde guerre mondiale, un manuel de référence d’une telle autorité qu’un de ses successeurs, Gromort, crut devoir s’excuser d’un nouveau traité qui « ressemble si peu au sien ». Guadet pense avoir « presque enseigné tout ce qui peut être enseigné si l’élève peut lire un programme avec clarté et avec proportion ». Son cours n’a pas d’autre ambition que « d’être le commentaire permanent (des) programmes ». Contenir la théorie architecturale dans la lecture d’un programme suppose un sens architectural au programme.

On doute que l’expression brutale de la commande – une maison plus chic que sa voisine, moins chère, un grand salon, quatre chambres, et que ce soit fini avant Noël – soit de nature à informer la théorie de l’architecture. L’Académie et l’École n’auront eut de cesse qu’elles n’aient produit une figure textuelle qui associe une commande plausible à un énoncé d’architecture. Cet artifice ne va pas sans problème, et Gromort veut persuader ses élèves « que jamais le programme dont il est question ne doit être considéré comme une énigme ; jamais, du reste, dans la vie, un client ni une collectivité, en faisant appel à un architecte, ne songe à lui tendre sournoisement un piège, ni à lui poser une devinette ». Au risque de peiner le Professeur, qui avoue ailleurs que « ce qui est vrai à l’école n’est pas forcément vrai dans la vie », les programmes de l’École sont presque toujours des énigmes. A son corps défendant, Gromort en témoigne à chaque fois qu’il évoque un programme simple d’apparence mais qui présente une certaine difficulté. La difficulté ne sera ni d’ordre technique, ni d’ordre fonctionnel. Gromort détestait les circuits qu’adulaient les modernes : « c’est très pratique, très inoffensif, mais comme sujet d’un concours destiné à montrer ce qu’on sait en architecture et en construction, c’est maigre. » Loin de contester les fonctions, le professeur pense à elles comme la moindre des choses. Il connaît les normes et les ratios en vigueur, il les enregistre sans commentaire, se garde du moindre avis. Les fonctions restent indignes de constituer l’argument d’architecture. L’énigme relèvera des seules règles académiques, soit que le problème posé mette en concurrence plusieurs règles dont il faudra préférer l’une aux autres, soit, d’une manière plus perverse encore, que le site deviennent la clef d’une contradiction apparente entre les règles.

Gromort analyse attentivement un programme soumis en 1910 aux élèves de seconde classe. Il s’agit d’une école de musique. Sachant qu’une école, c’est une cour (précepte de Laloux), la difficulté consiste à placer cinq éléments – un hall, trois groupes de quatre classes, une salle de concert – sur quatre côtés. On tiendra compte de quelques préceptes annexes : le hall occupe seul un coté ; les trois groupes de classes doivent être traités de manière équivalente (c’est-à-dire un côté chacun) ; la salle de concert, élément majeur, doit être placée en tête de plan, en haut du panet, largement dégagée. Pour placer cinq en quatre, il faut sacrifier l’un des préceptes, et c’est la pertinence du choix qui sera jugée.

En 1900, Paul Bigot remportait le Premier Grand Prix de Rome pour Un Établissement d’Eaux Thermales et Casino. Un excellent précepte – s’en référer au titre pour déterminer l’élément principal du programme – achoppait en la circonstance sur un énoncé à deux entrées : Établissement thermal ou Casino ? Lequel sera en tête de plan ? Lequel sera sacrifié ? Profitant d’un lac que le programme évoquait, Bigot en déployait les rives sur deux faces de son bâtiment, en sorte que chacun des deux éléments du programme puisse profiter d’un axe du plan et d’un jardin face au lac. Cela, dit Albert Ferran, c’est une « belle trouvaille, avec toutes les qualités d’un chef d’œuvre ». Il faut inventer le site qui dénoue l’énigme.

On conçoit que ce type d’exercice – explicitement architectural – ne puisse être élaboré par le professeur qu’en référence à un projet précis. Jacques François Blondel recommandait à ses successeurs, « dans le silence du cabinet, (de tracer) le projet du programme, comme le seul moyen de ne dire que ce qu’il faut ». L’élève n’aura plus alors qu’à retrouver à travers le texte le projet du professeur, à moins que, touché par l’inspiration, il épate la galerie par une solution imprévue. Dans quelque domaine que ce soit, l’inspiration s’apparente aux procédés alchimiques : voici le texte ancien, d’une langue presque oubliée ; voici la liste hétéroclite des matériaux bruts, venins, simples, essences rares, gouttes de rosée ; voici la lente combustion des sucs assemblés dans l’athanor, ce creuset de toutes les transmutations magiques ; voici, au terme de l’attente, une précipitation solide dans le brouet noir ; voici le tri fébrile des scories rejetées une à une ; voici enfin, sous sa gangue, l’éclat bref, ténu, d’un or sombre que plus tard, un orfèvre habile fera scintiller. Jacques François Blondel ne doutait pas « que le jour de l’esquisse est un jour de triomphe ».

Á sa suite, tous les théoriciens conseillent de ne jamais se presser, et de réserver son temps à la réflexion, à la lecture du programme, à la maturation de l’idée, et cela sans prendre un crayon. Tous déplorent la hâte de jeunes inexpérimentés qui se jettent sans retenue dans le dessin. La forme est parfois déduite, plus souvent elle émerge des profondeurs, s’impose à l’officiant comme par effraction. Encore faut-il se méfier toujours d’un premier jet, rechercher et attendre d’autres formes, les comparer, les trier, choisir en expert le seul parti qui vaille. Plus tard, l’élève déroulera son papier humide sur un panet de bois. Il délayera les encres dans leurs godets, et sur la feuille désormais sèche et tendue, il cisèlera la multitude des détails qu’il aura mis au point, avec les conseils de son patron et d’élèves plus anciens. C’est le travail d’atelier. Le projet en portera la marque, en célèbrera le style et la doctrine. Mais la grande affaire de l’élève reste le parti, l’idée, la solution de l’énigme qu’il trouve pendant ces quelques heures où il officie seul.

Quand, au milieu des années cinquante, Louis Kahn rompt avec le mouvement moderne et distingue la forme du design, il renoue partiellement avec la distinction académique de l’esquisse et du projet. La forme, selon lui, dérive d’une considération attentive des activités humaines. Mais elle se distingue nettement de ce que serait la somme de toutes les réponses partielles à toutes les fonctions partielles. La forme est l’expression d’une idée simple, simplement traduite en géométrie élémentaire. Puis, vient le design, c’est à dire la déformation du motif, dans lequel une à une les fonctions sont accommodées. En cas d’échec, on recommence avec une autre forme, par d’autres intuitions.

LA MAISON DE CAÏN

Dans une longue dérive, passant de la Bible aux rites barbares, des mythes grecs aux avant-gardes du XX° siècle, Joseph Rykwert n’a jamais cessé d’y rencontrer le souvenir ému de la Maison d’Adam au Paradis, dont il pense, au terme de son voyage, qu’elle délimite un espace plus qu’elle ne sert d’abri à l’homme, qu’elle lui fournit « un volume qu’il puisse interpréter en fonction de son propre corps ». Les meilleurs auteurs ont décrit, imaginé ou déduit le geste inaugural d’un bâtisseur nu.

Tantôt, il réalise une idée, tantôt c’est sans y penser qu’il noue les branches qui vont le couvrir. Il est brute ou géomètre, esthète ou pratique.

Mais toujours, c’est parce qu’il a été tel qu’on nous engage à l’être aussi, c’est parce qu’ainsi il a bâtit qu’on doit bâtir encore. « Pourquoi bâtir comme lui ? », demande l’enfant. Le professeur se tait. Le sage renchérit : « pourquoi bâtir ? » Le fils de l’homme n’a pas inventé la maison. Il y est né. Il en hérite. Son père lui a apprit la chasse, la cueillette, la moisson, la taille des pierres, parce que tout se dégrade et se perd, tandis que demeure la maison. Elle lui a été transmise. Ailleurs, les nomades reconstruisent sans cesse. Ici, la maison dure au delà des hommes, elle survit aux secrets de sa fabrication. Pourquoi en construire une autre ? Un drame a eu lieu : un jeune homme a tué son frère ; on a chassé l’assassin ; ce qui est permit au père, on l’interdit au fils ; le nombre des fils qui survivent excède celui des vieillards qui meurent ; la terre a tremblé ; un tyran a brûlé le palais ; on a changé une coutume, on change de ville, on change de régime ou de train de vie…

Il n’est jamais normal de quitter la maison dont on aurait du hériter. Dans mon milieu, on ne construit pas, Monsieur, on possède ! Seuls bâtissent les déshérités, les déserteurs, les émigrants, ou pire encore, les nouveaux riches. La misère du banni est méritée. La fortune subite est suspecte. La maison nouvelle est toujours illégitime, et pour le taire on la fait ressembler à celle qui précède. D’une maison à l’autre, il faut le souvenir de la première. Comment était-elle ? La mémoire n’est pas sûre, elle reconstitue le modèle par fragments, mêlant aux formes des événements heureux. Comment était-elle faite ? Quau lou sa ? Le grenier était en bois, je le sais, j’y passais mes dimanches avec un vieux phono et les « fleuves-noirs » de mon père…

Dans ce texte confus qui lie la maison à son modèle originaire, comment ne pas reconnaître le programme ? Ses courtes propositions, dont le total n’excède pas deux pages, sont d’apparence construite et hiérarchisée. Mais plus que la méthode, l’association d’idée préside à l’énumération des activités ou des locaux. Le futur ou le subjonctif suggèrent une règle du jeu, un projet, mais l’arbitraire des détails formels renvoie à un passé probablement vécu. Des zones d’ombres subsistent : etc.… ; et autres ; et dépendances ; deux ou trois ; un ou plusieurs ; flou indispensable au rachat des espaces majeurs. Le terrain s’estompe dans la brume…

Le professeur insiste dans son cours sur les oublis du programme, encourage l’élève à les identifier, à palier aux failles par le raisonnement et ses propres souvenirs. A la recherche d’une impression d’ensemble que le texte ne délivre pas d’emblée, Gromort conseille, avant tout décryptage attentif, une lecture qui s’apparente de très près à l’écoute flottante des analystes. Le texte ne dit pas toute la vérité, et l’élève veut démontrer, par une trouvaille inattendue, que la vérité n’est pas celle que croyait l’auteur.

DILEMME

Un tel programme – taillé à la mesure de la théorie architecturale, de sa référence à la cabane, de ses préceptes et de leurs exceptions, du savoir qu’elle exige et de l’inspiration qu’elle exalte – ne rencontre qu’un écho mitigé auprès des maîtres d’ouvrages, malgré la revendication permanente d’architectes qui souhaiteraient recevoir, tous chauds, de bons programmes, à la Ville comme à l’École. Guadet rappelle constamment que le concepteur ne doit pas écrire le programme. Mais les clients sont souvent défaillants, et l’architecte se voit contraint de participer à l’énoncé des besoins. C’est un pis-aller. À propos des édifices administratifs, Guadet précise sa pensée en forme de paradoxe : « Le programme, je vous l’ai souvent dit, n’incombe pas à l’architecte, qui doit – ou plutôt devrait – le recevoir tout préparé ; et cependant, pour dresser un programme, il faut tellement l’intuition du possible, la prévoyance de l’impraticable, le sens de la proportion générale, que l’architecte seul peut faire un programme réalisable ». L’architecte ne doit pas écrire le programme mais il est seul à savoir l’écrire… Et s’il s’interdit de transgresser un programme, il est seul est en mesure de le juger : « Mauvais programme tout d’abord celui qui ne permet qu’une seule solution, qui n’est en sorte qu’un état des lieux descriptif d’une disposition préconçue. Plus mauvais programme encore celui qui serait insoluble… » assène Guadet à ses élèves.

L’académie a mis à part des ateliers la capacité d’énoncer. Cet exercice, qui relève encore de la compétence architecturale, est déliée du projet. On peut voir, dans le personnage du professeur de théorie qui rédige, le germe du programmateur de métier, sinon tel qu’il est, du moins tel que les architectes ont toujours voulu qu’il fut, un professeur sans élèves, un patron sans atelier, un architecte sans architecture. Les clients sont naturellement réticents, et Guadet ne parvient pas à les taire. Il prétend définir le programme comme une exigence qu’auraient les architectes vis-à-vis de leurs clients : donnez-nous de bons programmes, nous ferons de bons projets. Il avoue dans le même temps que le programme est d’abord imposé par le client, subit par l’architecte qui s’en plaint : vos demandes sont impossibles à satisfaire.

LE CLIENT DISPOSE

On ose à peine le rappeler aujourd’hui, tant la trivialité du matérialisme historique heurte notre sensibilité raffinée : il y a des machines ; il y a des foules esclaves ; il y a un capital ; il y a des patrons d’industrie, au bout du compte ils gagnent de l’argent ; le bâtiment est pour eux un investissement lourd, gelé, inadapté au renouvellement permanent des machines et des hommes.

Jean Claude Burdese et Gérard Engrand on montré l’importance de l’Organisation Scientifique du Travail dans la Genèse des Théories Fonctionnalistes.

Au XIX° siècle, on case les machines dans les maisons les plus vite construites, les moins chères possibles. Plus tard, l’espace est aussi méthodiquement organisé que le travail. On normalise l’hygiène, les températures, les intensités lumineuses, les procédés d’entretiens, les déplacements dans l’entreprise. Les architectes sont mis au défi d’améliorer la productivité du bâtiment : plus de mètres carrés sur des terrains plus petits ; moins de couloirs dans des locaux plus grands ; moins de matière pour plus d’espace ; moins d’espace pour de plus nombreuses activités… Ce qui est bon pour l’usine est bon pour le monde, le logement et à la ville.

Manfredo Tafuri a mis en évidence les liens entre Projet et Utopie dans le mouvement moderne. Il n’y a pas de mise en forme sans remise en ordre, pas d’architecture sans projet social. Tafuri explique l’échec des modernes par la réorganisation mondiale de l’économie, dans les années trente : Plan Quinquennal en Russie, New Deal Américain. Dès lors que la planification est assurée au sein d’institutions spécifiques, « l’architecture et l’urbanisme deviendront les objets, et non les sujets, du Plan ». Le rôle politique de l’architecte est terminé avant même d’avoir commencé. Il est renvoyé à ses chères études. On lui dira quoi faire…

Que faire ? Les modèles les plus simples de production et de reproduction sont contestables. La chaîne de montage, la bureaucratie pyramidale et la ville sont contestés, par les dirigeants autant que par les dirigés. Les principes de l’Organisation Scientifique du Travail sont assouplis. La direction par objectifs et le management décentralisé démontrent leur efficacité dans le secteur tertiaire et les hautes technologies. Plus brutalement, l’assouplissement est un impératif idéologique.

Quand bien même l’entreprise est encore une pyramide, elle doit cesser de le paraître. Des distorsions considérables s’ensuivent, entre les images et les faits, dans un embrouillamini d’organigrammes réels, officiels et perçus, symboliques et imaginaires. Il devient délicat de dire ce qu’on fait, difficile de faire comme on a dit. Ce qui se joue après le crash de 1929, pour la ville et dans le monde, se rejoue, en France et pour les bâtiments publics, après 1973, « la seconde fois comme une farce ».

La loi généralise la procédure du concours et souligne l’importance du programme préalable. Pour les mêmes raisons éthiques qui avaient exclu le professeur de théorie du travail d’atelier, le concepteur n’est plus associé à la rédaction des programmes, comme il l’était assez souvent dans le cas d’une commande directe. Un personnel spécialisé est de plus en plus souvent chargé des études préalables. Mais l’attention portée au programme témoigne aussi d’un heureux pressentiment : il est désormais possible d’écrire un programme sans le construire, de dire sans rien faire.

Les derniers spasmes critiques démontrent le caractère spectaculaire de la société : il s’agit de médiatiser les rapports sociaux par des images. Les services publics y sont particulièrement sensibles. Ils subissent des écarts considérables entre la rigidité des structures bureaucratiques, la réalité des tâches administratives et le clinquant de la propagande. L’absence de sanction économique, tant pour les produits que pour les compétences individuelles, surcharge de sens les privilèges inscrits dans les murs. L’espace est négocié. Tandis que tourne la machine, les gestionnaires s’abîment dans les délices de la concertation. Aux intérêts distincts de l’entrepreneur du début du siècle, de l’architecte d’avant-garde et du gestionnaire moderne correspondent trois manières d’envisager les rapports de l’activité, du programme et du projet.


L’entrepreneur veut s’abstraire des distances. Chaque mètre en plus est un déplacement de trop, de l’argent perdu. Les machines sont calculées au plus juste, les dimensions au plus court, puis viennent les hommes, puis les murs. En 1910, dans son Cours de Construction des Usines, Espitallier recommande de définir au préalable l’emplacement des machines, le déplacement des fluides, le trajet des hommes. Ensuite vient l’habillage succinct des activités. L’organisation spatiale de l’usine est déduite de l’organisation de la production. L’élément déterminant n’est plus la règle académique ou constructive, mais la loi des machines. La compétence requise n’est plus l’architecture, mais l’organisation de la production…

L’architecte d’avant-garde est fasciné par la machine. Parfois il l’imite comme auparavant il imitait les anciens. Plus gravement, il comprend qu’il ne peut conserver son rôle que s’il démontre l’utilité de l’architecture, non seulement comme habillage des activités, mais comme outil indispensable aux activités. Le Corbusier invente le slogan ad-hoc : machine à habiter. Après lui, il n’est plus possible de penser une fonction indépendamment des formes qui la génèrent, ni de dessiner les formes sans penser les fonctions. S’il en revient constamment aux besoins élémentaires (se reposer, travailler, se distraire), c’est pour imposer un rôle actif à l’architecture, pour inventer des formes qui, comme dans l’industrie, vont susciter des besoins nouveaux, ou de nouvelles manières de satisfaire les besoins anciens. La forme ne répond pas à la fonction, elle la réinvente en permanence, en sorte qu’il n’est plus possible d’énoncer un programme indépendamment des formes à venir, pas plus qu’il n’est possible d’écrire un cahier des charges automobiles avant l’invention du moteur à l’explosion. On peut lire la quête presque obsessionnelle de l’innovation architecturale comme une course poursuite. Un pas en avant des clients, l’architecte conserve l’initiative, démontre à chaque invention nouvelle l’obsolescence du cahier des charges de la vieille. Il conserve la maîtrise complète du travail intellectuel, de l’analyse des besoins au projet, de la mise en ordre sociale à la mise en ordre formelle…

Le gestionnaire moderne est dans l’embarras. Il va construire, il ignore ce que sera son activité dans six mois, mais doit s’endetter pour dix ans, pour dix ans s’enfermer dans des murs immobiles. La distribution rationnelle des activités, qu’elle soit simplement habillée ou qu’elle se serve de l’architecture comme d’un outil, n’est plus le seul de ses projets. Son service de communication parle de l’entreprise comme d’une équipe de football, librement répartie sur un terrain nu : les fonctions, les grades, le capitaine subsistent, mais les rôles dépendent des circonstances, les joueurs se déplacent, s’agglomèrent ou se déploient en cours de jeu, dans l’enthousiasme des attaques et des contre-attaques. Un loft serait idéal, pour autant que les rapports de productions correspondent effectivement à l’image des rapports sociaux… Tous savent que non ! Le projet sera négocié ! Rien n’est moins négociable qu’un projet d’architecture. Au même titre qu’un bâtiment existant, le projet est discriminatoire en tous ses aspects : Il a une droite et une gauche, un haut et un bas, un devant et un derrière… Ajoutez à cela des murs, des étages, un toit, et découlent la masse incohérente des différences : les bureaux sont au fond du couloir, au sud ou au nord, dans la cour, près du chef, loin du chef, trop haut, trop bas de plafond, trop loin… Ce lieu de toute les différences, le gestionnaire va y caser ceux qui sont, certes, ses subordonnés, mais tout autant les libres citoyens d’une nation souveraine, aux desseins qui leurs sont propres. Chaque mur, chaque pièce, chaque fenêtre devient l’enjeu des conflits entre les personnes, les services, les factions. Cela se marchanderait, si les formes ne faisaient pas obstacles aux échanges : la comptabilité veut la grande salle ? Il faut déménager l’informatique ! Il leur manquera deux bureaux ? Annexons l’atelier ! Où vont les agents de service ? Créons un atelier près du hall ! Où mettre les standardistes ? La négociation d’un projet fonctionne à l’envers de la chaise musicale : un siège est rajouté à chaque tour de table, sans jamais épuiser les besoins de tous. L’image idéale de l’entreprise est finalement construite contre les murs, qui seraient autant d’obstacles au libre déploiement des compétences. Le bâtiment devient bouc-émissaire, tandis que le programme assure seul la production d’images. Le texte est conçu à la fois comme un outil d’échange, un portefeuille gorgé de gros billets et de petite monnaie, et comme un lieu d’échange, calme et cossu. Entre l’irrationalité d’un bâtiment actuel et l’irrationalité d’un bâtiment futur, le programme creuse un espace aux tensions apaisées, où les motifs concurrents peuvent être simplement juxtaposés : une zone accueillante permettant de filtrer les visiteurs ; un équipement culturel de haut niveau dédié à la culture populaire ; un grand volume unitaire identifiant clairement les postes de travail individuels… Au bout du compte, le bâtiment assurera la réalité des fonctions et l’image de l’entreprise. Mais c’est pendant les études préalables que l’entreprise réelle produit la seule image possible de ses fonctions.

LE PROGRAMME COMME DISCPLINE

Tant l’habitude des programmes d’école que la nécessité d’un cahier des charges contractuel, ont maintenu le programme en usage tout au long du siècle. Mais ni l’habillage de fonctions déjà réparties dans l’espace, ni l’invention permanente de la machine à habiter ne supposent en théorie l’existence d’un programme préalable à la conception. Dans le premier cas, la conception spatiale est antérieure à l’acte d’architecture, dans l’autre l’analyse des besoins est indissociable des formes nouvelles.

Le programme n’apparaît comme discipline qu’avec la nécessité d’une image négociée. Les outils de programmation sont presque tous caractérisés par une parfaite adéquation aux débats préalables.

Au mythe de la duplication d’une cabane primitive, fondateur de l’architecture, succède le mythe du dysfonctionnement. Rien ne va plus ! Les activités de l’entreprise, en plein développement, se déroulent dans des locaux vétustes, mal éclairés, difficilement accessibles et trop étroits… Le préambule du programme charge le bâtiment pour dédouaner la structure, qui trouvera sa libre expression dans la fiction du texte. Les termes de programmation (surfaces, performances, ratios, secteurs fonctionnels, relations et liaisons), procèdent par leur abstraction au dépaysement total des acteurs.

Une partie des outils (surfaces et performances) sont quantifiables et négociables. Sans doute, les quantités dérivent en partie de l’Organisation Scientifique du Travail. Mais la négociation en accélère les effets. Les promoteurs les plus monolithiques, ayant le moins de compte à rendre, mêlent encore l’énoncé des performances (qui peuvent être atteintes par des matériaux interchangeables) à des prescriptions de matériaux concrets, comme leurs prédécesseurs du début du siècle.

C’est quand les tensions sont les plus vives, le programme le plus négocié, que la prescription d’usage disparaît au bénéfice d’une performance. Les quantités font référence à des ratios.

A chaque type de travail, à chaque poste peut être associé une surface moyenne, une température idéale, un éclairage optimum. Peu importe la pertinence du ratio : c’est une règle du jeu, une base de négociation en deçà ou au delà de laquelle un des intervenants peut s’estimer lésé ou choyé. Les ratios chargent de sens tous les écarts du programme, au contraire d’un projet aux différences fortuites. C’est dans la négociation de ces écarts délibérés, plus que dans le bâtiment lui-même, que les négociateurs s’investissent.

Enfin, les relations fonctionnelles distribuent les quantités dans un espace abstrait. Les programmateurs sont partagés sur l’utilité d’un organigramme dessiné. Mais la somme des relations fonctionnelles constituent un organigramme virtuel.
Burdese et Engrand ont relevé l’apparition du schéma, puis de l’organigramme, dans les travaux relatifs à l’industrie et à l’habitat social.

Il faut cependant distinguer trois types de documents, correspondant dans l’ensemble aux trois attitudes identifiées : l’espace de production habillé ; l’espace opératoire ; l’espace négocié.


L’organigramme de production met l’accent sur les flux, les déplacements de personnes et de marchandises. Il décrit les circuits dans un espace topologique. Le dimensionnement des flux, réglé au plus court, permet le transfert dans l’espace euclidien, qu’on se chargera plus tard d’habiller.

L’organigramme opératoire concerne la distribution, c’est-à-dire les portes réellement ouvertes d’une pièce à l’autre. Ils ont moins souvent été employés par les modernes que par leurs successeurs méthodologistes. Ils procèdent à la plus grande abstraction possible d’une invention formelle. C’est le cas de nombreux pattern d’Alexander, qui veut à chaque conflit trouver sa solution (par exemple : tous les services donnent sur un espace commun, et de chaque entrée débouchant sur cet espace on peut embrasser du regard l’ensemble des services - il ne s’agit pas d’une prison panoptique mais d’un centre social). Le pattern se dégage autant que faire se peut des contingences formelles. Mais demeure le noyau dur des trouvailles architecturales.

L’organigramme négocié insiste sur les distances, parce qu’il ne peut exprimer ni les flux, ni la distribution. La maîtrise complète des flux est impossible, dès que l’on s’écarte des circuits de productions les plus simples; d’autre part, les flux ramèneraient le débat aux rapports de production, d’une trivialité inconvenante. Quand à la distribution, elle est difficile à décrire: une vieille tradition académique ‑ ne pas signaler les couloirs ‑ est reprise avec un sens tout différent ; les circulations assurent des fonctions, mais ne représentent aucun intervenant ; elles sont absentes du marchandage, jamais décrites, concédées à regret dans le tableau des surfaces. En l’absence des espaces servants, des couloirs, des halls et des vestibules, l’organisation concrète des espaces servis est inaccessible. C’est dire que les relations directes, très directes, faciles ou très faciles du programme négocié ne renvoient que par la bande à la distribution ou à des flux constatés. Elles expriment plus sûrement les proximités relatives entre les différents intervenants.

Cet organigramme de proximités est le plus dérisoire des outils : le fonctionnement réel d’un établissement dépend peu des distances, sauf dans les chaînes de montages intensives ; dans les travaux administratifs, les temps de déplacements sont nettement moins important que ne le suggèrent les programmes. S’il fallait définir les impératifs réels du fonctionnement, la distribution serait privilégiée : ne pas passer par tel local pour aller à tel autre, ou devoir au contraire traverser l’un pour accéder à l’autre. Dans un esprit polémique, on pourrait même affirmer que l’organigramme des clefs (qui possède quel passe permettant d’accéder à quel type de locaux ?) est le plus important des dispositifs fonctionnels. L’organigramme de proximités est surtout la plus paradoxale des images : elle représente de manière topologique la distance euclidienne ; elle évolue dans un espace semi-topologique, où les proximités concrètes entre les bulles valent autant que les relations explicites.

Infiniment plus qu’aux usages, le réseau des proximités renvoie à ce terrain de jeu évoqué tout à l’heure, où évolue de libres molécules aimantées les unes par les autres. Elles sont caractérisées par une position topologique dans l’équipe (avant-centre, ailier, arrière, libero) et une position euclidienne sur le terrain à un instant donné.

APAISEMENT

Les trois types évoqués – flux de production, distribution opératoire et distances négociées – sont bien sur théoriques. Aucun programme réel n’en constitue la pure expression. Pour ne citer qu’un des plus fameux, le programme du Centre Georges Pompidou est un organigramme des flux, mais également une représentation semi-topologique des distances symboliques.

Un premier sondage dans les documents exploités, permet de penser que dans les années soixante-dix, les programmes les plus démesurés tentent l’improbable synthèse entre les trois modes de conception.

Plus tard, l’importance croissante de l’image négociée la dégage en partie de ses antécédents. Les programmes ne peuvent exister que s’ils constituent aussi un cahier des charges. Mais cette fonction subsidiaire est traitée avec décontraction. Les programmes sont un peu plus simples, plus courts, plus clairs, plus littéraires enfin. Sans forcément en avoir une claire conscience, les programmateurs contemporains se rapprochent de ce texte concis et hiérarchisé que Guadet appelait de ses vœux.

Le chemin à parcourir est énorme encore, et à bon droit l’architecte regrette un certain nombre de travers :

• les incohérences entre différents articles, généralement issus de phases différentes de la négociation ;
• le jeté-en-vrac des informations, celles qui concernent l’esquisse étant mêlées à des spécifications innombrables qui n’ont d’incidence qu’au stade d’un Avant-Projet Détaillé ;
• l’absence d’un résumé d’une ou deux pages, suffisant à l’élaboration d’une esquisse ;
• le découpage des informations en chapitres qui n’ont rien à voir avec la logique de conception (surfaces – relations – fiches descriptives).

Ces défauts sont parfois corrigés. Rien n’empêche qu’ils le soient. Apaisé, le programme négocié peut prendre les formes du programme académique, tel qu’il était en usage à l’école des Beaux-Arts. Il reste étranger : ce n’est pas un énoncé d’architecture. Le concepteur doit, pour recréer les conditions d’une forme invoquée dans l’athanor ancien, déprogrammer l’énoncé qui lui a été transmis.

L’autonomie relative de l’architecture, revendiquée par les architectes dans les années soixante-dix, est déjà obtenue, déjà concédée par la maîtrise d’ouvrage. C’est un corollaire de la relative autonomie de la programmation. L’architecte sait, plus ou moins confusément, que le programme contemporain ne lui est qu’incidemment destiné, que la lecture qu’il pourra en faire n’en constitue pas l’enjeu majeur. Il doit rattacher le texte qui lui est soumis à l’histoire de l’architecture. La Marche à Suivre dans la Composition d’un Projet Quelconque de Durand et l’a-maison de Banham peuvent à l’occasion lui servir de clefs.

Le programme d’un édifice étant donné, Durand propose au début du XIX° siècle, par une série de questions relatives à l’usage du bâtiment, un algorithme universellement applicable. Les problèmes sont réglés un par un, dans un ordre linéaire et uniforme qui s’oppose nettement aux allers-retours, aux ruptures de rythmes et d’intensité, aux silences, aux attentes et aux éclairs de l’alchimie académique. Durand énumère les parties du projet et les positionne sur des axes. Il trace ensuite les murs et les colonnes. Enfin, il dimensionne les parties par approximations successives, jusqu’à occuper l’ensemble du terrain. La méthode de Durand peut être considérée comme une première tentative de positionnement des activités avant les murs. Durand diffère constamment l’acte d’architecture : il définit les axes avant les limites ; les cloisons avant les éléments porteurs ; les colonnes avant les dimensions ; le terrain en dernier recours. Il renverse l’histoire de la cabane, telle qu’on l’a racontait : la clairière d’abord, le carré tracé au sol, les colonnes dressées, les pans de murs assemblés, l’homme qui habite, enfin. Mais Durand admet cette Idée qui vient à l’architecte et qu’il doit fixer au moyen d’un croquis rapide.

Jean-Pierre Epron fait remarquer que sa méthode de composition porte sur la mise en forme de l’idée plus que sur l’idée elle-même. L’idée, voire la forme, précèdent les axes. Guadet ne s’y est pas trompé, qui recommande le tracé par les axes pour les relevés de bâtiments existants. Durand l’avoue au terme de sa démonstration : « ce beau plan que nous avons pris pour exemple est de M. Percier ». La figure existe avant la méthode, la forme est retrouvée, plus sûrement vérifiée que générée.

La question posée en 1965 par Reynher Banham est plus radicale : « Si une maison contient tant de tuyaux, de gaines, de conduits, de fils, de lampes, de branchements, de four, d’éviers, de vide-ordures, de baffles, d’antennes, de canalisations, de freezers, de radiateurs – tant de services que l’ensemble de ces appareils pourrait tenir debout sans prendre appui sur elle, – alors à quoi sert la maison ? ». Banham évoque, dans l’a-maison, des solutions techniques à l’isolation contre la pluie, le vol, le froid et le chaud, les regards importuns, qui ne passent pas par les outils d’architecture. Banham propose l’autoconstruction idéale : une activité humaine qui générerait son propre espace dans le temps où elle se déroule. Il recherche l’acte du premier bâtisseur, plus que la forme de sa maison.

Le programme négocié ne dit rien d’autre : si les acteurs, les chefs et les employés, les fonctions et les outils, les rapports sociaux et hiérarchiques, les conflits et leurs solutions peuvent s’inscrire librement dans l’espace abstrait du programme, alors à quoi sert la maison ? Au fait, l’a-maison ne marche pas : les dômes géodésiques s’effondrent, les bulles en plastiques se dégonflent, jaunissent au soleil ; les meubles sur roulettes se coincent ; les machines se détraquent ; les factures électriques s’accumulent ; et pas moyen de pisser tranquille ! La question demeure : à quoi sert la maison ? Le programme met en compétition, non pas les architectures entre elles, mais l’architecture avec tout autre moyen technique à venir.

L’architecte n’emporte le marché que par défaut, par désistement d’un ingénieur absent, sauf s’il parvient à démontrer l’escamotage d’une figure originelle, dans un texte infiniment plus agressif pour l’architecture qu’il n’est contraignant pour l’architecte.

Il veut retrouver la trace d’un énoncé d’architecture. Un siècle auparavant il savait lire un programme. Il doit aujourd’hui le ré-écrire.

En fin de concours, les lambeaux du programme en témoignent : texte annoté ; mots soulignés ; pages arrachées ; paragraphes découpés en lanières et librement recomposés… La manipulation concrète du document recouvre la construction intellectuelle d’un nouvel énoncé. Ce travail, nous l’appelons déprogrammation, parce qu’à partir du programme, l’architecte remonte vers les pratiques que le programme travestit, restitue les termes d’une commande indicible. A la manière de Kahn, le lecteur d’un programme négocié pense pouvoir charger de sens les activités humaines, dès lors qu’il en aura retrouvé la trace.

Il s’intéresse moins aux surfaces – elles seront respectées – qu’aux écarts délibérés par rapport aux ratios connus. Il étudie moins les relations fonctionnelles explicites que les proximités concrètes du schéma. Il adore les lapsus : cette liaison facile dans le texte qui devient relation directe dans l’organigramme ; le bureau de reliure qu’il retrouve ailleurs comme atelier de réparation ; le vestiaire-sanitaire placé tantôt à proximité immédiate des agents de service, tantôt à l’entrée de l’administration. Il raffole des paradoxes : l’intimité d’une cafétéria largement ouverte sur l’extérieur… Il traque le conflit larvé, le repentir, le désir inavoué, quelque secret dessein, jusqu’à la paranoïa. A quoi sert ta maison ? Il souhaite un conflit social majeur qu’un espace opératoire pourrait seul résoudre, distinguant son projet, démontrant une fois de plus la prééminence de la forme dans la fonction. La chance lui sourit parfois. Il suit à la trace une directrice d’école de la troisième république dans un projet pédagogique d’avant-garde, un maniaque de l’opéra dans un programme de salle polyvalente, un danseur élitiste dans une école de danse ouverte au plus large public. Plus souvent, il se trompe, fabrique de toute pièce un tour de force sans conséquence.

Mais toujours, il recherche la certaine difficulté du programme qu’il veut écrire à sa mesure, et qui va s’incarner dans le commentaire du projet.

L’académie jugeait un projet en l’absence de l’auteur et de son commentaire personnel, en référence au programme. Les jurys modernes – tels que Jean Pierre Epron nous les dévoile – recherchent désespérément des critères d’évaluation découlant du programme, pour admettre après la dispute que les projets génèrent leurs propres critères d’évaluation. Un nouvel énoncé d’architecture se substitue au programme négocié. Ajoutons que le projet est jugé deux fois : validité du dessin par rapport à l’énoncé ; compatibilité de l’énoncé avec l’usage.

L’architecte n’a aucun intérêt à une critique radicale de la programmation. Entré dans la danse, il joue son jeu. Au maître d’ouvrage qui l’engage à respecter le programme mais s’entiche de nouvelles lubies, il rétorque qu’elles n’étaient pas au programme.

A l’occasion, l’architecte souhaiterait disposer d’un programme plus clair, récit rehaussé de figures et d’humour, mais s’accommode sans histoire d’un texte sans relief. L’ouverture des plis reste ce moment privilégié où le client imagine pour la première fois sa maison, ses couleurs, sa lumière. La projection euclidienne révèle les contradictions et les repentirs de l’organigramme, mais qu’importe, c’est une maison après tout, elle est jolie… L’architecte n’est jamais aussi libre, remarque Bernard Huet, que quand son rôle est marginal.

Le client peut seul s’estimer lésé, s’il n’a pas renoncé tout à fait à une rationalité trop souvent submergée par la fonction spectaculaire du programme. Un travail d’architecte est nécessaire en amont du projet d’architecture : évaluer un terrain, ses virtualités, suggérer les formes possibles sans rien arrêter ; voir les gens travailler, mesurer leurs bureaux, compter les dossiers qu’ils manipulent, suivre leurs rythmes et comprendre leurs desseins ; visiter des bâtiments comparables, en recenser les trouvailles et les travers ; rechercher des solutions architecturales, n’en jamais retenir aucune et les oublier toutes. Rien de ce qui concerne l’espace construit ne peut être vérifié sans architecture. En amont, le conseiller travaille sans filet.

Il n’est aujourd’hui pas plus avancé que Delorme au chevet du seigneur. A l’occasion, il construit, à d’autres il écrit. Il est convoqué et révocable. Il s’en tient aux besoins ou avance un concept, il raconte ou illustre, c’est selon… Sans méthode, il n’est pas sans savoir : un peu d’organisation, d’ergonomie, de dessin, de littérature et de toutes les belles sciences qui ornent l’architecture. Qui plus est, c’est un baratineur de première… Aucun algorithme ne viendra à bout de l’aventure. Mais le programmateur, homme d’expérience, avoue rarement son statut de conseiller précaire, persuadé qu’un placebo méthodologique contribuera puissamment à ses avis les plus pertinents. Des millions de francs seront dépensés, des tonnes de béton seront coulées, des années de travail engagées… Le client peut préférer l’assurance d’une méthode à l’aventure d’un conseil.

Mais qui validera la méthode ?

Un bâtiment, un projet, un architecte que le seigneur avertira seulement de ce qu’il veut dépenser et quel bâtiment il désire avoir !

Triplan CAPRONI , 2000 chevaux, transporte 30 passagers Le Corbusier, Vers une architecture, page 90

– Penses-tu que ce vieux coucou puisse encore voler, Joe ?

En répétant la question posée trente-six heures auparavant, le pilote n’eut qu’un bref sentiment de déjà-lu, vite dissipé par l’attention qu’il portait au ronflement du moteur et à la piste qui défilait devant lui. Passé le débord du plateau, il ne vit plus que la masse verte où se précipitait l’engin, avant qu’une ligne de ciel bleu n’apparaissent en haut du cockpit. Ils remontaient enfin, ils étaient passés. Du bout de l’index, Joe écrasa une goutte de sueur qui roulait sur sa joue.

01-UNE SALLE DU TRÔNE À ALEXANDRIE

PROGRAMME

Vitruve rapporte que l’Architecte Dinocratès, souhaitant se faire connaître d’Alexandre, n’y parvenant pas, se résout à la plus surprenante des intrusions : « Il était d’une taille avantageuse, il avait le visage agréable et l’abord d’une personne de naissance et de qualité. Ainsi, se fiant sur ce qu’il était bien fait, il se dépouilla de ses habits ordinaires, s’huila tout le corps, se couronna d’une branche de Peuplier, et couvrant son épaule gauche d’une peau de lion, prit une massue en sa main, et en cet équipage s’approcha du trône sur lequel le Roi était assis et rendait la justice. La nouveauté de ce spectacle ayant fait écarter la foule, il fut aperçu d’Alexandre qui en fut surpris, et qui ayant commandé qu’on le laissa approcher, lui demanda qui il était » Pour commémorer l’événement, on décide de construire à Alexandrie une salle du trône telle qu’un spectacle nouveau y fait écarter la foule.

COMMENTAIRE

Les premiers rangs du public se tiennent à bonne distance du monarque. Mais derrière on se presse au coude à coude, sur la pointe des pieds, pour mieux voir, en sorte qu’une entrée située en arrière de la salle, dans l’axe du trône, ne permettrait pas à Dinocratès de se faire remarquer : arrivant dans le dos des courtisans, il resterait cloîtré au fond de la salle, à moins qu’il ne soit refoulé par des gardes, expulsé du palais, voire même enfermé dans un cachot humide …

CORRECTION

Le projet qui vous est présenté est un espace opératoire explicite. Dinocratès entre dans la salle par le coté gauche. Les garde n’ont pas encore réagit que déjà des courtisans l’ont remarqué, signalé à leurs voisins immédiats par geste ou d’un mot. Les hautes occupations du Monarque sont interrompues par un murmure croissant. Pris en défaut d’attention, les courtisans s’écartent du trouble qu’ils pressentent. C’est alors seulement qu’Alexandre aperçoit un reflet d’or sur la peau du jeune Dinocratès… Un défaut mineur du programme mérite d’être signalé : Dinocratès « s’approcha du trône » avant « qu’on le laissa approcher ». De jeunes élèves ont voulu exploiter dans leurs projets cette avance en deux temps. Je n’ose décrire l’inutile complication de leurs esquisses.


02-UN MUSÉE DES AMPHORES

PROGRAMME

S’étant présenté à Alexandre, l’architecte Dinocratès lui propose « de faire le mont Athos en forme d’un homme qui tient en sa main gauche une grande ville et en sa droite une coupe qui reçoit les eaux de tous les fleuves qui découlent de cette montagne, pour les verser dans la mer ». Le Prince apprécie ce dessein, mais découvre en interrogeant le jeune homme que la ville projetée serait, dépourvue de campagnes voisines, difficile à approvisionner. « De sorte, conclut-il que je loue la beauté de votre dessein, et que je désapprouve le choix du lieu où vous prétendez l’exécuter. Mais je désire que vous demeuriez auprès de moi, parce que je veux me servir de vous ». On a découvert, sur les flancs d’une montagne, deux proches cités, dont la plus élevée semblait n’avoir jamais été habitée, tandis que les fouilles de la seconde attestaient d’une rare opulence. Les restes mobiliers soigneusement étiquetés et rangés dans leurs caisses, plus rien ne distingue aujourd’hui la ville morte de celle qui n’a pas vécu. On se propose de construire un musée pour présenter au public les amphores innombrables, à mi-chemin des deux ruines. Une coupe en travers du musée liera l’une à l’autre.

CORRECTION

Rares sont ceux d’entre vous qui ont eut la sagesse d’ignorer les villes, sauf à retenir du contexte cette évidence que d’aucun ont oublié : le terrain est en pente.


03-UN COLLÈGE EXPÉRIMENTAL EN VILLE NOUVELLE

PROGRAMME

On se propose de construire un collège pour neuf cent élèves, constitué par trois pôles (Accueil-Administration, Vie Sociale, Documentation), et quatre secteurs (Enseignement Scientifique, Enseignement Artistique, Enseignement Technologique, Enseignement Général). Tous les pôles seront situés au centre de l’établissement, proches les uns des autres. Tous les secteurs seront accessibles, en liaison directe, très directe ou très facile avec tous les pôles. Le Hall sera clairement visible, l’Administration identifiable, la Vie Sociale différente par son traitement des locaux scolaires, la Documentation exprimée en façade par un traitement architectural approprié, l’enseignement constitué en petits groupements de quatre à cinq classes d’atmosphères différentes, etc.

COMMENTAIRE

La trame de ce petit programme est celle de n’importe quel autre collège moderne : – les liaisons fonctionnelles suggèrent une extrême concentration de la matière architecturale autour d’un centre unique qui absorbe les distances ; – à la néguentropie des fonctions s’oppose l’entropie des notations architecturales ; les locaux se distinguent les uns des autres, les secteurs se différencient, la masse originelle explose en une myriade de particules qui s’associent librement en atomes, en cellules, en corps constitués. D’un même mouvement, le programmateur nous raconte le big-bang qui secoue la masse informe et distingue les choses au commencement du monde, et la fin inéluctable, le trou noir où s’abîment les pôles, les secteurs, les classes, les professeurs, les élèves, les distances qui les séparent. L’image d’une école, telle que l’impose le programme, est celle d’un objet figé de telle manière qu’on ne puisse jamais savoir s’il explose (« voici le pôle de documentation, voici l’administration, voici le foyer… ») ou s’il implose (« c’est moderne, tout communique »). Sans doute, il s’agit ici d’une satire… Le programme scolaire courant s’en tient à la stricte énumération des choses, sans jamais avouer l’évidence. Il ne dit pas : tout est dans tout ; il raconte une à une les proximités. Il ne dit pas : rien ne ressemble à rien ; il dresse la liste des distinctions.

CORRECTION

Résumé ou exhaustif, ce programme est impossible à respecter. Il présente deux avantages majeurs : – fragiliser l’architecte dans ses rapports contractuels avec le client ; – différer les arbitrages nécessaires en aval du projet, diluer les responsabilités dans la trame événementielle de la mise au point. A l’examen du projet, les utilisateurs admettent – contraints et forcés – certaines impasses à ces exigences exorbitantes. Mais jamais les autorités n’auront eu explicitement à prendre parti pour tel ou tel projet pédagogique. Par tradition orale, les architectes apprennent quelles sont les proximités nécessaires, les distinctions souhaitables, les impasses sans conséquences et les prises de risque envisageables. Vos projets démontrent à l’évidence que vous les ignorez encore.

04-DEUX BUREAUX DE SURVEILLANTS D'UN COLLÈGE

PROGRAMME

On propose d’aménager, dans un collège, un service de Vie Scolaire, constitué par un bureau de Conseiller d’Education et un bureau de Surveillants. Les locaux existants seront organisés de telle manière que l’Administration (une dizaine de petits bureaux), le secteur Vie Scolaire (cinq salles d’importance moyenne et une salle d’étude), le Centre de Documentation (une bibliothèque, une dizaine de salles petites et grandes) et la Cour de Récréation, soient tous directement desservis par le Hall. Le service de Vie Scolaire aura un rôle essentiel dans cet ensemble. C’est là que se règleront tous les problèmes d’absence, de retard, de discipline. C’est là aussi que les élèves pourront venir discuter de problèmes particuliers. Ces locaux seront donc très accessibles, autant qu’agréables à fréquenter. Ils seront proches du Centre de Documentation, idéalement situé entre la Documentation et l’Administration. Depuis leur bureau, les surveillants auront une vision directe sur le Hall, la Salle d’Etudes et la Cour de Récréation. Le bureau du Conseiller d’éducation sera plus intime. On tracera à grands traits, à une échelle de un centimètre pour deux mètres, l’emplacement des différents services, et d’une manière plus détaillés l’agencement des deux bureaux.

COMMENTAIRE

Il faut saisir dans cet exercice, qui reprend mot à mot les termes d’un programme réel, l’extrême tension entre deux pratiques, deux localisations, deux types de traitements : - d’une part, la fonction traditionnelle des surveillants, nécessitant un bureau largement vitrés, permettant de voir la salle d’étude, le hall et la cour ; - d’autre part, la fonction d’accueil du conseiller, la possibilité d’entretiens particuliers avec des élèves dans un local confortable, valorisé par la proximité du centre de documentation. On peut douter de la cohérence fonctionnelle d’un secteur « Vie Scolaire » aussi contrasté. Une analyse plus fine du contexte le confirme. Sur un seul plan, toutes les circulations peuvent, d’un point de vue topologique, être assimilée au hall. Ce hall, ou ses prolongements, dessert (par des portes) la salle d’étude, le bureau des surveillants, celui du conseiller et la cour. Lesvisions directes des surveillants sur le hall, la salle d’étude et la cour doivent être assimilées à de strictes contiguïtés. La somme des contiguïtés induit deux triangles accolés : hall – surveillants – étude, et hall – surveillants – cour. Le conseiller, proche des surveillants, est nécessairement situé au centre du triangle hall – surveillant – cour (distribué par le hall et éclairé par la cour). Dans ces conditions, il est impossible de positionner « idéalement » la vie scolaire entre l’administration et le documentation, sauf à créer des patios intérieurs (les locaux doivent être éclairés en lumière naturelle) et à enserrer de « grands » services (l’administration et la documentation) dans les mailles de la « petite » vie-scolaire… Des dessins personnels vous en convaincront aisément.

CORRECTION

Le choix est clair :

  • renoncer à situer le conseiller entre documentation et administration ;
  • ou scinder le « secteur » en deux entités ; le conseiller pédagogique se trouvant situé entre l’administration et de la documentation, mais loin des conseillers.
    On conçoit les réticences de l’administration scolaire à admettre officiellement cette scission :
  • elle perturbe l’idéal d’une projection spatiale de l’organigramme administratif ;
  • elle creuse un fossé symbolique entre le sympathique conseiller pédagogique et les garde-chiourmes. Il est plus prudent de réunir les deux bureaux, et de mépriser un souhait manifestement ajouté au programme-type par un programmateur qui n’en a pas mesuré les conséquences.
    Plus généralement, dans tous les programmes de collèges, le Centre de Documentation est mis en avant – placé au centre de tout – pour des raisons idéologiques. Mais les contiguïtés qui se nouent autour des surveillants déterminent toujours l’organisation du rez-de-chaussée. Une cascade de contraintes annexes (proximités entre la salle d’étude et le foyer, entre la cour et le foyer, entre le foyer et les salles d’activités, entre l’une des salles d’activités et un amphithéâtre, entre l’amphithéâtre et l’entrée…) figent le plan à partir du bureau des surveillants. Le Centre de Documentation peut être plus librement implanté. Dans presque tous les cas, il n’est pas possible de respecter toutes les contraintes. Il est difficile de comprendre l’argument opposé à l’architecte qui, par imprudence, aurait mis le doigt sur le problème : « c’est vous le spécialiste de la mise en forme ; c’est à vous de satisfaire notre attente » Tel sera votre lot. Vous serez maltraité, battu, cocu, mais toujours investi d’un pouvoir magique : contrevenir aux lois élémentaires de la géométrie euclidienne et de l’algèbre de Boole. De l’architecte, on attend des miracles. Il s’en tire avec des tours de passe-passe. Qu’il ne s’en plaigne pas : son pouvoir est en jeu !

05-UN RESTAURANT À DEUX SELFS

PROGRAMME

On se propose, dans un établissement scolaire, de réaliser un restaurant équipé de deux self-services. On étudiera tout particulièrement l’organisation des deux self-services, tel que :

  • les deux selfs-services seront contigus à la zone de cuisson ;
  • les élèves pourront accéder à chacun d’entre eux sans traverser, ni l’autre self, ni la salle de restaurant ;
  • ils pourront quitter chacun des selfs et accéder à la salle de restaurant sans traverser l’autre self ;
  • les élèves, en sortant du restaurant, déposeront leurs plateaux à la laverie (en contact direct avec la cuisine) sans traverser les flux des élèves entrant dans les self-services ;
  • l’ensemble, y compris le hall d’entrée, sera situé sur un seul plan.

COMMENTAIRE

Encore une fois, il s’agit du résumé d’un programme réel. Une cuisine pose de très nombreux problèmes d’organisation : circuit propre et circuit sale ; articulation de la plonge, de la laverie et de la légumerie avec un local poubelle ; articulation à une zone de desserte de la cuisine séparée de l’espace propre de la cour, le tout en évitant au maximum les changements de niveaux… Mais aucune de ces difficultés n’est topologiquement impossible, sauf l’articulation de deux self-services sur un seul plan. Mieux qu’une démonstration mathématique, une courte recherche personnelle convaincra les sceptiques.

CORRECTION

La meilleure solution est un accès dénivelé débouchant sur le plan principal, entre les deux selfs. En la circonstance, le programme interdit cette opportunité, non pas seulement par une règle (toujours transgressable) mais par un contexte physique difficile.
Une fois n’est pas coutume : non seulement il n’y a pas de meilleure solution, mais pas même de moins mauvaise. Ce restaurant sera un vrai foutoir… autant qu’il soit joli ! Le meilleur projet est entièrement recouvert en marbre rose.

06-UNE BIBLIOTHÈQUE CEBTRALE DE PRÊT

PROGRAMME

Afin de réaliser un projet de bibliothèque centrale de prêt, on souhaite rendre intelligible le document préalablement élaboré par un programmateur professionnel.

On demande un texte d’une page résumant l’ensemble des dispositions à respecter.

COMMENTAIRE

La déprogrammation est un exercice complexe, une réflexion sur tous les aspect du document transmis, sur la nature de l’équipement envisagé, sur les intervenants, leurs rôles et leurs objectifs, explicites ou implicites.

On se contera ici d’aborder la première phase de l’entreprise : la compilation des liaisons fonctionnelles, le classement des propositions et l’élaboration d’un document clair et précis.

La compilation est rendue nécessaire par l’éclatement des relations fonctionnelles dans les différentes parties du texte : introduction ; généralités ; fiches descriptives ; organigramme ; etc. Elle peut prendre plusieurs formes : découpage d’un exemplaire photocopié, réécriture, ou organigramme. Il est conseillé de mentionner les numéros de page, pour pouvoir facilement revenir à l’énoncé exact, dont on verra qu’il est le sujet d’interprétations diverses. Il est également possible de reporter ces indications sur l’organigramme d’ensemble, s’il y en a un. Mais cette technique est déconseillée : les textes n’ont, en règle générale, rien à voir avec l’organigramme présenté.

A « La bibliothèque centrale de prêt n’accueille pas de lecteurs dans ses locaux. Toutefois elle est amenée à recevoir tous ceux qui, dans le département, participent à la diffusion du livre et au développement de la lecture et lui servent de relais sur le plan local (…) Ces activités conduisent la bibliothèque à organiser de nombreuses réunions dans l’enceinte de son bâtiment. »

analyse et résumé : nombreuses réunions destinées à un public restreint.

B « Les activités de service exigent que l’ensemble de l’édifice soit au rez-de-chaussée et de plain-pied afin de faciliter le travail du personnel, contraint de se déplacer fréquemment avec des chariots chargés de livres entre les bureaux, la salle de manutention, le magasin et le garage. »

analyse et résumé : locaux sur un seul plan.

C « Seul le magasin pourra éventuellement être sur deux niveaux. »

analyse et résumé : magasin éventuellement sur deux plans.

D « Le bâtiment doit avoir trois entrées :

  • l’une est destinée à accueillir les livraisons des documents, le personnel et les visiteurs. Elle se fait par le hall d’accueil en liaison directe avec la salle polyvalente, la salle des entrées et le secrétariat

  • la deuxième est celle des garages destinés à abriter les bibliobus. Cette entrée, proche de l’accès principal du terrain, doit s’ouvrir sur une aire de manœuvre (…)

  • la troisième, située à proximité de la première, est celle du logement du gardien (qui) comportera aussi une liaison interne avec la bibliothèque. »

analyse et résumé : trois entrées : principale, garage, logement.

E « Les différentes fonctions du service permettent de déterminer globalement trois volumes, à savoir le bloc magasin à livres, le garage et l’ensemble des bureaux, atelier, salle de manutention… »

analyse et résumé : sens difficile à cerner ; ne recouvre pas le classement du tableau de surfaces.

F « Pour étudier les bonnes liaisons entre les différentes parties du bâtiment, il convient de préciser également les trois circuits de fonctionnement :

  • le document depuis son entrée à la bibliothèque jusqu’à sa mise en place dans le magasin
  • le document depuis sa mise en place sur les rayons jusqu’au bibliobus
  • le document rentrant des dépôts à vérifier et éventuellement à réparer avant de le classer dans le magasin.

entrées –> bib-adjoints –> équipement –> magasins

préparation –> magasins –> garage

garage –> préparation –> équipement –> magasins »

analyse et résumé : 3 circuits :

  • entrées –> bib-adjoints –> équipement –> magasins
  • préparation –> magasins –> garage
  • garage –> préparation –> équipement –> magasins

G « à l’exception de ceux qui relieront les deux niveaux des magasins (les escaliers) devront être doublés, y compris ceux qui pourront éventuellement donner accès à l’entrée principale, d’un plan incliné de 1,20 m de large au minimum dont la pente sera inférieure à 5%. »

analyse et résumé : escaliers interdits de fait (pentes 5% rédhibitoires par leur longueur).

H « les couloirs auront une largeur suffisante pour permettre le croisement des chariots à livres. »

analyse et résumé : il y a des couloirs.

I « (le quai du garage) sera situé sur le même niveau que le magasin et la salle de manutention avec lesquels il aura une liaison directe. »

analyse et résumé : liaison directe garage – magasins.

J « (le hall) doit servir à la fois d’axe de communication et de local d’exposition (…) (la salle polyvalente) servira de salle de lecture pour la présentation d’une partie des collections (livres, disques, périodiques), de salle d’exposition, de salle de projection pour les diapositives, montages audiovisuels… et de salle de réunion pour le comité consultatif ou l’association des amis de la bibliothèque. Des stages d’information et d’animation y seront organisés »

analyse et résumé : liaison directe hall – salle polyvalente.

K « le travail (des bureaux de bibliothécaires-adjoints) se fait en liaison avec la salle des entrées et le bureau d’équipement. »

analyse et résumé : liaison directe bib-adjoints – entrées ; liaison directe bib-adjoints – équipement.

L « l’un des bureaux (des secrétaires), proche de l’entrée est prévu tout particulièrement pour l’accueil et l’orientation des visiteurs. »

analyse et résumé : on distinguera un secrétariat-accueil d’un secrétariat strict ; liaison directe secrétariat-accueil – hall.

M « (la salle des entrées) est en liaison directe avec le hall et les bureaux des bibliothécaires-adjoints »

analyse et résumé : liaison directe entrées – hall ; liaison directe entrées – bib-adjoints.

N « les multiples fonctions (de la salle de préparation des tournées), fin de circuit du traitement des livres, passage des livres en direction des magasins et du quai de chargement, lui imposent des liaisons directes avec les magasins, les quais de chargement, les bureaux des bibliothécaires-adjoints, le bureau d’équipement des livres. »

analyse et résumé : liaison directe préparations – magasins ; liaison directe préparation – garage ; liaison directe
préparation – bib-adjoints ; liaison directe préparation – équipement.

O « Le passage des chariots, chargés de caisses de livres, en direction des magasins, (impose à la salle de préparation des tournées) de déboucher par une porte à double battant sur une aire de rayonnage à l’intérieur des magasins. »

analyse et résumé : contiguïté préparation – magasin.

P « La porte (du magasin à livres) donnant dans le garage équipée d’un système d’ouverture automatique ; cette porte doit être parfaitement étanche pour éviter les émanations de gaz toxiques venant du garage. Un sas ventilé pourrait être étudié dans ce but. »

analyse et résumé : contiguïté magasin – garage (sas).

Q « (le magasin à disques) sera contigu et en liaison directe avec le magasin à livres, qui lui, sera en liaison directe avec le garage. Il sera aussi en liaison avec un des bureaux du bibliothécaire-adjoint. »

analyse et résumé : contiguïté ou liaison directe magasin à disques – magasin à livres ; liaison directe magasin à livres – garage ; liaison directe 1 bib-adjoint – magasin à disques

R « (l’atelier) doit être prévu communiquant avec le garage mais cependant séparé par une cloison qui l’isole suffisamment aussi bien en ce qui concerne les gaz brûlés que le bruit. »
analyse et résumé : contiguïté atelier – garage
S « (le local de stockage) est en liaison directe avec le garage pour le transport. »
analyse et résumé : liaison directe stock – garage
T « une partie (des sanitaires) doit être implantée à proximité du hall, l’autre partie à proximité du garage, ou de l’atelier de reliure. La douche sera implantée à proximité du garage. »
analyse et résumé : liaison directe sanitaire a – hall ; liaison directe sanitaire b – garage ou équipement.
On aura noté que la « salle de manutention » ne figure ni dans le tableau des surfaces, ni dans l’organigramme.
Après relecture complète du texte, on peut émettre l’hypothèse qu’il s’agit de la « salle de préparation des tournées ».
On doit également pouvoir assimiler la « salle de reliure » à la « salle d’équipement des livres ».
On pourra, par la suite, compiler les résumés :
A nombreuses réunions destinées à un public restreint
B locaux sur un seul plan
C magasin éventuellement sur deux plans
D trois entrées : principale, garage, logement
E sens difficile à cerner ; ne recouvre pas le classement du tableau de surfaces
F 3 circuits
entrées –> bib-adjoints –> équipement –> magasins
préparation –> magasins –> garage
garage –> préparation –> équipement –> magasins
G escaliers interdits en fait (pentes 5% rédhibitoires par leur longueur
H il y a des couloirs
I liaison directe garage – magasins
J liaison directe hall – salle polyvalente
K liaison directe bib-adjoint – entrées
K liaison directe bib-adjoint – équipement
L on distinguera un secrétariat-accueil d’un secrétariat strict
L liaison directe secrétariat-accueil – hall
M liaison directe entrées – hall
M liaison directe entrées – bib-adjoints
N liaison directe préparations – magasin
N liaison directe préparation – garage
N liaison directe préparation – bib-adjoints
N liaison directe préparation – équipement
O contiguïté préparation – magasin
P contiguïté magasin – garage (sas)
Q contiguïté ou liaison directe magasin à disques – magasin à livres
Q liaison directe magasin à livres – garage
Q liaison directe 1 bib-adjoint – magasin à disques
R contiguïté atelier – garage
S liaison directe stock – garage
T liaison directe sanitaire a – hall
T liaison directe sanitaire b – garage ou équipement
Un rapide classement permet d’éliminer certains énoncés, en retenant les plus rigoureux (par exemple : « liaison directe magasin garage » (I) et « contiguïté magasin – garage » (P)) et de classer par thème les énoncés retenus.
D trois entrées : principale, garage, logement
B locaux sur un seul plan, sauf magasin, éventuellement sur deux plans
J liaison directe hall – salle polyvalente. (A, J)
L liaison directe hall – secrétariat-accueil
M liaison directe hall – entrées
H il y a des couloirs
K liaison directe bib-adjoint – équipement
K liaison directe bib-adjoint – entrées
M liaison directe entrées – bib-adjoints
N liaison directe préparation – magasin
O contiguïté préparation – magasin
N liaison directe préparation – garage
N liaison directe préparation – bib-adjoints
N liaison directe préparation – équipement
Q contiguïté ou liaison directe magasin disques – magasin livres
Q liaison directe 1 bib-adjoint – magasin disques
Q liaison directe magasin livres – garage
P contiguïté magasin – garage (sas).
R contiguïté atelier – garage
S liaison directe stock – garage
T liaison directe sanitaire a – hall
T liaison directe sanitaire b – garage ou équipement
F 3 circuits

  • entrées –> bib-adjoints –> équipement –> magasins
  • préparation –> magasins –> garage
  • garage –> préparation –> équipement –> magasins
    Au delà de ce premier classement, le travail cesse d’être mécanique. Il engage des interprétations sujettes à caution.

CORRECTION

On distinguera les liaisons qui concernent des locaux, et celles qui concernent des secteurs fonctionnels.
Plusieurs locaux sont liés au « magasin », sans précision. Mais la proposition K identifie deux magasins, comme le tableau de surfaces, et lie le magasin à livre au garage, alors que les propositions P et I lient le »magasin » au garage, sans préciser. On admettra comme hypothèse de travail que toutes les relations concernant « le magasin » s’appliquent à l’ensemble des deux magasins, mais préférentiellement au magasin à livre, de plus gros débit.
Les propositions qui lient des locaux aux « bibliothécaires-adjoints » s’adressent à l’ensemble de leurs bureaux.
Les liaisons explicites devront être confrontées à l’organigramme. Il s’agit, comme toujours, d’une grosse boule de poils : les « liaisons fonctionnelles ». Un nœud particulièrement nourri enserre les bibliothécaires-adjoints. Il n’est pas possible de l’interpréter sans un minimum de bon sens.
On imagine, d’une part, un personnel plus spécialement affecté au garage, évoluant entre magasins, garage, préparations. La salle de préparation des tournées est probablement le lieu de séjour de ce personnel spécialisé. On peut prolonger ce triangle par la salle d’équipement.
D’autre part, on voit clairement les nombreuses allées et venues des bibliothécaires-adjoints, cheminements croisés qui nécessitent impérativement un couloir, ne serait-ce que pour assurer un linéaire de façade suffisant à l’éclairage naturel de leurs bureaux.
Partant de ces deux ensembles, il devient possible, en dimensionnant les locaux, d’élaborer un premier organigramme opératoire, mettant en jeu la distribution réelle des locaux, par de vraies portes, donnant sur de vrais couloirs, plutôt que de fumeuses « relations directes ».
Le texte suit, naturellement…
Une bibliothèque centrale de prêt entrepose des ouvrages et les diffuse dans le département, grâce à des bibliobus. C’est une lieu de stockage et de manutention. C’est aussi un lieu d’animation du milieu professionnel ; s’il n’accueille pas de lecteurs, il organise de nombreuses rencontres. Une salle de réunion est utilisée à cet effet.
Les livres et les disques neufs sont enregistrés dans une salle d’entrée, catalogués dans les bureaux des bibliothécaires, couverts et équipés de protections magnétiques dans une salle d’équipement, stockés dans deux magasins (livres et son).
Depuis les magasins, les ouvrages transitent par une salle de préparation des tournées et un garage destiné aux bibliobus. En fin de tournée, un tri est opéré dans la salle de préparation : les ouvrages neufs retournent en magasins ; les ouvrages endommagés sont réparés en salle d’équipement.
Le hall distribue un bureau d’accueil, une salle polyvalente et la salle des entrées. Un secrétariat et un bloc sanitaire sont également accessibles par le hall ou un couloir qui le prolonge.
Partant du hall, à proximité de la salle des entrées, un large couloir distribue les bureaux des bibliothécaires, la salle d’équipement des livres et le magasin à livres, dans le sens de traitement des livres neufs.
Le garage (équipé d’un quai de déchargement), la salle de préparation des tournées et le magasin à livres sont contigus deux par deux, ou distribués par un couloir qui prolonge le quai de déchargement. Du garage, on accèdera également à un bloc sanitaire et à un atelier.
On doit pouvoir accéder facilement de la salle de préparation à la salle d’équipement, commune aux circuits de traitement des livre neufs et de diffusion, en reliant leurs couloirs respectifs, en ouvrant la salle de préparation sur la salle d’équipement, ou sur le couloir qui la distribue.
Le magasin à disque peut être commandé par le magasin à livres.
Une aire de retournement prolonge le garage.
Un logement de fonction dispose d’un double accès, à l’extérieur et à l’intérieur de l’équipement.
Tous les locaux sont de plain-pieds, mais un monte-charge peut permettre d’organiser les magasins sur deux niveaux. Le logement peut également déroger à la règle.
Un programme opératoire de ce type, ou un autre, qui dépendrait d’options différentes, met les besoins à bonne distance du travail de projet. En amont de la conception, il nécessite des arbitrages de distribution (quel couloir, et à quel endroit) que le dessin dimensionné intrique trop étroitement aux questions formelles.
A l’évidence, la lecture du programme négocié ne permet pas de déduire un programme opératoire, si elle n’est pas complétée par la visite d’un équipement de même nature, ou un important travail documentaire.
Par contre, la comparaison des deux textes est riche d’enseignements, pour autant qu’on retienne ce principe : la confusion du programme négocié est rarement fortuite.
La proportion constatée (1 page de programme opératoire pour 15 pages de programme négocié) est un ratio moyen.

07-UN PÔLE D'ÉQUIPEMENT EN PÉRIPHÉRIE

PROGRAMME

Dans le prolongement d’un centre historique, au coeur d’une ZAC, on propose de créer un pôle d’équipements publics multi-fonctionnels, regroupant une annexe de la mairie, un bureau de poste et une caisse d’épargne, un centre social et des locaux associatifs. Les locaux seront distribués par un espace commun – ouvert ou fermé – susceptible de fédérer les équipements et de signaler clairement aux visiteurs la diversité des services mis à leur disposition.

COMMENTAIRE

Le 14 juillet 1789, un millier de parisiens investissaient la Bastille. Un an plus tard la forteresse était rasée. La République a retenu la leçon de ses fondateurs : en ses murs, elle organise régulièrement des journées « portes ouvertes », qu’elle referme aussitôt. D’aucun le regrettent. Mais l’enthousiasme des insurgés n’est plus de mise. Disons le tout net : fréquenter un équipement public aujourd’hui, pour tout un chacun, c’est une corvée ! ou un drame ! Le drame : la prison ; l’hospice ; la fosse commune, à jamais… L’angoisse : l’hôpital… La honte : l’Agence nationale pour l’Emploi et une myriade d’équipement sociaux, fréquentés par nécessité… L’inquiétude : une convocation dans un commissariat de police, quand il ne mène pas au Palais de Justice ; le Palais, quand il ne mène pas en prison ; le Centre des Impôts, quand il ne mène pas à la ruine… L’ennui : une demi-heure de queue à la poste ; une heure dans une Caisse Primaire d’Assurance Maladie ; trois heures au Cadastre, pour contester une taxe d’habitation ; dix minutes sur le quai d’une gare ou sous un abri-bus ; dix seconde au péage d’une autoroute… L’indifférence : une gare de triage ; une centrale thermique ; une station d’épuration ; un phare… autant d’équipements que ne fréquentent que les agents nécessaires à leur fonctionnement, formes singulières et souvent belles, quand il ne s’agit pas de bureaux. Personne ne conteste l’utilité de ces millions de mètres carrés inhabités. Mais tous, nous souhaitons nous rendre dans ces locaux le moins souvent possible. Les pouvoirs publics l’ont parfaitement compris, qui au delà des vœux pieux et passées les « portes ouvertes », dispensent le public des démarches inutiles, autant que faire se peut : contre la prison ils incitent à des peines de substitution pour les petits délinquants ; contre l’hospice, ils mènent une politique de maintien à domicile ; contre l’hôpital ils inaugurent des structures légères ; contre la poste, ils développent le minitel, les billetteries automatiques et la vente de timbres dans les bureaux de tabacs. Un des progrès majeurs des années quatre-vingt reste la résorption des files d’attente dans les centres EDF et de Sécurité Sociale – la plupart des affaires se traitant par courrier, les autres étant accélérées par le traitement informatique. Quelques rares « équipement culturels » mis à part – où le public se rend par plaisir, en bataillon dispersé – pour tout ce qui relève de la vie civique, les points de contact entre le public et les équipements du même nom se raréfient et se spécialisent. Tandis que la complexité croissante des administrations nécessite des surfaces de bureaux de plus en plus importantes, les surfaces d’accueil du public perdent progressivement leur nécessité. Tandis qu’il est encore possible, dans un village, d’entreprendre la plupart des démarches administratives courantes dans un même local, l’obtention d’un formulaire s’apparente dans la grande ville à un rallye interminable. La « maison commune » du moyen-âge est éparpillée en une multitude de services anonymes, en des dizaines de bâtiments, en des milliers de mètres carrés. A la satisfaction générale, à mesure que les couloirs s’allongent, il sera de moins en moins souvent nécessaire de les arpenter. Incidemment, ces bâtiments perdent une grande partie de leur valeur symbolique. Il suffisait aux communards d’investir l’Hôtel de ville pour tenir Paris. Aujourd’hui ils seraient probablement renvoyés d’un service technique à l’autre, du 3° au 4° bureau, de la première sous-direction à la 7° subdivision (escalier C, au fond, à droite).

CORRECTION

L’un d’entre vous a cru devoir citer, et prendre au sérieux, un travail d’Alexander qui concerne justement les « pôles d’équipement » et la signalisation des services qui y sont regroupés. Il convient de rappeler que l’architecte – quoi qu’il puisse penser en tant que citoyen – n’est pas payé à l’heure, mais à la tâche. Cette procédure exclut toute perte de temps en général, et en particulier toute réflexion sur « espace commun – ouvert ou fermé – susceptible de fédérer les équipements et de signaler clairement aux visiteurs la diversité des services mis à leur disposition ». Une place publique, avec des bureaux autour, suffira pour l’essentiel.

08-UN ESPACE SANS QUALITÉ

PROGRAMME

« Il remonta en courant vers le cours, entraînant des groupes d’ouvriers. Il poussait ce cri de ralliement : – A la place aux Œufs ! à la place aux Œufs ! (…) Mathéus, en arrivant sur la place, fit remarquer l’excellence de son choix aux ouvriers qui l’entouraient. – Voyez donc, leur dit-il, l’endroit semble avoir été fait pour se battre. Cette parole courut dans la foule. En effet, la révolte devait éclater au milieu de la Vieille Ville, au sein de ces petites rues que l’on pouvait aisément barricader. Chacun senti que l’insurrection était là chez elle, et on ne songea plus qu’à se battre. » (Emile Zola – Les mystères de Marseille) La place médiévale, tout autant l’Agora grecque, ont plus souvent, plus longtemps célébré une liberté perdue qu’elles n’ont été les lieux de son exercice. La place, la rue, plus généralement la ville traditionnelle, ont cette extraordinaire capacité d’accueillir des usages nouveaux, alors qu’ailleurs – dans les cités, les unités d’habitations, les lotissements – la moindre dérive sociale rend les formes obsolètes. On envisage, dans les quartiers Nord de Marseille, sur un terrain vague, de dessiner et d’aménager une place publique, afin de répondre aux attentes des habitants du quartier. Ultérieurement, des immeubles pourront être construits à l’alignement. Mais on ignore encore la nature d’équipements qu’en tout état de cause, personne n’est actuellement en mesure de financer.

COMMENTAIRE

Le programme évoque une procédure courante et éprouvée : on dessine un creux ; on attend que d’autres bâtissent autour… L’erreur serait d’imaginer une pratique urbaine, avant que ne soient construits les immeubles, et d’espérer répondre aux « attentes des habitants » par des aménagements extérieurs. Qu’ils se révoltent, ou qu’ils se taisent, ne dépend pas de nous. Presque tous en ont fait trop. On regrettera qu’ils n’aient pu assister à la rencontre de deux architectes, toute récente, et pas très loin d’ici…

CORRECTION

A treize heures, les limonadiers de la place de l’Hôtel de ville avaient fait le plein des tables sorties le matin même. Certains jours d’un hiver trop doux -tel était le cas cette année – il n’est pas déraisonnable de boire son café en terrasse, face au soleil chauffant les chairs émergées d’un pull sombre et d’une veste épaisse. L’immobilité favorisait cet apport calorique, accusait dans le même temps les effets du froid au contact de la chaise métallique. A mesure que le soleil déclinait à l’Ouest, ceux qui en étaient privés quittaient leurs tables en raison exactement inverse de leur attitude estivale, quand c’est la fraîcheur qu’ils recherchent. Rien de ce manège n’échappait à l’homme assis au plus près du mur, déjà frissonnant et seul dans le gris pâle de l’ombre portée. Architecte, il venait de décrocher sa plus belle commande : une place publique. Ce Parisien, d’une trentaine d’année bien sonnée, avait trouvé dans le Sud un havre commode, non pas que les bribes d’enseignement retenues de la capitale puissent y faire impression, mais parce que Paris juge avec la plus extrême indulgence ses avatars de province. Il n’aurait pu faire illusion à Paris, ne se faisait aucune illusion dans la région, mais s’était fait auprès des amis qu’il gardait à Paris la réputation d’un provincial de talent. Pour quelques années encore son inculture pourrait faire office d’immaturité. Ses premiers travaux avaient été accueillis avec la bienveillance qu’on accorde généralement aux prémices. Mais cette commande nouvelle le projetait brutalement dans la cour des grands. Il savait que son projet y serait jugé avec sévérité. tudiant dans les années 70, spectateur privilégié d’un renouveau mené par d’autres, il avait réglé son trait au rythme de parution des revues d’architecture. Constamment ébahi, constamment dépassé, il était assez intelligent pour ne pas partager l’opinion que se faisaient de lui ses aînés. Les cinq ou six places disponibles au firmament de l’architecture étaient prises, fermement tenues, en sorte que s’allongeait depuis dix ans la file des « jeunes architectes prometteurs » attendant leur tour, maintenant leur talent un cran en dessous de celui des maîtres. Insensiblement, à mesure que se prolongeait l’attente, le prix du ticket d’entrée s’élevait, pur artifice comptable, puisqu’en définitive aucune transaction n’avait lieu : personne n’entrait, personne ne sortait. En queue de queue, il était de bon ton de s’avouer vaincu et d’en rejeter la faute sur l’air d’un temps cruel.
A l’époque où il avait entamé sa formation, un petit livre des années 50 était encore systématiquement conseillé aux étudiants de première année. L’auteur remplaçait les constituants traditionnels de l’architecture (murs, toits, planchers, etc.) par une abstraction impalpable, l’espace interne, et l’identification des choses vues par une expérience spatiale qui serait le propre de l’architecture, partout où l’œuvre de l’homme a limité des « vides », des « clos », qu’il s’agisse de dedans ou de dehors. L’analogie ancienne de la place publique et de la chambre à ciel ouvert était reconduite sous une forme abstraite : un « clos » à cinq pans (le sol et quatre murs). Alors que toutes les règles de l’architecture classique étaient bouleversées, il restait possible d’écrire une histoire de l’urbanisme allant de l’agora athénienne à l’esplanade de Brasilia sans solution de continuité, au nom d’un sentiment de l’espace déployé à la manière des poupées russes – le lit dans la chambre dans l’appartement dans l’immeuble dans la rue dans la ville dans la campagne – figure fractale, dit-on aujourd’hui.zL’idée a non seulement survécu aux attaques raisonnées, mais, de manière plus remarquable encore, au renversement total des points de vues sur la modernité. En de bonnes mains, le concept d’espace fournissait les plus belles pages d’écriture. Plus communément, le sentiment de l’espace était le fond de sauce d’un élitisme transi. Dès lors que l’objet de l’architecture n’était pas vu par le commun des mortels, il devenait une marque de distinction (au sens où l’entend un certain sociologue) et jouait pour les étudiants le rôle d’un rite initiatique d’autant plus impressionnant qu’il se déroulait dans une église : Saint Charles à Rome, Saint Stéphane à Londres, Sainte Sophie à Istanbul, Saint Vitale à Ravenne ou le Saint-Esprit de Florence, espaces majeurs, scandaient un chemin de croix prolongé sur les parvis : Saint-Pierre de Rome, Saint-Marc de Venise… Mais s’il y a un sens de l’espace intérieur, et personne ne contestera qu’il ait son droit à l’existence, il doit bien y avoir quelque chose que l’on pourrait appeler le sens du dehors. Le professeur avait été pressenti pour cette fameuse place. Il n’appréciait que très modérément l’architecte qu’on lui avait préféré, mais se flattait d’avaler les couleuvres avec élégance, comme une marque de maturité. Apercevant son cadet par hasard, il crut devoir répondre à son salut et lui accorder quelques mots : « Alors, cette place, ce sera le vieux port, ou la cité radieuse ? - Bonjour, mais je ne vois pas… le port ? la cité radieuse… » Le professeur laissa traîner plus longtemps que de coutume l’embarras qu’il avait délibérément provoqué. Jugeant triviale l’opposition à laquelle il avait d’abord pensée (entre la tradition provençale et le modèle importé, Pouillon contre Le Corbusier), il cherchait un raccord plausible : « La place sera dedans, ou dehors ? - Dehors, je suppose. - Alors, c’est le port ! un grand espace ! De longues façades, une ligne tendue au plus bas. En élevant les murs, l’espace serait restreint, ou trop bas de plafond, s’il était couvert. Considère maintenant le séjour en duplex de la cité radieuse : un grand volume, mais au contraire du port : il paraîtrait plus petit s’il était moins haut, confiné, s’il était décapoté. Tendanciellement, l’espace se déploie à l’horizontale au dehors, à la verticale au dedans ». Il avait souligné les derniers mots d’une pointe d’accent. « Tu souris ? tu ne me crois pas ? Pas de mystère, pourtant : la lumière latérale envahit le dedans à mesure que s’élève la façade et que la profondeur de la pièce est restreinte, la lumière zénithale croît en raison strictement inverse au dehors. Mais je m’adresse à toi comme à un étudiant de premier cycle. L’habitude sans doute et j’en suis navré. Il fait froid, allons au soleil ! Allons ! Ou plutôt non, ce sont des dessins que tu as là ? Montre-les ! » Levé, debout, assis, avant que le Parisien n’ait pu le retenir il avait le carnet dans les mains, tournant les pages en hochant la tête. - Tu tiens vraiment à cette grande courbe tendue ? à ce portique… ça ne va pas ! Tu as dessiné ça comme un dedans, comme une chambre à ciel ouvert, un atrium. - Camillo Site emploie cette image à propos des places publiques. C’est un bon auteur, n’est ce pas ? - On le dit, on le dit… Mais de la maison on dit aussi : un toit ! le ciel n’est pas un toit ! Au contraire : dans le ciel, on voit les toits. La ligne des faîtages découpée sur fond bleu. déjoue l’effet que susciterait l’articulation nette d’un mur à un plafond ; les crêtes délient la clôture et projettent vers le ciel des objets isolés. La place n’est pas une chambre à ciel ouvert, certainement pas un espace clos. Considère les plus belles places occidentales, tout contribue aux effets d’isolement, d‘éloignement et de distinction des choses. Quant à ce dessin… Comment appelles-tu cette forme ? - Un rectangle, à peu près, et deux courbes tendues, pourquoi pas ? - Non, il y a des places rectangulaires, des carrées, des rondes, plus souvent encore n’importe quoi, mais ça, c’est le plan d’un dedans. Pense au débouché d’une rue étroite. C’est sur la place et elle seule que le spectateur identifie les maisons, distingue les îlots clairement déliés les uns des autres. Par les toits, il a une idée de la complexité des parcelles, et par-dessus les toits, une idée de la ville. La place est un lieu d’identification et de mesure des choses, un jaillissement d’objets isolés dans leur forme la plus claire, cachée partout ailleurs : l’élévation géométrale. C’est la conception des architectes classiques. Au dehors, plus qu’à l’espace, ils s’attachent aux façades. Elles ne s’assemblent qu’à la seule fin d’une mutuelle mise en scène de leurs splendeurs. La place publique est moins souvent une oeuvre en elle-même que l’écrin des maisons qui l’entourent. Quatremère De Quincy est très net à ce propos : une place sans monument ne doit rien à l’architecture. Et s’il faut finir par les modernes, au fond, la composition atmosphérique dont parle Le Corbusier, l’agencement délie des masses, je le vois en oeuvre dans toutes les places que j’aime. Ne me parle pas de continuité urbaine. Surtout pas ! ça n’amuse plus que les urbanistes d’Etat. On en revient… que veux-tu, je suis les modes ! » Cela dit d’une traite, presque sans souffler, le professeur était entraîné par son élan plus loin qu’il ne l’aurait souhaité. Il fallait filer, après une formule aussi péremptoire qu’énigmatique : « Crois-moi, dessine les dedans en plan, les dehors en façade, et laisse parler le ciel ». Resté seul, l’architecte considérait ce qui n’avait été qu’un divertissement avec le manque d’humour qui caractérisait ses moments d’intense réflexion. Pour la première fois il se sentait autorisé à penser comme tout le monde, alors qu’il n’avait jamais cessé de voir comme tout le monde : les choses distinctes les unes des autres, un palais à droite, une maison à gauche, un point d’orgue au fond… et l’espace comme la somme des distances et des angles qui séparent les objets, des efforts et du temps qu’il faut pour aller de l’un à l’autre. C’est l’espace des promenades touristiques (« durée : une heure environ ; après l’église, tourner à droite vers la place de la Mairie ; au-delà des escaliers, terrasse et beau point de vue sur la vallée… « ). C’est également l’espace du projet. Le sens du dehors rend compte de l’émerveillement des détails. La place publique est un espace sans qualité, transparent à la qualité des choses qui s’y côtoient. Du moins, c’est ce que pensait l’architecte. I1 restait malgré tout persuadé qu’un travail simplement honnête (quatre trottoirs, deux bancs et de belles maisons autour) n’était pas conforme à son plan de carrière. Vraisemblablement. il ne renoncerait pas au dessin maniéré que le matin même il avait présenté au maître d’ouvrage. Il y ajouterait encore quelques preuves de sa virtuosité, livrant au bout du compte une sorte de cour intérieure boudée par les passants, amusant la galerie, approche infinitésimale de l’inaccessible notoriété. Il n’attendait personne. Il avait froid. Il quitta la place après avoir payé sa consommation.

09-UN BUREAU DE POSTE EN RASE CAMPAGNE

PROGRAMME

« Un spirituel social démocrate allemand des années 70 a dit de la poste qu’elle était un modèle d’entreprise socialiste. Rien n’est plus juste. La poste est actuellement une entreprise organisée sur le modèle du monopole capitaliste d’Etat… le mécanisme de gestion sociale y est déjà tout prêt. Une fois les capitalistes renversés, la résistance de ces exploiteurs matée par la main de fer des ouvriers en armes, la machine bureaucratique de l’Etat actuel brisée, nous avons devant nous un mécanisme admirablement outillé au point de vue technique. Toute l’économie nationale organisée comme la poste… tel est notre but immédiat » (Lénine – L’Etat et la Révolution) On montrera, par un projet de bureau de poste édifié en rase campagne, que le programme de Lénine préfigure l’effondrement du communisme, et plus généralement, la fin de l’architecture.

COMMENTAIRE

Ceux qui ont sincèrement milité pour la reconstitution de la forme et de la vie urbaine sont déroutés par la vulgate qu’ils ont contribué à créer : la cité comme agglomérat de travail social, d’échelle humaine et d’espaces verts. Tandis que les détracteurs de la grande ville dénoncent son anonymat, ses défenseurs mettent en avant la vie de quartier et ses lieux de rencontres : « on se connait, on se parle ». On se parle peu, sans se connaître. Telle est la fonction majeure du seul lieu de sociabilité qui ne soit pas préfabriqué par une ribambelle d’animateurs sociaux et culturels, mais qui prenne argument d’affaires sérieuses : la file d’attente. Là, seulement là, des inconnus échangent de brèves paroles et se quittent sans conséquence. Ce qui a été dit compte moins que le rapport qui s’est lié : l’identité d’opinion. Alors que les citadins de la première moitié du siècle ne dédaignaient pas la dispute, la conversation de file d’attente est la recherche passionnée d’un consensus. Le bureau de poste est propice à ces échanges furtifs. Les clients attendent, le nez tendu vers les guichets (aimer, c’est regarder ensemble dans la même direction). Dans cet inconfortable alignement, le corps balance d’un pied sur l’autre. Souvent, l’alignement militaire se relâche, les têtes se tournent de droite et de gauche, les regards se croisent, les yeux se baissent. On murmure, on grommelle avant qu’une observation ne soit faite à haute et intelligible voix. Il s’agira, en règle générale, de quelque indignation concernant les lenteurs de la fonction publique. L’approbation muette suffirait. Mais les plus téméraires risquent une réponse : « Ne m’en parlez pas ! » Pourquoi en parler ? le courant est passé, tous se sont reconnus du même avis. Miraculeusement, le social prend corps : c’est « l’opinion générale ». La file d’attente d’une poste est une métaphore de la ville. L’information circule. Les gens sont là pour ça : un colis, une lettre, un télégramme, un chèque… Les moyens de communication les plus rapides sont à leur disposition. Mais le lieu des départs et des arrivées bouchonne. La machine se grippe dès que les informations reprennent du poids, de la matière et du sens dans les mains de ceux à qui elles sont destinées. Le bureau de poste, comme la ville, est un immense embouteillage d’informations. Enthousiastes, ses initiateurs en exaltaient le lyrisme : « la télégraphie fait de chaque poste le centre du monde ». Auparavant, les messages restaient enracinés dans le domaine du visible, nécessitaient des supports matériels et des transports effectifs. Aux signes sensibles, le télégraphe substitue un flux impalpable. A l’expérience physique du voyage et de la rencontre, il substitue le transfert instantané. Aux distances, il substitue des tarifs… Le télégraphe abolit l’espace et constitue l’Information comme activité séparée. Dès lors qu’en 1879, les administrations postales et télégraphiques fusionnent, les bâtiments de poste changent de nature. Ils étaient des locaux de pure commodité. Ils deviennent les parties émergées d’un réseau complexe et secret. Au 20° siècle naissant, quand Lénine en fait l’apologie, la poste est l’archétype de l’organisation moderne de la production, elle se résume à « de si simples opérations d’enregistrement, d’inscription, de contrôle, qu’elles seront parfaitement à la portée de toute personne pourvue d’une instruction primaire ». La poste est une des premières tentatives de taylorisation du travail intellectuel. Elle nécessite un espace approprié. Si le réseau évolue au rythme des techniques les plus modernes, ses points d’encrages restent tributaires de la plus archaïque des productions humaines : la maison. Dès lors qu’il s’agit de pierre, de béton et d’acier, l’intendance ne suit pas. Les nouveaux moyens de communication traînent comme un boulet les terrains et les locaux nécessaires à leur fonctionnement, subissent à contrecœur leur mode de financement et les délais de leur mise en oeuvre. L’administration des postes est naturellement réticente à la maîtrise d’ouvrage et à l’investissement immobilier. Un corps d’architectes agréés est chargé de construire les bâtiments nécessaires. Ils sont peu nombreux. En 1990, la poste est propriétaire de 30 bâtiments. Elle n’est possède encore qu’un cinquième en 1914. L’hôtel des Postes est équipé de toute la quincaillerie monumentale et républicaine : ordres classiques, sculptures allégoriques, inscriptions lapidaires. Progressivement, des motifs récurrents singularisent l’architecture postale : le bâtiment est implanté dans une parcelle d’angle ; l’entrée est située au carrefour des rues, rehaussée d’une tour d’angle moins solennelle et plus dynamique que la symétrie des palais institutionnels. C’est le cas des postes de Toulon ou Carpentras. C’est également le cas à Berlin ou Shangaï. Mais tandis que la presse raille les « Palais Babyloniens de la téléphonie », plus de 95% des bureaux de postes sont loués à des particuliers ou aux collectivités locales. Si ces dernières souhaitent ardemment la création de bureaux, elles n’ont pas souvent les moyens d’en soigner l’architecture. Au delà du strict nécessaire, les efforts financiers portent plus volontiers vers la Mairie et l’Ecole, gérées par la commune, que vers un bâtiment loué ou prêté à l’administration des PTT. Parfois les collectivités locales associent la poste à la mairie. C’est le cas à Méounes, Villeneuve Loubet-Plage ou Barbentane. Le plus souvent, il s’agit d’un bâtiment d’emprunt ou construit à la hâte, d’une monumentalité à peine marquée ; un linteau surdimensionné à la Ciotat ; deux pilastres au Puy-Sainte-Réparate ; un simple bandeau à Gonfaron, Pierrefeu ou Eguilles. Les locaux d’emprunts répondent mal aux besoins nouveaux. De plus en plus souvent, des constructions spécifiques sont nécessaires. Une sous-direction des bâtiments est créée en 1930. A la veille de la guerre 80 000 m2 d’équipements postaux sont construits chaque année. Ce rythme est retrouvé et dépassé après la libération : 100 000 m2 par an à la fin des années 40, passant progressivement à 200 000 m2 dans le courant des années 60. Le nombre des architectes des PTT restant stable (38 de 1936 à 1967), des architectes sont de plus en plus souvent sollicités hors du cadre. Mais pour l’essentiel, le surcroît de travail confié aux concepteurs est compensé par un allégement de leur mission. Le contrôle des prix et les études techniques sont en partie pris en charge par les services de PTT. La programmation, surtout, permet une économie de conception. Il faut voir l’assemblage des locaux (logements de fonction, bureaux, espaces réservés aux travaux de manutention et de tri, espace d’accueil du public) comme une machine à enregistrer, trier et distribuer les différents services postaux. Les tâches sont minutées. Les surfaces et les liaisons sont précisément calculées et standardisées. Dès 1922, des architectes agréés portaient leur attention sur la division et l’efficacité du travail. Mais ce projet est trop sérieux pour être laissé à ceux qui l’ont appelé de leurs vœux. Le travail de classement des fonctions, de typification et de standardisation des espaces est progressivement assuré par l’administration elle-même, qui bénéficie d’une expérience et d’une technicité croissante ; c’est elle qui hiérarchise ses besoins ; c’est elle qui est en mesure de définir les espaces appropriés. L’essentiel du projet est défini en amont ou en dehors des préoccupations architecturales. Souvent, l’architecte se contente d’habiller le plan qui lui est transmis. L’image d’une poste modeste et familière a depuis longtemps supplanté celle des hôtels des postes citadines. Elle contamine l’architecture savante. Ainsi, Gaston Castel (1886-1971), classique quand il s’agit de construire une annexe de palais de justice, renaissant dans le dessin d’une mairie, fricotant dans le genre moderne pour un théâtre, adopte systématiquement le style provençal pour ses projets de poste à Maussane (1933), Maillane (1931) et Fontvieille (1931). Dans les années 60, l’administration postale encourage le régionalisme : « … elle s’attache à respecter le style et le matériau de la région : toits à longues pentes et balcons en Alsace, pignons à redents en Flandre, auvents savoyards, colombages normands, tuiles rondes en Provence, façades blanches et toits asymétriques dans les Landes, reflètent la variété d’expression de l’architecture française. » Enfin, dans les années 70, le corps des architectes agréés est dissout, et la commande est progressivement élargie. Mais la poste a été trop massivement banalisée pour qu’une image clairement identifiable puisse servir de modèle aux architectes de ces dix dernières années. Certains d’entre eux jouent à contresens : la poste des Pennes-Mirabeau est couverte d’un toit à deux pans, placé en diagonale, qui évoque certains gymnases rencontrés un peu partout dans la région ; la poste de Marseille-Combaud ressemble aux bureaux d’une compagnie d’assurance ; à Hyères-Principal, l’architecte hésite entre ces mêmes bureaux et le bardage d’un entrepôt ; à Cannes-Rangein et au Pontet, les concepteurs se réfugient dans la plus stricte insignifiance, parviennent à ces images vides que certains artistes conceptuels – c’est leur affaire – recherchent passionnément. La plupart se rabattent sur le régionalisme. Las… le néo-provençal sied mal aux équipements publics : à Saint Mitre-les-Remparts, la poste est camouflée en grosse villa, à grand renfort de tuiles, de cheminée rustique et d’auvent plein Sud ; celle de Cabrière s’apparente à un gros mas retapé ; à Mormoiron, c’est une maison de ville ; à Bormes-les-Mimosas, un petit immeuble de rapport… Enfin, les concepteurs échouent systématiquement dans l’insertion urbaine. Les postes de Nice-Madeleine, Marseille-Chave, Roquebrune Cap-Martin et tant d’autres, sont de tristes rez-de-chaussées d’immeubles, que rien ne distingue d’un garage ou d’un épicerie, que rien ne signale comme équipements publics. La modernité est abâtardie. La forme urbaine est négligée. Partout, la tuile canal tient lieu d’architecture. Sans doute, les incertitudes de l’architecture postale relèvent d’un désarroi plus général. De rares lots de consolation : l’arrière de la poste de la Valette (une jolie chaufferie) ; le portique d’Aubignan (perdu dans les arbres) ; les meurtrières de la poste d’Orange (une masse solide et bien proportionnée), le parallélépipède de Nice-les-Moulins (sous un bel immeuble)… Force est de constater que si l’histoire de l’architecture moderne a pu se passer des postes, la poste moderne tend à se passer d’architecture. La question posée par Banham – « Si une maison contient (…) tant de services que l’ensemble de ces appareils pourrait tenir debout sans prendre appui sur elle, – alors à quoi sert la maison ? » – pourrait s’adresser à l’administration des postes. Les timbres laissés en dépôt dans les bureaux de tabacs, les boîtes aux lettres, les téléphones publics et privés, les billetteries automatiques, la multiplication des opérations réalisables par minitel, permettent d’envisager à terme la suppression du bureau de poste. Chaque fois que la poste accroît ses services, le bureau perd une de ses exclusivités. De plus en plus, le câble s’insinuent dans les murs de nos maisons. Il est probable que la fréquentation publique des blocs émergés du réseau télématique va se raréfier, comme s’est déjà raréfiée la fréquentation des cinémas, au profit du magnétoscope. Déjà, les centres de tri, les centraux téléphoniques sont des temples fermés.

CORRECTION

Il faut signaler, parmi les réponses au programme, ce très beau bâtiment rectangulaire. Des mauvaises langues l’accuseraient, un peu vite, de tubarder la poste que Samona à réalisé à Rome, dans le quartier Appio. Tafuri y signale l’opposition entre « la masse des volumes supérieurs, rendue abstraite par une série d’ouvertures régulières » et « une dématérialisation du volume inférieur », qui, pour le suivre, deviendrait « un moyen de composition (et) une expression propre à Samona ». Plus trivialement, cette opposition est induite par la balance du programme : 1/3 de file d’attente en bas ; 2/3 de bureaux dans les étages. On la retrouve, dans notre région, à Orange, Fos-sur-Mer, au Prado de Marseille et à Saint Barnabé. On peut, dans ces conditions, exclure la copie au bénéfice du doute. Le projet vaut surtout par son mépris du thème proposé : pas trace de la fin du communisme dans ce dessin… si ce n’est par défaut : malgré Banham, on construit des maisons ; les files d’attente perdurent ; et le public continuera obstinément à s’aligner en rang face aux guichets que l’on voudra bien lui laisser… faute de quoi, des événements récents nous l’ont montrées à l’Est, il sombre dans la barbarie.

10-UN LIEU DE FIN DE VIE À VAISON-LA-ROMAINE

PROGRAMME

On envisage, dans une ville moyenne du Sud de la France, de créer un établissement d’accueil pour personnes âgées. On demande d’en proposer les principes généraux, et le site où il pourrait le plus utilement être édifié.

COMMENTAIRE

Le grand âge est une invention récente. Très longtemps, on meurt jeune, lépreux, pestiféré, affamé, usé, infirme avant trente ou quarante ans. On ne peut pas, avant le XVIII° siècle, parler d’infirmités dues à l’âge, plus qu’à tout autre chose. C’est le vieux bourgeois qui, d’abord, apparaît comme catégorie séparée, symbole de la stabilité familiale et de la transmission du patrimoine. Dans le même mouvement, on découvre la vieillesse des pauvres, comme une affliction parmi d’autres, traitée parmi les autres. L’hospice, hérité du moyen-âge, lieu d’enfermement des contagieux, des infirmes et des fous, s’occupera des vieillards au même titre et selon les mêmes modalités. La Révolution tentera, par décret, d’instituer des pensions qui se substitueraient à l’hospitalisation. Mais les hospices sont rétablis en l’an V. La médecine, après la République, va se pencher sur le sort de ceux dont l’enfermement n’est plus justifié par aucun discours d’exclusion légitime. Les contagieux, les infirmes et les fous, objets d’études, de recherches, parfois de découvertes thérapeutiques effectives, vont tour à tour quitter l’hospice pour des lieux de soins spécialisés. Seuls demeurent les « incurables », c’est-à-dire, de plus en plus, les vieillards. Au XX° siècle, les progrès de la médecine et de l’hygiène accroissent la durée de la vie. La famille se resserre autour du couple et de ses enfants. La protection sociale est conquise, instituée, perfectionnée. Les vieillards sont à la fois plus nombreux, plus rejetés, mieux protégés. Les formes d’accueil se diversifient. Mais dans les années 60, le rapport Laroque inaugure la politique sociale du « maintien à domicile ». Des aides ménagères, des soins et des repas livrés à domicile, des systèmes d’alarmes rapides prolongent la période où une personne âgée, même handicapée, peut vivre chez elle. Cette politique est plus tard prolongée par des dispositifs appropriés aux cas les plus graves : appartements thérapeutiques ; centres de séjours temporaires pour des personnes susceptibles, à terme, de réintégrer leur domicile. Ces interventions ont un effet direct sur les établissements d’accueil : les personnes âgées entrant en institution ont, de plus en plus souvent, épuisé les possibilités du maintien à domicile. Elles sont plus âgées et plus gravement handicapées que par le passé. Quelle que soit l’ampleur des efforts entrepris, les lieux de fin de vie perdurent, comme reliquat des progrès les plus significatifs.

CORRECTION

L’architecture nécessite autant de distance que d’empathie. S’imaginer mourant n’est pas bon. Plus sûrement, la vieillesse d’un proche peut servir d’argument. Vous le remarquerez sans trop y croire : ses réparties seront moins vives, ses thèmes favoris plus longtemps ressassés, ses gestes moins sûrs, ses plaintes plus fréquentes que ses colères et plus rares vos visites. Le premier accident surviendra en votre absence. Tout sera fait pour son confort : bref séjour dans une résidence temporaire ; installation d’une téléalarme dans son logement ; aide ménagère ; soins à domicile… au pire succèdera un mieux, au mieux, de pire en pire. Qui aura le premier parlé d’une maison de retraite ? Vous l’aurez oublié ce jour-là. Emu, sans doute, vous serez surtout étonné d’avoir, pour la première fois, décidé à sa place du lieu et de l’heure. Que diriez-vous d’un logement ou vous seriez déchargé du ménage, de la lingerie et de la cuisine, ou un restaurant, un service médical et un club seraient mis à votre disposition et celle de vos pairs ? Vie de rêve ? Pourquoi pas ? Ce pourrait être un village de vacances, une résidence universitaire, une maternité, un hôtel de luxe, lieux de détente ou d’études passionnées, d’accomplissement ou de réussite sociale. Dès lors qu’il s’agit d’un établissement d’accueil des personnes âgées, la même ségrégation, la même promiscuité, les mêmes services, le même programme en somme, sont signes de renoncement, d’ennui, de désespoir. Vous ne retrouverez plus jamais le charme qui vous a fait choisir un établissement plutôt qu’un autre. Tout vous semblera gris, triste, suspect. Ce hall que vous traverserez en lui tenant le bras, ce couloir interminable au rythme de ses pas décalés des vôtres, ce lit étriqué, un mur délavé, la fissure d’un plafond, le fil apparent d’une moquette, inaperçus partout ailleurs, seront autant de signes d’une décrépitude dont vous n’avouerez jamais qu’elle frappe les gens plus que les choses. Un cinéaste lucide resserrerait ses plans sur les membres désœuvrés, les mains nouées, les gestes fébriles, les regards vides ou. au contraire, à l’affût du moindre mouvement. Mais vous détournerez les yeux hors champ, sur les murs. L’architecture n’est rien. Ce serait une banalité de le dire si ne s’insinuait pas dans les choses la tristesse des âmes. L’architecture a bon dos, dont tous les dispositifs, appliqués aux établissements d’accueil pour personnes âgées, sont par avance condamnés : les couloirs (sont-ils différents dans les grands hôtels ?) ; la ségrégation (celle des cités universitaires est-elle mal vécue ?) ; le gigantisme (celui des centres de vacances manque-t-il de partisans ?) ; la froideur hospitalière (celle des maternités entrave-t-elle le bonheur d’être mère ?). Tout peut-être tenté en retour : la coursive et le patio, la fluidité et le cloisonnement, la convivialité ou la privatisation… un moment accablés de tous les maux, les murs sont chargés d’espoirs excessifs. Son corps amaigri vous sera étranger. Vous ne reconnaîtrez plus son visage. Ce ne seront plus les bras qui vous avaient porté, les mains qui vous caressaient, les gestes amples qui vous ravissaient. Les yeux ne devineront plus rien. Le héros qui inspire Michel-Ange ou Le Corbusier est jeune, grand, large d’épaules. Il allonge sa foulée dans les couloirs, franchit deux par deux les marches d’un escalier quand l’urgence d’une situation l’exige. C’est l’émotion, plus souvent que l’effort, qui lui coupe le souffle. C’est à lui que s’adresse l’architecture. Une porte doit être ouverte, un escalier monté, une ville parcourue de long en large, scandée à son rythme. Comment régler la ville et la maison à l’allure d’un corps usé ? Les plaies sont surmontées souvent, parfois même une occasion de dépassement, sursaut de volonté. Elles n’ont jamais été désirées, jamais intégrées à l’image des corps qui les ont subies. Comment hausser le vieillard au statut de l’homme idéal ? Comment fonder une architecture sur son image ? Quelques uns d’entre vous ont tenté l’exercice. D’aucun, prenant acte de la dégradation du corps, exaltent l’agilité de l’esprit, « dignité de l’oeil face au reflet qu’il a de lui ». Mais à son tour l’oeil s’éteint, l’esprit désorienté se tapit dans la démence. Moins spectaculaires, les évocations de la convivialité villageoise et de la vie de quartier sont autant de reconstructions d’un vieillard idéalement sage, idéalement patient, éternel paysan scrutant le temps qu’il fera demain. Faut-il rappeler que le quatrième âge d’aujourd’hui a été l’acteur de deux grandes guerres modernes, d’une formidable révolution technologique, du vaste exode des campagnes ? Ce n’est pas, la plupart du temps, la maison du père léguée par le père du père qu’ils ont quittée pour l’institution, mais l’aboutissement d’un projet social : monter en ville, y prospérer. A l’aune de leurs ambitions, la sagesse qu’on leur prête est un engourdissement des sens, une restriction des perspectives, l’expression d’un désabusement qu’ils auraient eux-mêmes condamné quelques années auparavant. Le corps meurtri, l’esprit amoindri, nécessitent des aménagements qui sont autant de restrictions des moyens architecturaux : marches adaptées ; pans si faiblement inclinés qu’ils sont inexploitables ; gabarit de fauteuil roulant qui limite l’éventail des hauteurs d’allèges ; plus généralement, des mouvements moindres dans un espace moins qualifié. Vous règlerez d’abord votre pas au sien. Vous lui tiendrez le bras. Vous l’aiderez à se coucher, à se laver, à s’habiller. Vous baisserez les persiennes à sa place. Aux tâches les plus triviales, vous serez sollicité dans la gêne… Prenant acte des handicaps, un projet examine « le besoin dans sa réalité la plus triviale : ils sont là, ensemble, et cette communauté ne résulte pas d’un choix individuel mais d’un mode de gestion de la fin de vie… » Tous les projets n’ont pas la modestie exemplaire d’un travail sans illusion sur les commodités élémentaires. Le défi d’architecture, s’il ne peut plus se jouer au niveau symbolique, va s’investir dans la fonctionnalité, à la recherche d’une improbable thérapie architecturale. Par l’agencement des murs, il s’agit de susciter le mouvement, de provoquer la rencontre, de gérer les rapports des résidents et du personnel… D’évidentes qualités architecturales n’estompent pas l’ambition démesurée du propos : guérir par l’architecture… Afin d’encourager le déplacement des pensionnaires, on répartit librement les services sur un plateau libre. Parce que le vieillard est privé de ville, on conçoit le logement « comme une maison dans la maison » ; on reconstitue la ville au sein de l’établissement, on propose la pratique des services comme succédané de la pratique urbaine. Au bout du compte, les projets de « machine à guérir » se réfugient dans le simulacre. Vous l’inciterez à sortir, vous l’inviterez au restaurant. Vous supporterez d’interminables mastications, fixant dans ses yeux le regard que vous ne voulez pas porter alentour. Vous sentirez, aux tables voisines, la réprobation, la curiosité, ou pire, la compréhension sirupeuse de ceux qui savent et l’ont déjà subie. La régularité hebdomadaire de ces échappées émoussera votre ardeur. L’embarras submergera la tendresse, la honte succèdera à l’ennui. Privé de sa liberté de mouvement, relégué, le vieillard veut voir et vivre la ville avec passion. Une fenêtre sur rue, même au nord, sera presque toujours préférée à une vue plein sud sur un jardin. Un hall largement vitré sur l’extérieur aura plus de succès que les foyers, les salles polyvalentes et les bibliothèques désertes. L’articulation de la ville et de l’institution est en conséquence le thème privilégié de nombreuses propositions. La ville s’insinue dans l’établissement d’accueil : galeries marchandes, crèches, restaurants sont glissés sous les patios, accolés, frottés aux murs. L’établissement est dispersé dans la ville : maisonnées, appartement thérapeutique… Aucune institution n’a tant suscité le désir de sa propre abolition. Mais la ville se rebiffe. Peu de gens supportent ou recherchent le rappel permanent de leur destinée : poussière…. Les promoteurs privés sont, la plupart du temps, réticents à des promiscuités dont la haute moralité les touche peu. Vous ne l’aimerez plus. Vous répondrez mécaniquement à ses questions répétées, partenaire impassible d’une conversation convenue. Votre patiente indifférence vous soulagera d’abord, avant de vous désoler. Peut-être alors aurez-vous la chance de croire que cette astreinte n’est pas moins authentique, tendre et aimante que vos frayeurs. Le camouflage reste un dernier recours. Puisque le programme s’apparente, par sa taille et ses services, à un hôtel, à une résidence universitaire, à un village de vacances, pourquoi ne pas en apparenter les formes ? Puisqu’au terme de tous les efforts déployés pour le « maintien à domicile » des personnes âgées, l’entrée en institution fait de l’institution le domicile réel, pourquoi ne pas oublier toute spécificité du programme pour s’en tenir à la conception passionnée des meilleurs domiciles possibles : maisons de ville, îlots, villas ? Un programme détaillé convient peut-être mieux à cet exercice qu’une vague recommandation de principe. Aussi lourds qu’ils puissent être, les besoins, débarrassés de leur charge affective, s’expriment sous forme de contraintes précises : pente des rampes, dimensions d’escaliers, largeurs minimales des couloirs, aires de retournement de 150 cm de diamètre pour les fauteuils roulants, etc… S’il est difficile d’exalter les handicaps, il reste possible de faire du logement, de l’architecture, de la ville, malgré ces contraintes, d’autant plus volontiers respectées qu’elles sont désincarnées, strictement techniques. Le concepteur s’en accommode avec la même énergie, le même appétit que ceux qui conservent leur dignité malgré leurs handicaps. Ici, plus qu’ailleurs, quand aucune image positive de la vieillesse ne s’impose absolument, le concepteur peut désirer des règles du jeu assez nettes pour n’avoir plus qu’à penser l’essentiel. Comme toujours, les programmes et les règlements apparaissent comme un fatras encombrant, figé, stupide, aliénant la conception. En la circonstance, un sentiment nouveau submerge l’exaspération légitime de l’architecte. Le strict respect des règlements le soulage d’un investissement qu’il ne veut pas ou ne peut pas assumer. Chacune de vos visites sera plus pénible que la précédente. Vous gagnerez en cynisme et en respect des horaires. De rares moments de tendresse infinie vous sembleront des leurres. Vous n’aurez plus d’autre certitude que celle de payer une dette. Vous vous méfierez de ce qui ne coûte rien. La maison d’accueil des personnes âgées, telle qu’elle a été évoquée, ne vaut que pour un nombre restreint d’établissement. Ailleurs, la règle reste le mouroir, les locaux vétustes, les équipements inadaptés, l’absence du confort le plus élémentaire, la plus extrême solitude dans la promiscuité la plus abjecte. Des efforts financiers immenses restent à faire pour garantir la moindre des dignités. Dans l’Ecume des Jours, la maison de la jeune Chloé se referme sur son agonie. Le plafond descend, les murs se rapprochent. De domicile en résidence, de retraite en hôpital, la vie du vieillard est constamment restreinte : vingt, quinze, douze mètres carrés… A l’engourdissement des membres et des sens s’ajoutent les rigueurs budgétaires. L’invocation des bons sentiments, de la sagesse des anciens et du plaisir de les fréquenter cache souvent le pire. Tout autant, la recherche de solutions architecturales est suspecte. A ce titre, les propositions les plus chères sont aussi les plus respectables. Il faut payer, simplement : de la pierre, des chambres spacieuses, des fenêtres et des balcons largement dimensionnés…

11-UN MAUSOLÉE EN ORIENT

PROGRAMME

Et comme ils étaient dans les champs, Caïn se jeta sur Abel son frère et il le tua. Alors l’éternel dit à Caïn : « où est Abel ton frère ? » Caïn répondit : « je ne sais pas ; suis-je le gardien de mon frère, moi ? » L’éternel dit : « Qu’as tu fait. Le sang de ton frère crie de la terre jusqu’à moi.
Quelque part en Orient, sur un site paléolithique d’une importance exceptionnelle, on a découvert les restes d’un homme au crâne fracassé, enterré avec l’outil qui, selon toute vraisemblance, a servi à son exécution. Le rite funéraire que révèle les fouilles intéresse tout particulièrement les spécialistes. Les autorités locales ont tenu à marquer l’évènement par la construction d’un Mausolée, dont on demande les quatre façades à l’échelle de deux centimètres par mètres.

COMMENTAIRE

Le crime est un art simple… L’homme ment. Il sait où est son frère. L’éternel ne le voit pas ? Caïn l’aura caché ! Pourquoi ? Il ne craint pas Dieu au point d’avoir renoncé à son geste, sûr qu’il sera finalement découvert. Voilà Abel désormais étendu, les pupilles retournées dans leurs orbites. Bientôt, les membres seront froids et durs. Plus tard, la vermine rongera les chairs, empestant l’air et le sol. Caïn ne le sait pas encore que déjà le corps l’encombre. Il est en travers des sillons, empêchant tout travail, oppressant Caïn par un silence plus lourd que les leçons de morale qu’il lui infligeait tout à l’heure. Caïn veut s’en débarrasser. On peut imaginer un bosquet à quelques mètres de là. Caïn aurait traîné le corps inerte ? Il l’aurait redressé, tenu sous les aisselles et projeté en avant ? Le corps s’affaisse sur les branches sans qu’elles ne le dissimulent. Caïn se serait aplati sous les ronces, tirant sa victime après lui ? Ce n’est pas la manière d’un jeune laboureur emporté par la rage. Il y aurait une falaise, une rivière où jeter la chair flasque et lourde ? Le texte n’en dit rien.
Revenons aux champs : Caïn y travaille, il a un outil qui peut-être a servi pour tuer. Il frappe encore, entame le sol, creuse en ahanant, fait rouler le corps dans la brèche ouverte, y jette l’outil, s’accroupit et ramène la terre meuble sur Abel. Il n’a pas encore recouvert les pieds, retracé les sillons, l’Eternel intervient. Alors s’explique l’air de défi du criminel surpris et l’indice qui le dénonce : « Le sang de ton frère crie de la terre jusqu’à moi ».

CORRECTION

La scène primitive que nous imaginons informe mieux qu’aucune méditation sur la mort : avant d’être dédiée aux souvenirs, aux âmes, aux esprits, aux dieux, le rite funéraire exalte un problème d’intendance que se pose toute société raisonnablement organisée et sédentaire : les corps sont là, dont il faut se charger…

Certaines tribus africaines conservent le crâne du défunt dans un reliquaire qui s’enrichit au cours des générations. En Asie, on enterre, on immerge, on expose aux vautours. Aux Indes on incinère. Les lafars sont emballés dans des gaines de palmiers. Plus tard les maxillaires inférieurs et les os des membres sont enchâssés dans les branches d’un arbre qui les enveloppent en grandissant. A Marathon, les citoyens morts au combat sont brûlés tandis que les esclaves sont inhumés. Le Christ est mort en croix.
Pour peu qu’on oublie ce qu’en disent les doctes et les savants, l’histoire et la géographie de la mort nous apparaissent comme un corps démembré, un fatras de particules inintelligibles. Prêtant attention à la variété des rites, des croyances et des attitudes face à la mort, nous savons n’avoir en commun que ce moment ou, bon gré mal gré, il faut prendre des dispositions, administratives ou religieuses, concernant le défunt.
Aussi longtemps que l’Occident fut chrétien, l’exotisme de la mort des autres n’a pas troublé nos certitudes. Mais dès lors que notre société vit et revendique la pluralité des cultures qui l’animent, aucun ordre particulier n’est sensé s’imposer à nos cimetières. Il serait naïf de n’y pas voir la marque puissante et durable de la chrétienté.
Mais déjà s’y côtoient trois religions monothéistes, des athées de vieille souche, des agnostiques engagés, etc.
La même diversité hante nos rues. Mais nous y sommes contraints par les lois civiles, réunis par des appétits communs. La trivialité du quotidien nous lie infiniment plus que nos convictions. Nous disons bonjour aux dames, nous obéissons aux chefs, nous ne nous révélons que dans les livres, les rêves et la mort. L’épitaphe nous délivre.
Paradoxalement, le cimetière moderne, s’annonce comme le programme architectural dont le sens commun est le moins évident. D’une procédure, d’un hôpital, d’une école, d’un commissariat, nous attendons à peu près tous les mêmes services, nous subissons presque tous les mêmes brimades. Nous pouvons y trouver quelques significations communes.
La mort nous renvoie dos à dos. Dans un coin du Père Lachaise reposent les restes de Jim Morison, chanteur suicidaire et drogué. Pendant une dizaine d’années des foules s’y sont pressées, y organisant des sabbats n’entretenant que de lointains rapports avec les cultes évangéliques. Plus loin, un certain mur dit « des Fédérés » fut, dés 1880, le point de ralliement des salopards en casquettes. Plus loin encore, des fleurs toujours fraîches et abondantes marquent les tombes des plus grands spirites du siècle dernier.

Au milieu du cimetière moderne dans le désordre des convictions juxtaposées, trône le centre « Omniculte », étrange témoignage d’un peuple de dévots à l’excès « qui aurait érigé un autel au dieu inconnu » (Actes, 17,23). Abstrait de toute croyance particulière, on doute que ce refuge oecuménique puisse prendre forme, on s’étonne que le cimetière tout entier puisse « parler aux cœurs de tous les hommes ».
Les métaphores tombent à plat. Un cimetière paysager « liera la mort au cycle des saisons », un jardin de pierre « figurera le vide », un alignement implacablement égalitaire « exaltera l’uniformité du repos », etc… Ces images n’entrent qu’occasionnellement en résonance avec nos propres convictions, ne peuvent plus prétendre témoigner au nom de tous, comme elles le faisaient du temps où les têtes étaient fermement policées.
Nous soupçonnons pourtant une émotion commune, que tous les cimetières provoquent, et eux seuls, par l’omniprésence des corps qui demeurent. Aucun mémorial ne procure le même effet que le lieu de la présence matérielle des restes.
L’intrigue importe moins que les personnages, par cette seule évidence : ils ont vécu et leur corps sont là. Ils n’existeront jamais plus, jamais mieux que dans les derniers mots de leurs épitaphes. On peut tout regretter des tombes individuelles, leur mauvais goût systématique, la bimbeloterie envahissante, le désordre des hommages, la pauvreté des pierres et des textures… Mais là, au moins là, souvent pour la première fois, c’est chacun son goût, fut-ce par procuration déléguée aux parents et aux amis. Des messages délivrés côte à côte, des noms et des dates, il n’y a rien à dire, et pas de réponses à attendre.

La composition d’une tombe est probablement l’exercice le plus difficile qui soit pour autant que l’on aspire à la beauté. Mais le visiteur sera passionné à moins. Nous imaginons, préalable à l’enchaînement inéluctable des rêveries qui nous distinguent, un instant commun, une brève fascination du constat : untel de tant à tant. Alors le plus beau des tombeaux nous semble facile, tant la beauté est accessoire.
La manière dont sont rangées les stèles importe moins que l’évidence du classement, vertical ou horizontal, scandé ou monotone, en rangées, en lots, en sections et en quartiers… La mise en scène d’un désordre paysager est également fascinante.
Peu importe les métaphores, le sens, le caractère. Un fond commun de décence et de mesure nous fait regretter les genres trop franchement mignards, criards ou paillards. Pour le reste, un cimetière peut être métaphysique, paysager ou minéral, labyrinthique ou ordonné, il touche.
L’architecture d’un cimetière tolère des erreurs inimaginables partout ailleurs, supporte une dose considérable de médiocrité sans rien perdre de son intérêt.

Nous ne voulons pas encourager la négligence. Elle est trop fréquente pour ne pas saluer les efforts réalisés ici ou là, les moments trop rares où la fascination et la mort s’associent à la joie d’une belle proportion, aux émotions que suscite une scénographie habile, finalement au respect. Mais le premier hommage nous remue plus profondément, quels qu’en soient les moyens : avoir rangé les morts.
De ce point de vue, les projets se valent tous. Mais on doit préférer ceux qui – pour des raisons pratiques – ont imaginé un dispositif d’accès permettant aux préhistoriens d’examiner le corps, qu’ils sauront « faire parler », comme, en d’autres circonstances, un légiste saurait lui faire avouer le nom de son assassin.

Chez les Indiens Osage, il arrive qu’un criminel soit condamné. A tour de rôle, les officiants font mine de remplir d’eau une coquille qu’ils se passent de main en main et dont ils versent le contenu imaginaire dans la gorge du supplicié. Quand le simulacre a duré assez longtemps, l’homme est réputé noyé. Il se lève et disparaît dans l’indifférence générale. Après ce jour, il cesse d’exister. Il peut parler et gesticuler, personne ne le voit, personne ne l’entend. Jim Thompson rapporte qu’à la suite d’un coma, un Osage est revenu à lui au cours de la veillée funèbre. Tous sont sortis en silence. « C’était un des hommes les plus riches de l’Oklahoma, il possédait des tas de puits de pétrole. Et quand il est mort pour de bon – de solitude j’imagine – il y avait foule à son enterrement. Mais pas un seul Osage n’est venu. Pour les Osages, pour ses parents, pour ses amis, pour tous ceux qui comptaient pour lui, il était mort depuis des années ». Il n’est pas difficile d’être Osage, de ne pas voir et de ne pas entendre les vivants. La seule chose que nous ne sachions pas faire et que les cimetières nous aident à ne pas faire, c’est de soutenir le silence des morts.

12-LA MAISON D'UN PROPHÈTE

PROGRAMME

Au Sud de la péninsule arabique, le Yemen fertile, mais régulièrement surpeuplé, rejette un flux humain permanent. A travers le désert, des générations s’aguerrissent, pillant les bandes côtières, chassant, et chassés à leur tour vers le Nord. Les hommes rudes qui accompagnent le prophète dans ses premiers combats portent l’empreinte de cette vie nomade. Ils brodent leurs selles, taillent le cuir, à l’occasion rêvèrent une idole sculptée… Mais l’art majeur, c’est la langue commune, où chaque mot vibre du verbe dont il est toujours dérivé. Et c’est une joute oratoire, une assemblée de poètes qui, chaque année, réunit les tribus concurrentes. Ce sont ces hommes que fascine le parole révélée d’un dieu volontaire. Egaux, ils se battent en ligne, et c’est en ligne qu’ils prieront (la prière n’est-elle pas leur plus beau combat ?), côte à côte, seuls face à dieu, tour à tour prosternés et debouts, marquant la soumission qui s’impose et la dignité qui leur est reconnue. Le prophète est tourné avec eux, à quelques mètres en avant de la première rangée. La liturgie chrétienne est, dans le temps et l’espace, concentrée vers l’eucharistie, asymptotique en ses effets. Le dispositif le plus rudimentaire – une messe en plein air, par exemple – contient à lui seul toutes les architectures occidentales : la croix ; par le face à face des fidèles et du prêtre, un alignement paléochrétien ; par l’eucharistie, la verticale d’une cathédrale gothique ou le centre d’une chapelle renaissance ; par le geste, le mouvement d’une ellipse baroque… Au contraire, dans le temps comme dans l’espace, la prière musulmane est répétitive et homogène. Face à la communauté, aucun prêtre n’officie, aucune transmutation symbolique n’aura lieu. Le croyant ne devra pas élever le regard au dessus de l’horizon, ligne de fuite d’une cérémonie où rien n’est donné à voir. Pour l’essentiel, la prière n’induit qu’un écran vide, transparent au lieu saint et à Dieu ; à l’image du désert, une certaine forme de rareté, voire une rareté de la forme. On se propose, aux confins du monde connu, de construire la maison d’un prophète : il y vivra avec ses femmes ; il y prêchera à l’assemblée des fidèles, et priera avec eux.

COMMENTAIRE

L’exercice a été volontairement débarrassé des contingences historiques et des détails rituels. Ils méritent d’être signalés à présent. Le 24 septembre 622, Mahomet s’installe à Yathrib, qui deviendra Médine, la Ville (du prophète). Pour les deux cents croyants qui l’accompagnent, c’est l’an un de l’Hégire, de l’exil au Nord de la Mecque, loin de l’incompréhension des idolâtres, aussi loin de la Ka’ba, ce cube noir recouvert d’un drap que le Coran attribue à Abraham, et vers lequel, plus tard, ils devront se prosterner. Pour l’heure, ils s’assemblent dans la maison du prophète. On sait, assez précisément, comment elle avait été construite : un enclos carré de cent coudées de côté, quatre murs d’un peu plus de trois mètres de haut. Le mur du Nord était flanquée de deux rangées de poteaux, supportant un toit de feuilles de palmes liées par de la boue. Au sud, un abri plus restreint protégeait les miséreux. Le long du mur Ouest, au plus loin des prières, deux portes ouvraient sur les chambres d’Aïcha et de Sawda, les deux premières femmes du Prophète (plus tard, au grès de ses épousailles, Mahomet fit ajouter sept chambres contiguës – mais Aïcha resta sa préférée, et c’est dans sa chambre qu’il fut enterré, et à sa suite les deux premiers Califes, Abou Bakr et Omar). Quand aux repas, aux conférences, aux réceptions, aux tâches quotidiennes, elles se déroulaient au ciel ouvert de l’enclos. On doit se garder de juger ce dispositif rudimentaire à l’aulne de nos goûts, mais tout autant, d’en exagérer le prestige architectural dans le contexte du temps. Sans doute, les portes de pierres et l’enclos n’étaient-ils pas négligeables pour les hommes du désert, habitués aux tentes et au sable. Mais certains mekkois, probablement, étaient mieux lotis. Sans doute, au centre du mur de prière, un fauteuil rehaussé de deux marches conférait aux audiences de Mahomet une dignité certaine. Mais la tradition veut qu’en s’adressant à sa communauté, la oumma, il s’assied plus simplement sur les marches du fauteuil. Sans doute, le rôle politique du chef théocratique nécessitait-il un minimum d’apparat et de distances. Mais par ailleurs Mahomet menait une vie simple, ouvrant largement ses portes aux croyants. Tous vont et viennent dans sa maison, l’interrogent sans égards excessifs, l’interpellent jusque dans son lit, au point que l’Eternel dû, à plusieurs reprises, y mettre le holà : « La plupart de ceux qui t’interpellent de l’extérieur de tes chambres ne comprennent pas. Mieux leur vaudrait attendre que tu sortes » (Coran, XLIX, 5). « Croyants, n’entrez pas dans les demeures du prophète, sauf s’il vous permet d’y prendre un repas et n’entrez pas avant le moment mais quand on vous appelle. Dès le repas pris, retirez-vous sans vous mettre à des conversations familières. Ce serait offenser le prophète, car il a honte de vous, mais Dieu n’a pas honte de la vérité » (Coran, XXXIII, 53).

CORRECTION

On peut lire dans ces versets (et quelques autres) toute l’ambivalence entre une étroite communauté bédouine, profondément égalitaire, et l’exigence d’une théocratie hiérarchisée. La maison du prophète est à cette image, toute à la fois imposante et modeste. Le programme le suggère assez bien, et certains d’entre vous auraient du, mieux qu’ils ne l’ont fait, en tirer les leçons, d’autant plus importantes que cet enclos originel va servir de modèle aux mosquées à venir, et que son ambivalence va présider à leur programme.

13-UNE MOSQUÉE À DAMAS

PROGRAMME

La prière est un rite strictement prescrit. Mais son lieu n’est à aucun moment précisé. Où qu’il soit, seul ou en groupe, le musulman doit se prosterner dans la direction du lieu saint, la Qibla. Des enclos, des bâtiments peuvent être plus strictement dédiés à la prière. La Mosquée n’est que l’un d’entre eux, où le vendredi les fidèles prient ensemble derrière l’imam et entendent son prône. Car si le Coran ne précise aucun lieu, l’imitation du prophète préside à la tradition. Et c’est bien à l’imitation de la maison de Mahomet, des prières qui s’y déroulaient, des prônes qu’il y prononçait, que doit être envisagée la mosquée. Aussi abstrait que puisse être le rapport du fidèle à son dieu, les contingences nécessitent quelques aménagements : Dieu parle à travers la bouche d’un prophète, et ce prophète dirige la prière, (et n’est-il pas juste qu’il fut placé en avant des croyants ?) ; le prophète, et l’imam à sa suite, chefs de la communauté, s’adressent à elle chaque vendredi (et n’est-il pas juste qu’ils soient monté sur quelques marches, en sorte que tous puissent les voir ?) ; à heures régulières, on appelle à la prière (et n’est-il pas juste qu’une éminence fasse porter la voix au plus loin ?)… Déjà, nous voyons des muezzins dans leurs minarets, une niche, le Mirhab, face à laquelle prie l’imam, un emmarchement monumental d’où le prône est prononcé, le Minhbar… formes génératrices d’espaces différenciés, riches de nombreux symboles, mais tout autant, simples outils, d’une trivialité formelle qui perturbe un monde abstrait, où seul demeure le verbe, et tous les croyants qui l’entendent. Les hordes bédouines ayant conquit Damas, on se propose d’y construire une mosquée, à l’emplacement de l’église dédiée par les chrétiens à Jean-Baptiste. Très jeune compagnon de prophète, lui survivant près de soixante ans, « Anas détestait les Mirhab », « parce qu’il ne désirait point occuper une place de préséance et se sentir à un niveau supérieur par rapport aux autres fidèles ». Le désert n’est jamais loin.

COMMENTAIRE

En 706, le Calife Al-Walid – de la dynastie des Omayyades – ordonne la reconstruction de la mosquée du prophète sur la base d’un carré de 200 coudées de côtés. La petite communauté de Médine a conquis un empire, qui bientôt s’étendra des Indes en Espagne. Compagnons ou parents du prophète, les premiers califes s’étaient contentés, dans l’enclos originel, de remplacer les pieux de bois par des colonnes en briques. Mais à Damas, capitale des Omayyades, la société bédouine à – largement – cédé aux charmes byzantins. Ce sont des aristocrates, des savants, des arabes de haute culture qui s’étonnent désormais de voir les chambres des épouses « faites de pétioles de palmes et sur leurs portes (…) des étoffes grossières en poil de chèvre noire ». Ce sont des artistes grecs, des artisans coptes (convertis ou non), riches d’une longue tradition d’architecture, qui viennent à Médine pour construire le nouveau bâtiment, à un moment où s’achève la construction du Dôme du Rocher de Jérusalem, à l’endroit exact du sacrifice d’Abraham. Démolie, l’ancienne demeure est respectueusement signalée par des symboles : un bandeau sur un pilier carré, des croissants dorés au plafond, certains arcs singuliers, des couleurs distinctes ; des boiseries de teck signalent dans la nouvelle mosquée les limites de l’ancienne ; le trône du prophète (brûlé dans un incendie en 1256) est conservé à son emplacement exact ; enfin, un renfoncement dans le mur de la Qibla témoigne, par projection axiale, du lieu où se tenait Mahomet pour la prière. Pour le reste, la nouvelle mosquée enrichit l’enclos d’une galerie péristyle, restreignant la cour intérieure au profit des parties couvertes (une galerie de même nature avait été réalisée lors de la reconstruction de la mosquée de Kufa en 670). Peut être y verra-t-on la marque des artistes grecs, qui connaissaient parfaitement les péristyles hérités de l’antiquité. Tout autant, il s’agirait de l’enrichissement normal d’un motif primitif, qui ne remet pas en cause sa simplicité. D’une toute autre importance est cette niche creusée dans le mur de la Qibla. Il est à peu près certain qu’elle constitue le premier Mirhab de l’architecture islamique. On peut imaginer que les grecs, en charge de signaler la présence du prophète, aient pu juger la niche comme la forme la plus appropriée. Le motif choisi introduit dans l’épaisseur du mur un élément d’axialité perpendiculaire au mur de la Qibla, confirme une prééminence formelle dont les architectes de la grande mosquée de Damas tireront les conséquences. Commencée la même année que la mosquée de Médine, celle de Damas est achevé en 715, dans un enclos vénérable à plus d’un titre : temple consacré au dieu Hadad, il fut reconstruit pour Jupiter au III° siècle avant Jésus-Christ ; les byzantins y dédièrent une église à Jean-Baptiste ; la tradition veut qu’à la conquête de Damas, le bâtiment fut partagé par un mur entre les chrétiens et les musulmans, jusqu’à ce qu’al-Walid se décide à une annexion que ni son père, ni son arrière-grand-père n’avait osée, après avoir proposé un gentleman agrément aux chrétiens (d’ailleurs refusé). Les maîtres d’œuvres élèvent et élargissent les travées dans des proportions jusqu’alors inconnues en Islam. Surtout, dans l’axe du bâtiment, ils mettent en exergue le motif du Mirhab par une large nef rehaussée d’une coupole à tambour orthogonal. Les composants formels, pris séparément, poursuivent strictement les traditions byzantines. Ce pourrait être une église, si ce n’était le programme de la Qibla, qui impose un renversement complet de l’axe majeur, à la perpendiculaire des nefs. Il s’agit d’un espace nouveau, parfaitement assumé par ses concepteurs. En récupérant des colonnes antiques, trop courtes pour la hauteur qu’il veulent donner à leur bâtiment, ils sont contraints de les rehausser. La solution adoptée, un ordre mineur doublant le rythme des colonnes, accuse singulièrement l’homogénéité des trois nefs équivalentes. La mosquée de Damas, sans rien changer au vocabulaire byzantin, assume la nouveauté du message islamique.

CORRECTION

Nous avons là quelques belles imitations de la maison du prophète. Mais la plupart des projets présentés minorent l’influence byzantine, comme si quelques soudards récemment enrichis pouvaient construire sans référence à l’art qui les a précédé. D’un guerrier, il est plus facile de faire un lettré qu’un maçon.

14-UN LIEU DE CULTE DANS UNE CAPITALE

PROGRAMME

L’Islam ne se distingue des autres monothéismes abrahamiques qu’en réaction – du point de vue de ses fidèles – à l’ignorance des païens (qui refusent le message divin), à l’exclusive des juifs (Ceux qui ont le Livre et le garderaient pour eux), à la dérive des chrétiens (qui croient en un sauveur unique). Mahomet ne revendique pas un statut différent des prophètes qui s’étaient succédés avant lui, à la suite d’Abraham, qui « n’était ni juif, ni chrétien, mais détaché (hanîf) et soumis à dieu (muslîm) » (Coran, III, 67). La continuité du message divin est constamment affirmée. Mais le jugement est proche, et la Mecque n’entend pas… Mahomet cherche des appuis. Il en trouve à Yatrhib (Médine). Il s’y réfugie, sûr d’y rallier, après les polythéistes, une importante communauté juive. Elle s’y refuse ? Elle sera chassée ! C’est par le dédain et les rires dont le message islamique était l’objet, qu’il s’est affirmé comme religion distincte, que le verbe s’est durci, de l’illumination des premières sourates à l’anathème des suivantes, de la parole révélée à la prescription théocratique, de la diatribe à la guerre sainte. Plus d’un an après l’Hégire, l’Eternel s’adresse aux croyants par la voix de son prophète : « Nous t’avons vu tourner, incertain, ton visage de tous les côtés du ciel ; nous voulons que tu le tournes dorénavant vers une région dans laquelle tu te complairas. Tournes-le vers une plage de l’oratoire sacré. Où que vous soyez, tournez-vous vers elle. Ceux qui ont le Livre savent que c’est la vérité de leur Seigneur. Et Dieu n’est pas sans regarder leurs actes » (Coran, II, 144). Les croyants priaient jusqu’alors en direction de Jérusalem. Ils se prosterneront désormais vers la Mecque. On peut lire la politique du moment dans ce visage tourné de tous les côtés du ciel : certes, le croyant se réjouit des conversions nouvelles, mais doit ressentir encore l’humiliation de la fuite, la rupture des liens tribaux avec la Mecque ; certes, les riches commerçants qui profitent des pèlerinages païens à la Ka’ba sont condamnables, mais peut-être ne seraient-ils pas insensibles à ce que la pierre noire fut sanctifiée par la religion nouvelle ; certes, Jérusalem est la capitale religieuse de Ceux qui ont le Livre, de ces juifs trop savants, mais n’est-il pas vrai, de longue tradition, qu’Abraham et ses fils aient construit la Ka’ba ? Dieu choisit la Mecque au détriment de Jérusalem ou du soleil levant des chrétiens ; les larmes des vaincus payeront leur mépris, et leur sang versé, les sarcasmes… Mais perdure le regret d’une adhésion sans réserve, d’une prophétie sans hiatus, d’un Jihad sans bataille, qui pourrait s’incarner dans une certaine forme d’espace impossible : à la Mecque, Mahomet avait pris soin de choisir un lieu de prière qui intercalait la Ka’ba entre le croyant et Jérusalem, d’un même mouvement révérant l’une et l’autre ; à Médine, ce dispositif est exclu ; Jérusalem est au Nord ; la Ka’ba est au Sud. Au schéma théocratique qui fait rayonner l’Islam autour de la Mecque se superpose la nostalgie d’une lieu précis, réconciliant la Mecque et Jérusalem, d’une géométrie apaisée, telle qu’en tout point, en Sa présence, Son Nom puisse être prononcé. Quand ordre fut donné de prier en direction de la Mecque, dans la maison du prophète, le dispositif des abris couverts fut inversé du Nord au Sud, malgré la proximité des chambres où Mahomet visitait ses épouses. On raconte qu’aux environs de Médine, dans un simple enclos (musalla), des croyants étaient en prière vers Jérusalem quand un messager leur apporta la nouvelle encore fraîche : « tourne (ton visage) vers une plage de l’oratoire sacré ». Ils obéirent à l’instant, détachés et soumis à dieu. Déchu, un prince syrien trouve refuge en Espagne. Il inaugure une civilisation brillante, où se côtoient sans heurt, pour quelques temps, les chrétiens, les juifs et leurs nouveaux maîtres. On demande, à leur initiative, le plan d’un édifice religieux inscrit dans un rectangle de 180 mètres par 130.

COMMENTAIRE

En 711, l’avant-garde d’une armée berbère, venue tâter le terrain espagnol, bouscule les wisigoths, déborde sa mission de reconnaissance, s’empare de Cordoue et de Tolède, la capitale du royaume. C’est une des dernières conquêtes de l’empire. Usée par le pouvoir et le luxe, la dynastie Omeyyades succombe en 747 à la révolte Abasside. Les princes déchus sont méthodiquement exterminés, à l’exception d’Abdel Rahman, petit-fils du dixième calife. Au terme d’une longue fuite, il trouve refuge en Espagne, maîtrise le pays en quelques années, y instaure le premier émirat autonome. Mais si pour l’historien, déjà, l’empire se disloque, il brille encore de son plus bel éclat. Ce sont des artistes confirmés qui construisent la mosquée de Cordoue en 785. Elle est très proche du modèle originel : c’est un carré de même dimension que la mosquée de Médine, mais d’un dispositif plus simple, sans péristyle. Elle sera plusieurs fois agrandie, en 833, 961 et 987. Les extensions successives produisent un espace singulier. La largeur des travées, adaptée à l’échelle de la première mosquée, est partout reconduite à l’identique, jusqu’à produire une théorie de points innombrables, régulièrement espacés dans les deux sens. Si l’axe du Mirhab (décoré par des artistes byzantins) est signalé par une travée plus large et plus haute, si les anciennes limites du bâtiment sont marquées par des piliers robustes, les murs sont repoussés si loin de l’observateur que persiste l’impression d’une géométrie régulière, répétitive en chacune de ses parties, aux limites indéfinies. Comme à Damas, des colonnes antiques sont réutilisées, et rehaussée par un système d’arcs superposés. Un motif allège singulièrement la construction : si les arcs qui portent le toit sont de plein-cintres, la nappe inférieure est en plein-cintres outrepassés, contrariant la descente des charges. Ce dispositif et le contraste des couleurs, rejettent toutes évidences constructives dans la lumière zénithale, tandis qu’entre sol et plafond, demeure seule la trame abstraite de fûts régulièrement plantés. C’est une nappe horizontale, à la fois cohérente et atomisée en autant d’unité qu’il peut y avoir de colonnes, de même nature que les rangées de croyants en prière. Alors que la Mecque est à l’Est de Cordoue, le mur de prière est orientée vers le Sud, exactement comme il l’aurait été en Syrie, d’où venait le prince fugitif. Au cours des extensions successives, personne n’a cru devoir redresser le plan. Il a pu s’agir d’une erreur grossière, d’un signe de nostalgie, d’une marque de défi envers l’empire rayonnant, plus tard d’un respect des choses faites… Mais ces intentions diverses apparaissent comme les différents aspects d’une même indifférence, pour un espace lui-même indifférent (par son abstraction) aux sentiments qu’il peut générer, un espace aussi détaché et soumis à Dieu que pouvaient l’être les croyants retournant, un siècle auparavant, leurs prières du Nord vers le Sud. L’orientation exacte d’une mosquée par rapport à la Mecque n’est pas traitée à la légère. Partout en terre d’Islam, des biseaux effilés entre les rues et les mosquées témoignent d’un souci permanent. Mais tandis qu’au Caire un écart de deux degrés distingue les phases successives de la mosquée Al-Hazhar, le plan d’Ispahan révèle, d’une mosquée à l’autre, des erreurs d’une vingtaine de degrés. Il faudrait, pour en rendre compte, pour chaque lieu, à chaque moment, connaître l’état des connaissances astronomiques et géographiques des bâtisseurs, sans négliger une part d’inspiration : vers 670, l’orientation exacte de la mosquée de Kairouan est révélée en songe au fondateur de la ville, Oqba Ibn Nafi. Mais cet axe, aussi exact qu’il puisse être, n’est pas exalté outre-mesure. Dans la salle de prière, un plan en T signale le mur de la Qibla et l’axe du Mirhab, par des travées à peine plus large ou à peine plus haute que les parties courantes, comme si l’on craignait, en orientant trop fermement le bâtiment, en monumentalisant un axe, de perturber l’indifférence de la trame (on hésite d’ailleurs fréquemment entre un alignement des travées parallèles ou perpendiculaires à la Qibla). Si la mosquée géante de Samarra (848-852) témoigne, avec quelques autres, d’une certaine brutalité monumentale sous les Abassides, plus nombreuses sont celles qui tendent vers cette indifférence abstraite, cet espace impossible que sous-tend le programme, merveilleusement exprimé à Cordoue.

CORRECTION

Aussi bien, cette jolie forêt de pilotis corbuséens auraient pu faire l’affaire. Mais aucun esprit frondeur n’a pensé à l’orienter vers le Sud. On peut le regretter, sinon s’en étonner, par les temps qui courent.

15-UN PORCHE DE GRANDE HAUTEUR

PROGRAMME

Par de nombreux témoignages, nous savons les compagnons du prophète entourés d’images, de tentes historiées, de motifs décoratifs… Mahomet ne dédaigne pas le plaisir des formes, peut-être y est-il trop sensible, comme ce jour où il fit enlever des broderies qui dissipait sa prière. Plus gravement, il honnit les idoles. En l’an 8, il rompt une trêve conclue deux ans auparavant avec la Mecque. Allié aux tribus bédouines, il a razzié les caravanes syriennes, il a plusieurs fois humilié les troupes mekkoises, il pénètre sans combat dans la ville soumise, et c’est en arme qu’il touche la pierre noire. Entré dans la Ka’ba, il y fait effacer les représentations idolâtres. Mais une tradition veut qu’il cacha de ses mains, pour les protéger, une image de la vierge et de l’enfant… Si par trois fois, dieu a commandé le refus des icônes religieuses – « Evitez la souillure des idôles, évitez les paroles mensongères » (Coran, XXII-31, également V-90 et 6-74) – le Coran n’interdit jamais les représentations d’êtres vivants, animés ou inanimés. C’est par la tradition, les Hadiths qui rapportent les paroles du prophète, leur commentaire et les commentaires des commentaires, que s’est instauré, tantôt une stricte interdiction des images, toujours, une suspicion des artistes qui, en représentant la vie, se hausseraient à l’égal de Dieu. « Au jour de la résurrection, les plus terribles des châtiments sera infligé au peintre qui aura imité les être créés par Dieu : il leur dira alors : « donnez la vie à ces créations ». En tous cas, la crainte d’une dérive idolâtre exclut quelque représentation que ce soit dans les lieux de prière. Les images sont aussi suspectes que désirables. En proscrivant les images portant ombre (les statues), de très savants docteurs autorisèrent malgré tout les poupées d’enfants, pourvu qu’elles ne soient pas ressemblantes. Sans doute avaient-ils en mémoire celles avec lesquelles jouait Aïcha, la très jeune épouse du prophète. Dans la cour d’une mosquée, en direction de la Qibla, on demande de réaliser un porche de grande hauteur, majestueux et richement orné, dessiné et construit de telle manière qu’il n’offense pas l’Eternel.

COMMENTAIRE

En 1051, sous la direction de Toughril Beg, les seldjoukides prennent Ispahan. Quatre ans après ils seront à Bagdad, capitale d’un empire désormais disloqué (les Omayyades tiennent Cordoue ; le Caire est au main des Fatimides ; Byzance, et bientôt Rome, ne désespèrent pas de prendre un jour Jérusalem). Les Seldjouk sont issus d’une tribu turque récemment convertie, empreints des valeurs de l’Islam originel, tribal, conquérant, rigoriste. Le sort de l’Orient est, pour longtemps, entre les mains des turcs, au détriment des arabes. Après 1073, la mosquée d’Ispahan est reconstruite par Malik Shah. Des travaux se succèdent jusqu’en 1800. Au plan péristyle originel est ajouté une coupole en avant du Mirhab, puis, prolongeant la cour dans l’axe de ses côtés, de vastes porches à encadrements plats, les Iwans. Ce motif régional (il serait imité des temples du feu pré-islamique) sera souvent repris. On en trouve de beaux exemples en Anatolie et au Caire, mais c’est dans les écoles religieuses iraniennes (Madrasa, associant à la mosquée des salles d’études) qu’il sera le plus majestueusement exprimé. A l’ombre creusée des Iwans répondent sur un mode mineur, tout autour de la cour, celles des loges d’étudiants. C’est surtout par les Mouqarnas que l’Iran marquera l’architecture islamique. On reconnaîtra, dans cette sorte de stalactites assemblées, une redondance de la trompe. En architecture, le mot désigne à la fois une forme et une fonction ; une forme nécessaire à l’articulation d’une base carrée à une couverture circulaire ; une fonction de report des charges de la couverture à la base. Les Mouqarnas détruisent cette intrication de la forme et de la fonction. la démultiplication fractale d’une trompe en plusieurs trompillons imbriqués, légitime son interprétation formelle au détriment de toute vraisemblance structurelle. S’il est difficile de se dispenser d’une forme, du moins, elle sera d’autant plus acceptable qu’elle sera abstraite de la pesanteur. Ce refus de la structure, qui caractérise presque toute l’architecture islamique, trouve en Iran les moyens architecturaux les plus efficaces. A l’arc en ogive, d’évidence structurelle, est systématiquement préféré un arc en carène dont l’élégance formelle contrarie la logique constructive. A la matière brute est préférée la couleur bleue d’une faïence couvrant toutes les parties de l’édifice, aux d’entrelacs innombrables, couvrant les masses au profit de formes pures. On sait quel parti les peintres persans ont su tirer de l’interdit relatif des images, acceptées pour autant qu’elles n’imitent pas le réel. La netteté des traits, la typification de personnages, le vif des couleurs, l’effacement des ombres, l’aplatissement perspectif, nous défient de croire un seul instant à la réalité des hommes et des choses représentées. L’architecture iranienne témoigne d’une recherche parallèle. Elle dresse dans le ciel des panneaux abstrait, des ombres nettes, des formes pures, qui signalent la maison, plus qu’elle ne prend en charge sa trivialité constructive. L’effort d’abstraction monothéiste, géométrique en Espagne, s’affronte en Iran à la matière.

CORRECTION

Une fois n’est pas coutume : il faut saluer ici l’extrême sensualité de certaines esquisses, qui compense largement leur manque de culture.

16-UNE MOSQUÉE À DEUX PAS D'UNE ÉGLISE

PROGRAMME

Fils d’Abraham, monothéistes, les chrétiens assument parfaitement la matérialité d’un Dieu incarné… Leurs rites heurtent profondément le prophète, trop sensible à la chair pour y mêler la religion, qui ne veut voir Jésus que comme un prophète avant lui. Mais il garde longtemps pour les chrétiens l’affection qu’il a dénié aux juifs : « Tu verras que les plus près d’aimer les croyants sont ceux qui disent : nous sommes chrétiens. C’est qu’il y a chez-eux des prêtres et des moines et qu’ils sont sans orgueil. Quand ils entendent ce qui est révélé à l’apôtre, tu vois leurs yeux ruisseler de larmes parce qu’ils reconnaissent la vérité. Ils disent : Seigneur, nous croyons, inscris-nous parmi les témoins. » (Coran, V, 82-83). Les conversions sont peut être moins systématiques que le Coran ne le suggère. En l’an 6 de l’Hégire, l’empereur Byzantin reprend aux Perses la Syrie, la Palestine et l’Egypte. Mahomet s’inquiète d’un si puissant voisin. Trop tôt, il lance ses troupes à l’assaut de l’Empire. Il échoue, et le ton change : « Ni les juifs ni les chrétiens ne seront contents de toi que si tu suis leur religion. Dis : le chemin de Dieu est le chemin. Si avec ce que tu sais tu suis leurs passions, tu seras en face de Dieu sans maître ni recours. » (II, 12O-121). Pour longtemps, l’église chrétienne reste un défi, au propre comme au figuré.
Au propre, les murs des lieux saints ont pour eux l’éternité. Peu importe qu’ils aient été juifs ou chrétiens. La fortune des armes les annexera à l’Islam. Après la Ka’ba, le rocher du sacrifice d’Abraham est investi (En 1097 la croix y remplacera le croissant ; en 1187, l’appel du muezzin succèdera au gong des chrétiens). Un dôme y sera construit (691). Le sort des armes décidera. Tandis que l’enclos chrétien de Damas sera annexé par l’Islam, la croix remplacera le croissant sur la mosquée Al-Aqsa de Jérusalem (715) et le dôme du rocher (691), dont Ecochard a montré qu’il reprenait (au centimètre près) le tracé géométrique du Saint-Sépulcre (ap.327), de l’Eglise de l’ascension (378), de la cathédrale de Bosra (515) ou de San-Vitale de Ravenne (540). Mais toujours, la pierre des lieux saints (à commencer par la Ka’ba) dure plus longtemps que les conquêtes.
Quelques années après la mort du prophète, le Calife Omar contraint le patriarche Sophronius à la reddition de Jérusalem. En sa compagnie, il visite le Saint-Sépulcre, quand vient l’heure de la prière. Sophronius lui propose de prier en ses murs. Omar refuse, expliquant que ses troupes, sous le prétexte de sa prière, pourraient confisquer l’église et en faire une mosquée. En l’an 12 de l’Hégire, Omar est assassiné par un esclave chrétien.
Dans une ville conquise, pas très loin d’une basilique chrétienne hâtivement reconvertie, on se propose d’édifier une mosquée qui en reprendrait les principes généraux.

COMMENTAIRE

En 1453, l’armée turque investit Constantinople. Le dernier bastion chrétien d’Orient tombe enfin. De longue date, l’Anatolie est islamisée. La Palestine a été plusieurs fois perdue, et chaque fois reprise. Mais Byzance, anémiée, retranchée, n’a pas cessée de hanter l’Islam, comme un fruit désirable et un mal pernicieux. Chaque dynastie à son tour a fait appel à des artistes d’origines byzantines, s’est ouverte à la culture byzantine, a succombé à ses charmes, s’est alanguie à son contact.
Mehmed II Fatih foule le sol de l’église Sainte-Sophie. Des tapis de prières le recouvriront (à l’autre bout du monde, on a dressé des croix dans la mosquée de Cordoue). Si la reconversion massive des églises byzantines en mosquées a pu longtemps satisfaire les besoins du culte, abuserait-on en imaginant le turc estomaqué, comme n’importe quel visiteur à Sainte-Sophie, inquiet de pouvoir faire mieux ?
L’architecture des vainqueurs n’était pas négligeable. Souvent inspirée de modèles chrétiens, les mosquées anatoliennes s’en distinguaient par une certaine manière de tailler l’espace comme un cristal, d’en nier, avec d’autres moyens que l’Iran, les éléments constructifs.
Trente ans avant la prise de Constantinople, la mosquée verte de Brousse témoigne d’une esthétique à son apogée. Ce sont les représentants d’une culture artistique constituée qui découvrent Sainte-Sophie, qui s’y heurtent, s’y intéressent et s’en inspirent.
Ils ont quelques motifs de craintes, de refus, autant que d’admiration. Les dimensions de Sainte-Sophie supposent des compétences techniques sans précédent islamique. Si le plan centré contrarie le programme primitif, il a déjà été employé au Dôme du Rocher, dans les mausolées perses, plus fréquemment encore en Anatolie. Par contre, ses rondeurs périphériques (Zevi parle d’espace dilaté) sont nouvelles pour l’Islam. Les lignes constructives sont aussi sûrement camouflées à Sainte-Sophie qu’elle sont combattues par l’architecture islamique. Mais là où l’Orient taille le vide d’un cristal abstrait, les chrétiens enflent les formes pleines d’une atmosphère palpable, d’une lumière frémissante au contact des mosaïques. Les courbes généreuses évoquent trop sûrement l’incarnation, certains délices pernicieux, un défi nouveau, après celui des armes.
La forme originelle de la première mosquée d’Istambul (Eyup Sultan Djami, 1458) est malheureusement perdue. Le tremblement de terre de 1766 nous a privé de la seconde (Fatih Djami, 1470). Son plan emprunte à Sainte Sophie la moitié de son dispositif, et au contraire de ses formes enchaînées, marque nettement la séparation de la coupole et de la voûte en cul-de-four adjacente. La mosquée Bayazit (architecte Hayredin, 1506) est un échec relatif. Les voûtes en cul-de-four sont également séparées de la coupole. La netteté et la cohérence recherchées sont obtenues par l’accentuation du système constructif (qui peut être aussi un manque de sûreté constructive).
C’est à Koca Sinan que revient l’honneur d’une synthèse aboutie. Chrétien et grec d’origine, il rejoint Istanbul pour entrer dans l’armée des janissaires, où il fera une brillante carrière d’ingénieur. Il a plus de cinquante ans, et de nombreux bâtiments à son actif, quand il se consacre définitivement à l’architecture.
C’est un des premiers architectes d’Islam dont la vie et le travail nous sont connus (comme au même moment, sont connus les artistes de la renaissance florentine).
La volonté de réaliser une oeuvre personnelle est manifeste dans une succession de projets qui explorent les variations du plan centré, une relecture de tous les thèmes possibles : le cube (Mihrimah Djami, 1555) ; ses prolongements quadrifoliés dans l’axe (Sehézadé Djami,1548) ou sur les diagonales (Sélimiyé Djami, 1575).
Mais le plan le plus proche de Sainte-Sophie, la mosquée de Soliman (1557) se démarque du modèle, comme la mosquée Bayazit, par une mise en exergue de la structure qui recentre le bâtiment sur la coupole.
La thématique développée par Sinan marquera tous les travaux ultérieurs, jusque dans des versions que l’on a pu qualifier de baroque (Sultan Ahmet Djami, 1616). Mais le programme originel, répétitif et banalisé, si différent du motif centré, n’a pas cessé de préoccuper les artistes. Les mosquée Dunaysir (1204), d’Isa Bey à Selçuk (1374), la grande mosquée de Brousse (1400), la mosquée Eski Djamo d’Edirné (1402) entremêlaient leur propos à l’histoire des premier modèles centrés d’Anatolie. L’œuvre de Sinan est également marquée par des repentirs. Un motif hexagonal – déjà expérimenté en 1447 pour la mosquée Outch Cherfeli d’Edirné – marque deux de ces derniers travaux (Sinanpasa Djami, 1555 – Sokoullou Memhet Pacha Djami, 1571) d’un compromis entre le plan centré et le modèle de Damas.
Si ces petits bâtiments ne sont pas considérés comme ses chef-d’œuvres, ils témoignent d’une nostalgie certaine, pour cet homme qui, alors qu’il était janissaire dans les campagnes de Perses et d’Egypte, a pu bien connaître les mosquées primitives. Plus précisément, la mosquée Outch Cherfeli d’Edirné réalisait une synthèse formelle entre le plan centré et la salle de prière parallèle à la Qibla, telle qu’elle était aboutie à Damas, et après elle à Selchuk, en Anatolie (Mosquée de Isabey, 1374), que Sinan connaissait.

CORRECTION

Quant aux projets présentés, leurs auteurs ne s’y sont pas fait prendre. Manifestement, ils ont identifié les références du programme, et appris par avance ce qu’il fallait savoir à leur propos. En hommage à cette initiative, il convient de taire les critiques qu’inspirent leurs travaux.

17-UNE MOSQUÉE À MARSEILLE

PROGRAMME

Marseille joue un rôle déterminant dans les rapports de la France au Maghreb, moins peut-être par l’importance de sa population immigrée que par ses fonctions de transit. Malgré une asthénie endémique du port autonome, la ville demeure la « Porte du Sud » qui fascinait Albert Londres, et captive encore tout ceux qui, pour des raisons diverses, ont à faire entre l’Europe et l’Afrique.
Un comité associant des autorités religieuses à l’un des plus gros commerçant islamistes de Marseille, se propose d’y construire une mosquée importante. Un premier projet est réalisé à son initiative, présenté à la Ville et publié dans la presse locale.
Malgré l’émoi de l’extrême droite, les autorités étudient sérieusement la proposition. Un avis négatif est rendu, étant entendu que la Ville de Marseille, conformément aux principes républicains, ne s’autorise aucun droit de regard sur les opinions religieuses, et ne prétend prendre position que sur ce qui touche à la chose publique : le fonctionnement urbain ; l’ordre des espaces publics ; la cohérence du paysage architectural…
On demande une proposition alternative, précisant le site et les principes d’aménagement du futur édifice, conforme aux attentes des fidèles, et aux soucis de l’ordre public.

COMMENTAIRE

Tous l’auront compris, ce programme est hautement improbable, moins en ce qui concerne l’intrigue – qui s’inspire de faits réels – que pour son dénouement.
Etrangement, dans une affaire immobilière privée – des croyants voulaient construire un lieu de culte – l’opinion publique s’est inquiétée des pratiques privées, plus que de leurs manifestations publiques.
Etrangement, dans une affaire de maison – fut-elle celle d’un dieu qui nous est étranger – l’architecture a été absente du débat, alors même que c’est d’architecture qu’il s’agit, comme point de contact et de friction entre les domaines privés et publics. Condamnée à avoir pignon sur rue, la maison est dans cette frange étroite – entre le trottoir et l’appartement privé – où l’Etat s’autorise (conformément à la constitution) certaines atteintes à la liberté d’expression, dès lors qu’elle serait de nature à troubler l’ordre public. Dans le même caniveau, on jette aujourd’hui pêle-mêle des foulards, des kippas, des croix, de faucilles et des marteaux. Sur ce terrain, la maison peut légitimement revendiquer l’antériorité : elle n’a jamais cessé d’être frappée d’alignement, en lutte permanente avec le droit des sols et son plan d’occupation. De cette longue expérience, d’aucun pourraient tirer profits :
1 La ville moderne, c’est déjà le choc des cultures formelles ; elle est tout à la fois classique, néo-régionale, corbuséenne, vernaculaire et high-tech, clinquante et sage ; elle a cent couleurs, milles langues architecturales pour un seul dialogue de sourd ; la tour de Babel est déjà construite.
2 La ville moderne n’est pas terrible ; la mosaïque des cultures formelles est plutôt bancale, parfois pittoresque, vilaine le plus souvent, toujours incohérente.
3 La ville moderne n’est pas terrible ; on peut y vivre, plutôt bien ; quelques belles choses y sont construites ; l’essentiel du patrimoine est sauvegardé.
4 Si la protection du patrimoine demeure efficace, il n’est pas sûr que les règlements, les restrictions, les censures, aient en quoi que ce soit contribué à la qualité des créations nouvelles.
5 Les grandes manœuvres (une forme, un style, une architecture !), quand elles aboutissent, produisent de pires résultats que le chaos de la ville moderne.
Il n’est pas question de franciser l’architecture islamique, mais d’examiner méthodiquement ce qui, entre une ville européenne et un lieu de culte musulman, relève du hiatus, ou de la complicité.
Les programmes précédents ont tracé les frontières intellectuelles du projet musulman :

  • à Médine, une intrication du domestique et du liturgique, du sabre et du goupillon, aux antipodes des traditions républicaines ;
  • à Damas, un détournement des traditions byzantines, un retournement des plans ;
  • à Cordoue, un certain rationalisme islamique en porte-à-faux de l’empire ;
  • à Ispahan, la fascination des couleurs et des formes aux limites de l’interdit ;
  • à Istanbul, une tentation dialectique entre l’Orient et l’Occident, le plan centré et orthogonal, la structure et la forme.
    Certains confins y échappent (l’Inde islamique saura, à partir du vocabulaire persan, constituer un style spécifique, aux liens distendus). Plus massivement, au milieu du monde, les mosquées d’Egypte et du Maghreb se tiennent à distance respectueuses de ces frontières. Les grandes mosquées de Kairouan (836-874), de Tunis (862-865), de Fez (857-1134), de Tlemcen (1082-1236), d’Alger (1096), de Marrakech (1147-1162), de Tinmal (1153), au Caire les mosquées d’Amr (750-751), d’Ibn Touloun (786-879), de Al-Azhar (970-988), de Al-Hakim (975-1021), de Salih Talaî (1160), de Baibars (1268), des dizaines d’autres encore mériteraient un commentaire qui les inscrivent dans l’histoire et la géographie.
    Mais prises en bloc, elles apparaissent comme des variations sans risque de la maison du prophète. Presque toutes, elles adoptent un péristyle et un plan en T de la salle de prière, associant à des travées orthogonales régulières, une travée plus large parallèle à la Qibla, une autre perpendiculaire au Mirhab. Elles concilient, sans heurts apparents, l’orientation rituelle et l’homogénéité de l’espace, la simplicité et le décor. A adopter un point de vue typologique, elles sont, plus qu’aucun des extrêmes présentés, adaptées au programme originel, typiquement islamique, à supposer l’Islam comme un bloc sans tension.
    Ce point de vue apaisant n’intéresse pas ceux qui, hors de l’Islam, confrontés à lui, recherchent les manières de cohabiter avec lui.
    Si l’Islam a assez souvent été plus tolérant pour les autres Peuple du Livre que les chrétiens ne l’ont été avec lui (il a pu faire prospérer un art où les chrétiens ont joué un rôle non négligeable), l’idée d’une ville laïque, où il cohabiterait comme opinions, parmi d’autres, ne l’a que trop rarement et trop insuffisamment effleuré.
    Pourquoi s’en étonner, quand la religion catholique, après deux siècles d’un débat continu, se montre encore souvent incapable de distinguer sa morale de la loi commune ? Le temps est passé des têtes coupées et des serments d’allégeance à la République.
    Mais la laïcité demeure un travail immense, aussi pernicieux pour le dogme islamique qu’il l’a été pour les chrétiens, aussi dangereux pour la rigueur des principes que les délices byzantins. La France est par son histoire un des pays où ce travail est possible.
    La construction de mosquées en France est l’une des manières, parmi les plus efficaces, de préciser la place de l’Islam dans la ville laïque. C’est un travail aux extrêmes limites du programme, dont on peut espérer qu’il changera l’Islam plus profondément encore que ne le craignent ses croyants.

CORRECTION

Par respect pour les meilleurs projets, on ne signalera pas ici leurs innombrables insuffisances. L’éreintement du pire d’entre tous devrait suffire à l’instruction des autres, qui souffrent peu ou prou des mêmes travers.
Notons-le, la forme est consensuelle : d’un même geste elle évoque le supermarché d’un émirat pétrolier et un centre social des rives de l’Etang-de-Berre. On ose à peine l’avouer : ce n’est pire que ce qui se fait d’ordinaire, c’est bien marseillais… Belle preuve d’intégration ! Mais n’a-t-on pas vu Médine, Damas, Cordoue, Ispahan, Istanbul ?
A Marseille, n’ont-ils pas vu la chapelle de Pierre Puget, la cité radieuse de Le Corbusier ? Le projet n’aborde aucun des thèmes qui devraient constituer son programme :
1 Proliférant sur un tracé octogonal, le bâtiment éteint toutes tensions relatives à l’axe de la mosquée, aux rapports du centre à la trame orthogonale.
2 Noyé dans la verdure, il abolit tout rapport formel à la ville, quand c’est eux qu’il faudrait traiter en priorité : ouverture ou fermeture des murs ; rapport de l’axe de la Mecque à la trame urbaine ; silhouette du bâtiment dans le ciel.
3 Quand on serait en droit d’espérer un travail sérieux sur le vocabulaire, la manipulation savante de deux langues architecturales, qui lierait l’Orient et l’Occident, le projet se contente du pire espéranto architectural.
Il faut une mosquée à Marseille et pour Marseille – c’est un droit pour les croyants, une chance pour ceux qui veulent élargir le champ le la démocratie laïque – mais, espérons le, pas celle là !

18-UN PROJET DES ANNÉES SOIXANTE

PROGRAMME

Il s’agirait de loger, dans le Sud de la France, une clientèle précise : des gens en vacances, aimant la mer, raisonnablement riches et enviés par le commun des mortels.
Les moyens architecturaux y seraient strictement adaptés.
« Tout serait brun, ocre, fauve, jaune : un univers de couleurs un peu passées, aux tons soigneusement, presque précieusement dosés, au milieu desquelles surprendraient quelques taches plus claires… »
(Georges Perec – Les Choses).
L’œil, d’abord, se fermerait à la lumière blanche des parkings.
Il faudrait passer un pont, traverser une place trapézoïdale, si ce n’était un arrondi sur la gauche et une ouverture en face, vers le chevet d’une église, au-delà d’un autre pont. Il y aurait des murs et des fenêtres à linteaux droits, en arcs brisés, tendus ou de pleins cintres. Il y aurait des balcons, des gardes-corps aux dessins variés, d’autres ponts, d’autres murs et d’autres fenêtres qui décourageraient irrémédiablement toute tentative d’énumération exhaustive. La variété des motifs évoquerait l’idée d’une ville. Mais un examen attentif révélerait l’artifice d’une opération immobilière concertée. L’usure serait partout égale, comme si tout avait été construit d’une même main. Il y aurait des canaux, et sur les canaux des bateaux. Les gens auraient l’air heureux, et leurs sourires feraient basculer le paysage dans la fiction. Ce serait, avec le Centre Georges Pompidou, la construction contemporaine la plus visitée de France et une des plus souvent commentée dans le monde. L’architecte aurait été vivement critiqué : il aurait tourné le dos aux principes, à la morale et à la discipline de l’architecture moderne. Pour les mêmes raisons, il aurait été encensé dans les années soixante-dix. Certains critiques auraient approuvé le parti urbain mais pas le pastiche architectural, le pittoresque mais pas la structure, les références régionales mais pas l’historicisme, l’effet mais pas l’éthique, le principe mais pas la réalisation.
Tout aurait été dit et contredit. L’opération aurait été au centre d’un débat éculé. La polémique serait émoussée, à tel point qu’il serait possible de reconsidérer l’oeuvre, de ne plus la taxer de passéisme, de ne plus la qualifier de visionnaire, mais d’en traiter comme un projet enraciné dans le temps de sa conception : les années soixante.
Le plan de masse de l’opération serait à l’échelle de un centimètre pour dix mètres
Quelques citations de Georges Perec ponctueraient l’exercice.

COMMENTAIRE

« Ils sortiraient. Leur travail ne les retiendrait que quelques heures, le matin. Ils se retrouveraient pour déjeuner, d’un sandwich ou d’une grillade, selon leur humeur ; ils prendraient un café à une terrasse, puis rentreraient chez eux, à pied, lentement. »
(Georges Perec – Les choses).
Port-Grimaud est constitué d’espaces clos qui s’enchaînent, comme autant de rues et de places publiques. Mais les rues finissent en impasses. Le visiteur rebrousse chemin, vers la place à laquelle tous les ponts ramènent.
Une ville authentique est très différente. Les rues y tissent un réseau serré, en sorte qu’il est toujours possible d’aller d’un point à un autre par deux chemins différents. La ville évoque la multiplicité des pratiques urbaines, des rythmes et des modes de déplacements différenciés.
Au contraire, la structure de Port-Grimaud est tout entière dédiée à un piéton nonchalant, tout au plaisir d’un perpétuel va-et-vient entre son domicile et un café.
Tel est, non seulement le vacancier, mais également un des archétypes des années soixante. Tels sont les intellectuels « rive gauche ». Tel est l’idéal de ce que les futurologues annonçaient : « la société des loisirs ».
« Deux balcons donnaient sur un petit port de pêche, la darse A du chenal sud, offrait quelques ressemblances avec Saint-Tropez ».
(Georges Perec – Les choses)
Toutes les maisons de Port-Grimaud donnent, à l’envers de la rue, sur les quais où sont ancrés les bateaux. Naturellement, les canaux qui irriguent l’ensemble sont reliés les uns aux autres, en sorte que si les rues sont des impasses, les coeurs d’îlots (la mer, en l’occurrence) ne sont plus, comme dans la ville traditionnelle, des lieux isolés pris dans la résille des rues, mais un réseau qui enserre le bâti.
Au même moment, les architectes innovants s’orientent explicitement vers la recherche d’une mégastructure idéale et, implicitement, vers la création de rues sans îlot, d’endroits sans envers. A Toulouse-le-Mirail (1961) Candilis, Josic et Woods imbriquent étroitement un bâti continu et arborescent à des espaces verts également continus et arborescents, en négatif des « rues intérieures » construites. La même topologie est adoptée à Port-Grimaud. L’intrication du bâti et des canaux fournit un modèle plausible de « ville à la campagne ».
Si Spoerry se désolidarise par son vocabulaire du reste de la profession, il faut remarquer que non seulement il manipule les mythes à la mode (la mer, les bateaux, les bikinis, Saint-Tropez, etc.) mais encore, il reste tributaire des mégastructures idéales inventées dans les dernières et les meilleures années de « la société industrielle ».
« Ils étaient des « hommes nouveaux », des jeunes cadres n’ayant pas encore percé toutes leurs dents, des technocrates à mi-chemin de la réussite. Ils venaient presque tous de la petite bourgeoisie, et ses valeurs, pensaient-ils ne leur suffisaient plus : ils lorgnaient avec envie, avec désespoir, vers le confort évident, le luxe, la perfection des grands bourgeois. Ils n’avaient pas de passé, pas de tradition. Ils n’attendaient pas d’héritage ».
(Georges Perec – Les choses).
Spoerry accumule les détails et les décors d’architecture. Il ne s’agit pas d’une stricte reconstitution historique. La variété (toutes les maisons sont différentes) résulte autant de la combinatoire d’éléments standardisés que de l’introduction de motifs singuliers. Le résultat s’apparente à peu près à la ville traditionnelle.
Mais le procédé ressemble plus étroitement encore aux pratiques d’acquisitions mobilières du moment, qui associent avec bonheur des produits industriels et des objets rares, chinés aux puces, dans les salles de ventes ou chez les antiquaires.
Les ouvriers croupissent à Sarcelle et à la Courneuve. La grande bourgeoisie se pique à l’occasion de promouvoir l’architecture moderne de la meilleure qualité. Mais le héros des années soixante n’est plus pauvre, et pas tout à fait riche. Les cadres supérieurs n’ont pas les moyens du meilleur de l’architecture, ni le goût du pire. C’est cette clientèle que vise Spoerry. Au dénuement des grands ensembles, au dépouillement des grandes demeures, il oppose la profusion des motifs avec assez de goût (mais pas trop) pour se démarquer de la petite bourgeoisie, pour convaincre une génération absorbée par l’amour des choses, par la soif inassouvie d’en avoir toujours plus, happée par ce qu’elle critique mollement : « la société de consommation ».
« Et ils comprenaient, parce que partout, tout autour d’eux, tout le leur faisait comprendre, parce qu’on le leur enfonçait dans la tête à longueur de journée, à coups de slogans, d’affiches, de néons, de vitrines illuminées, qu’ils étaient toujours un peu plus bas dans l’échelle, toujours un peu trop bas. Encore avaient-ils cette chance de n’être pas, loin de là, les plus mal lotis. »
(Georges Perec – Les choses).
On entre à Port-Grimaud par une porte qui pourrait être celle d’une ville ancienne, mais plus vraisemblablement celle d’un parc d’attractions. Si toutes les maisons sont différentes, elles sont toutes construites avec les mêmes techniques, dessinées par les mêmes architectes, d’un même goût moyen. L’effet de réalité ne va jamais au-delà de celui que procure un spectacle plausible… « La ville arabe, fortifiée, vieille et belle, offrait des murailles grises et des portes que, à juste titre, on disait admirables. Ils y pénétraient souvent, et en faisaient le but presque exclusif de toutes leurs promenades, mais parce qu’ils n’étaient justement que des promeneurs, ils y restèrent toujours étrangers. Ils n’en comprenaient pas les mécanismes les plus simples, ils n’y voyaient qu’un dédale de rues ; ils admiraient, en levant la tête, un balcon de fer forgé, une poutre peinte, la pure ogive d’une fenêtre, un jeu subtil d’ombres et de lumières, un escalier d’une étroitesse extrême, mais leurs promenades n’avaient pas de but ; ils tournaient en rond, craignaient à tout instant de se perdre, se lassaient vite… »
Les archétypes de Perec (faut-il parler de personnages ?) n’ont pas choisi leur trajectoire. Ils ont rêvé d’une aventure permanente. Ils ont tenté de la vivre. L’air du temps a mis un terme à leur errance. Ils sont entrés à reculons dans une réussite sociale qu’à la fois ils désiraient et méprisaient.
De la vie qu’ils n’ont pas eue, ils gardent une profonde nostalgie qui ferait d’eux des acheteurs plausibles à Port-Grimaud.
Un mois par an, ils y rejoueraient, dans le simulacre d’une ville, la promenade rituelle qui – ils le savent peut-être – n’a jamais cessé d’être le simulacre d’une aventure.
Ils admireraient, « en levant la tête, un balcon de fer forgé, une poutre peinte, la pure ogive d’une fenêtre, un jeu subtil d’ombres et de lumières, un escalier d’une étroitesse extrême ».
Ils savoureraient l’instant déjà vu avec la tranquille assurance que rien ne leur serait étranger, que rien n’aurait d’autre objet que leur plaisir de badaud.
Ils se sauraient indignes d’être admirés. Ils se contenteraient d’être les figurants discrets d’un spectacle permanent dont Spoerry serait le metteur en scène savant, et peut-être lucide.
Ils se distingueraient sans peine, mais sans prétention, de la masse des visiteurs venus en baver d’envie. Ils trouveraient leur place assignée dans ce que les situationnistes dénonçaient : « la société du spectacle ».
François Spoerry a été accusé de servilité, de passéisme et de cynisme. Il n’obéissait qu’aux mythes des années soixante, il produisait les images des années soixante, son cynisme était celui des années soixante. A tout point de vue, il était moderne.
Il faut espérer que la même intelligence, la même habileté s’appliquent aux programmes des années quatre-vingt. Sont-ils très différents ? Serions-nous sortis de « la société industrielle, des loisirs, de la consommation et du spectacle » ? Ce pourrait être encore le nom d’un ministère !
Ceux qui critiquaient Port-Grimaud sont aujourd’hui les premiers à en faire l’éloge. Dans le Figaro, l’historien d’art Yvan Christ, après l’avoir en son temps critiqué, avouait être « contre son gré … peu à peu amené à considérer avec indulgence l’étonnante cité lacustre de François Spoerry et même avec une certaine admiration… ».
Cette extrême indulgence caractérise les années quatre-vingt : indulgence pour les plans économiques sans effet, pour les livres sans prétention, pour toutes les nostalgies, pour soi-même et Port-Grimaud par-dessus le marché ; indulgence qui nous porte au consensus. On nous le répète assez : nous serions tous dans un même bateau, où l’on pourrait s’enrichir sans arrogance, déchoir sans rancoeur, croupir sans envie. Etonnant ? Tous feignent d’y croire avec un tel sérieux que la chose devient possible.
Port-Grimaud est une parfaite métaphore de ce pari. Chacun d’entre nous est saisi par l’efficacité des artifices. On dirait vraiment une ville. Mais aucun visiteur occasionnel n’est abusé au point d’y voir une vraie ville. Il faut s’y tremper longtemps pour qu’enfin, à défaut d’y croire, la question ne se pose même plus. Certaines questions de morale architecturale, qui auraient trait à l’exigence d’un vocabulaire moderne, peuvent ne plus être posées. Que cent pleurs s’évanouissent !

CORRECTION

Ceux qui, plutôt qu’un vague plan masse de leur cru, ont photocopié l’original à l’échelle imposée méritent une mention spéciale, dans cet exercice de vacances. La question urbaine pourra être abordée en d’autres occasions, plus fructueuses.

19-UNE CHAPELLE EN EUROPE CENTRALE

PROGRAMME

Dans une petite ville d’Europe centrale, un bombardement récent a mis au jours trois façades baroques auparavant confinées dans un cœur d’îlot. La plupart des réfugiés ont été déportés ou relogés en périphérie. Mais les moins recommandables d’entre eux ont élu domicile dans les ruines, désormais livrées à la prostitution et aux trafics de toutes sortes. Avec l’appui d’un comité international, la toute jeune monarchie constitutionnelle décide de réaménager le site, d’y construire une chapelle à la mémoire de ceux qui sont tombés pour la Nation et le Renouveau de la Foi, sans compromettre les vues nouvelles sur les monuments révélés. Le plan de la chapelle et des aménagements proposés sera dressé à l’échelle de un centimètre pour deux mètres.

COMMENTAIRE

Ce programme implique de nécessaires destructions : celles des ruines de moindres importances qui enserrent les façades historiques, et abritent la faune qu’on veut chasser. Au centre des villes occidentales, les démolitions massives sont trop rares, pour ne pas, à l’occasion des guerres tribales que mènent nos voisins, en tirer l’argument d’un beau geste.
Chez nous, les casseurs ont mauvaise presse. Avouons-le : dans le quart de siècle précédant le notre, ils ont beaucoup donné. On s’en méfie aujourd’hui à juste titre. On freine leur ardeur. En contrepartie, le badaud est trop souvent privé du spectacle : la masse qui frappe les murs ; les pans qui s’effondrent dans la poussière ; les pelleteuses qui gravissent l’amoncellement des gravats… Et après le départ des engins, le charme incomparable d’un terrain vague, d’un délaissé, qui constitue sans doute aujourd’hui la seule source d’inspiration légitime de l’architecte.
Longtemps, la nature a fourni aux artistes l’argument ou l’alibi de leur renouvellement. Elle absorbait les produits manufacturés à mesure qu’ils étaient oubliés. Tour à tour, les villes romaines, les temples grecs, les cathédrales gothiques étaient ruinés, enfouis, assimilés à la nature. Devenus incompréhensibles, ils fournissaient des modèles plausibles de la cabane primitive aux hommes qui leur conféraient un sens nouveau. Plus tard, les machines ont pu jouer ce rôle, dès lors que leur fonctionnement mettait en oeuvre des techniques inaccessibles au commun des mortels. Il a fallu que l’industrie inaugure des modes d’organisation du travail radicalement différents, mettent en oeuvre des calculs complexes, aux antipodes du chantier de travaux publics et de la règle de trois, pour que les architectes reconnaissent la valeur plastique des produits industriels, et s’en inspirent.

Que dans ses incantations l’homme évoque la nature sauvage, la renaissance de l’Antiquité ou la fonctionnalité des machines, il s’attache toujours à des formes qu’il ne peut pas comprendre. Il sait ou suppose qu’elles obéissent à des lois précises. Il espère les maîtriser un jour, régler le monde à l’image d’un ordre voilé. Des images qui lui apparaissent de prime abord incohérentes, il tire l’argument de ses goûts nouveaux.
Les sources d’inspirations sont taries. Les paysages sont partout policés. A la campagne plus qu’à la ville, la nature est exclue. Rien n’échappe à la trame serrée des intentions humaines, ni les champs cultivés, ni les forêts méticuleusement entretenues, ni les chemins, ni les routes. Une fonction s’attache à chaque point de vue. Tous sont modelés par l’homme, jusqu’aux parcs dits « naturels ». Là où l’effet de nature est sensé être le plus convaincant, des règlements draconiens et des guides empressés nous rappellent constamment la banalité humaine de ces sanctuaires, de ces musées, de ces jardins hyperréalistes.
La cohorte des sciences humaines a définitivement banni l’exotisme de nos villes. Il n’est plus possible aujourd’hui de visiter une église gothique ou une acropole sans connaître les desseins de leurs créateurs. Les primitifs sont morts ou acculturés. Enfin la machine, si elle est rarement comprise, est constamment mise en scène.

Au même rythme que l’innovation technologique, les formes qu’elle génère sont immédiatement commentées, chargées de sens et décodées.
Les images du monde sont diffusées partout, sur un « petit écran » qui les restreint et les cadre, en sorte qu’elles aient toujours un sens immédiatement compréhensible. Nous vivons sous le règne des images bavardes. Dans ce paysage irrémédiablement intelligible, seuls s’apparentent à la nature originelle ces lieux sans intentions : les terrains vagues.
En rase campagne, la démolition d’un bâtiment isolé peut-être assimilée à une disparition. Un objet manque au tableau. L’habitué s’en souvient quelque temps, mais le visiteur peut ne rien remarquer. En ville au contraire, la démolition laisse une trace tangible. Parce que les bâtiments sont assemblés, adossés, juxtaposés, alignés, restreignant le champ visuel dans l’étroit goulet des rues, la disparition d’un seul d’entre eux crée un nouvel espace, un ciel ouvert partiellement structuré.
Parfois, la démolition restaure un état antérieur, un vide qui avait été pensé, dessiné et projeté avant d’être plus tard comblé par du bâti.
C’est le cas des arènes d’Arles. Au Moyen Age, des maisons s’y étaient retranchées. En les détruisant, on a rendu l’espace central à sa forme et sa fonction d’origine. Plus récemment à Marseille, la démolition des halles Delacroix et du parking Shell a reconstitué des places publiques ordonnancées.

Plus fréquemment, la démolition crée des espaces fortuits. Le vide qui demeure n’a été voulu par personne. Ceux qui ont construit auparavant n’ont jamais imaginé l’amputation d’une des parties. Ceux qui démolissent ne le font que dans la perspective d’une reconstruction. L’enchaînement des tâches a pu être précisément défini.
Mais l’espace qui en résulte à chacune des phases intermédiaires n’a jamais été pensé pour lui-même. Aucun sens ne lui a été conféré. Pourtant, il s’agit encore d’architecture.

En mars 1870, les « pétroleuses » incendient les Tuileries et dégagent la plus belle perspective du monde, du Louvre à la place de l’Etoile. Aucun des acteurs du moment n’a cet objectif en tête. Ce qui nous apparaît aujourd’hui comme un alignement nécessaire n’est qu’un accident déplorable. Mais, en la circonstance l’intervention est sans surprise. L’espace résulte strictement des règles de composition qui avaient fait dessiner les Champs Elysée dans l’axe du jardin des Tuileries. Le nouveau paysage que révèle l’incendie est immédiatement compréhensible.
L’archétype du terrain vague moderne apparaît quelques années auparavant, quand Haussmann éventre Paris. Des rues nouvelles sont tracées en travers de la ville. Pendant 20 ans, la capitale est en chantier. Des vides immenses déchirent la trame urbaine. Les premières photographies et des gravures en donnent une idée. Le « percement de la rue de Rennes » représenté dans « L’illustration » en 1868 confronte autour du clocher de Saint-Germain, un porche monumental, un coeur d’îlot rejeté dans l’ombre et un pignon nu, dévoilant les conduits de cheminées et la trace des étages qui s’y adossaient. Au sol, dans les gravats, s’active la foule des ouvriers en noirs et blancs.
En l’absence d’un point de fuite clairement identifiable, le dessin cadre une sélection arbitraire d’objets presque isolés, autour d’un presque espace, ni tout à fait structuré (comme pourrait l’être une place publique), ni totalement désorganisé. Le chantier préfigure ce que seront les plus grands espaces haussmanniens. Si les rues sont tracées dans la plus pure tradition académique, l’échelle des interventions en bouleverse la perception. Les vides immenses n’apparaissent plus comme des espaces intérieurs. Le mobilier urbain et la foule grouillante comptent plus que les façades alentours.

Dans le même temps, l’eau, le gaz et l’électricité irriguent la ville nouvelle. Les réseaux sont constamment remis a jour. Le sol est partout creusé. Les tranchées succèdent aux tranchées, à tel point que le moindre mètre carré d’asphalte ou de pavé est marqué par les cicatrices de cette microchirurgie permanente.

Ces images-là, comme les papiers peints arrachés, les murs pignons découvrant leurs entrailles, ont inspiré les peintres, les photographes et les poètes. Ils n’ont pas laissé les architectes indifférents. Antoine Grumbach a fort bien parlé de la poésie des ruines, et des figures cachées qu’elles révèlent : plans, coupes et élévations. On peut comprendre l’espace moderne, assemblage d’objets isolés en tension permanente entre l’ordre et le chaos, comme une évocation des chantiers qui l’ont précédé. Parce que la ville est structurée, épaisse, complexe, la blessure qui lui est infligée inaugure cet espace à la fois orthogonal et transparent que recherchent les modernes. Mais le culte voué à la machine, à la fonction et à l’hygiène interdit pour longtemps des références trop explicites à cette source d’inspiration.
En 1977, un critique architectural américain, Anthony Vidler, met en évidence la succession de trois typologies servant à légitimer la production architecturale : la nature et la cabane primitive en premier lieu ; la machine ensuite ; la ville enfin, qui devient aujourd’hui l’argument de sa reproduction. Le retour à la forme urbaine ne serait plus « légitimé par une nature extérieure » mais fondé sur « le lieu de son objet ».
Dans ses formes les plus respectables ce discours sur la ville s’intéresse moins aux décors, à l’apparence des rues, à la mise en scène des perspectives, qu’à l’épaisseur des îlots, à la complexité du parcellaire, à l’opposition des devants et des derrières. Est-ce un hasard si ces qualités sont justement celles que les démolitions ont mises au jour, rendues évidentes par des écorchés impitoyables ?
On a en mémoire la fascination de Le Corbusier pour la béance du futur boulevard Haussmann : « Aujourd’hui la démolition est opérée en partie. Une étendue impressionnante permet, avant qu’elle ne soit recouverte de bâtiments, de rêver… à bien des choses. Cette étendue est là ; on l’a créée ; c’est un événement urbain de 1925, au centre de Paris. Chirurgie hardie. »
Mais tandis que l’Architecte moderne regardait les béances ouvertes depuis la rue qu’il haïssait, les architectes d’aujourd’hui semblent installés au cœur de la brèche, regardant alentour ce qui reste de la ville. Dans ces terrains vagues, une génération a grandi.
Elle y organisait ses jeux et ses rites, avant que les plus merveilleux terrains d’aventures ne soient, hélas, transformés en parkings. Les exemples les plus réussis d’architectures urbaines tiennent peut-être moins de la ville traditionnelle que du rapport qui s’est instauré entre elle et son absence, là où la continuité urbaine est tenue à distance du regard.
Aujourd’hui, le respect obsessionnel des vieux cailloux interdit toute disparition sans contrepartie. Il n’est plus possible de laisser un pan de ville en jachère. Le terrain vague n’est qu’un instant fugitif, entre le dernier déblai et la première pierre.
Nous sommes condamnés à produire nous-même, et dans le même mouvement à enfouir, les images incohérentes et arbitraires qui nous inspirent.

CORRECTION

Pour en revenir au programme, s’agissant d’un maître d’ouvrage aussi douteux que précaire, probablement criminel, ceux qui ont refusé l’exercice méritent d’être félicités. Quand aux autres, ils auraient été bien inspirés d’exiger une avance sur honoraires, en dollars de préférence… Faute de quoi, leurs projets sont irrecevables.
On peut préférer l’éthique de l’architecte à la morale du citoyen, mais le mépris de l’une comme de l’autre est une marque de bêtise, justement sanctionnée.

20-UN PLAN DE CIRCULATION POUR UN CAMPUS

PROGRAMME

Dans les années soixante, on construisait volontiers les campus universitaires à la campagne. L’un d’entre eux, situé en périphérie d’une métropole méditerranéenne, a été rattrapé par la ville, enserré dans un tissu complexe de pavillons et de logements sociaux.
Pensé pour trois mille étudiants se déplaçant en autobus, en accueillant plus de cinq mille, motorisés à vingt cinq pour cent, le site devra, dans les années qui viennent, en recevoir plus de dix mille, disposant pour moitié de véhicules personnels. Dans le même temps, sur ce terrain de cent quatre-vingt mille mètres carrés, la surface construite passera de quatre vingt mille à cent vingt mille mètres carrés.
Les problèmes de circulation et de stationnement sur le campus sont dores et déjà considérables.
On demande un plan de circulation et de stationnement répondant aux besoins jusqu’en deux mille cinq.

COMMENTAIRE

A la fin des années soixante, on pouvait encore s’extasier sur le mode de vie américain et sur l’urbanisme induit par l’automobile : « un déplacement n’est plus un obstacle : le club, la piscine, le centre commercial se trouvent à moins de dix minutes, porte à porte, alors que le temps passé pour atteindre quotidiennement le lieu de travail est réduit et que la qualité du réseau routier rend les déplacements agréables. » (Gérondeau – Les transports urbains).

Les architectes modernes militaient en faveur d’une ville nouvelle, parfaitement adaptée aux véhicules. Le Corbusier levait les yeux au ciel, rêvait d’en titiller les sommets.
Plus pragmatiques, les américains fourguaient ce qu’ils avaient sous la main : « Si les conditions d’existences de Los Angeles pouvaient être offertes aux citadins qui subissent la tension de nos grandes villes industrielles, il est difficile d’imaginer qu’ils ne se croiraient pas au pays des merveilles » (Buchanan – l’automobile dans la ville). Trente ans plus tard, Los Angeles reste à la une, au coude à coude avec Miami ou Washington : misère, viols, meurtres, drogues… Il serait injuste d’attribuer à l’urbanisme tous les travers américains. De vraies villes, New York ou Chicago, en pâtissent tout autant. Mais il est singulier que toutes les valeurs traditionnellement attachées à la Cité – l’ouverture d’esprit, la solidarité, la culture, en un mot vieilli, l’urbanité – s’effondrent, plus qu’en aucun autre pays développés, là où l’habitat est le mieux adapté à l’automobile.
La France s’inquiète pour ses grands ensembles. Un type urbain dont on attendait tout se révèle catastrophique. Les problèmes sociaux n’y sont pas pour rien. Mais on reconnaît, en ce cas précis, que l’urbanisme les aiguise. Dans le même temps, on achève des villes nouvelles, on crée des lotissements à tour de bras, sans s’inquiéter de ce que ces formes peuvent catalyser, si les conditions sociales de leur création venaient à changer.
Toutes sont induites par l’automobile, toutes relèvent d’un même modèle abâtardi que l’urbaniste Clarence Stein fut le premier à proposer vers 1900 : une très large maille adaptée à l’automobile définit des super-îlots dans lesquels ne pénètrent que des voies en impasses ; à l’intérieur de l’îlot, des voies piétonnes lient entre eux les services et les habitations, sans jamais croiser le réseau routier.

La plupart des urbanistes pragmatiques se sont ralliés à un tel schéma, et quelques expériences construites en témoignent. Plus massivement, c’est le mode d’urbanisation effectif du territoire, à trois détails près :

  • la densité n’est pas celle d’une ville, mais d’une vague banlieue ;
  • les commerces sont hors du coup, regroupés dans leurs propres super-îlots ;
  • le super-îlot n’est pas traversé de cheminements piétons, mais constituée de super-parcelles sans liens les unes avec les autres.
    Public ou privé, le promoteur se greffe sur le réseau routier – c’est-à-dire sur une maille à l’échelle kilométrique – et prolonge la greffe par des radicelles en impasses. Grands ensembles ou lotissements, peu importe : on dispose de place pour se garer ; on accède directement à un réseau parfaitement adapté à l’automobile ; en fond de parcelle, on bâti un mur, pour rester chez soi. Quand aux villes nouvelles, malgré toutes les bonnes intentions urbaines des aménageurs, les impératifs de circulations et la pression des promoteurs aboutissent au même résultat : une maille routière et des radicelles en impasse. Etranges « villes » nouvelles, où un groupe de distribution qui s’y implante peut sans rougir annoncer : « pour vendre moins cher, IKEA s’installe à la campagne » !

Au contraire de la ville traditionnelle, au maillage serré, distinguant clairement les circulations publiques des parcelles privées, les lotissements en impasses, comme les grands ensembles, relèvent du droit privé : c’est dire qu’on ne sort pas de sa copropriété sans emprunter le réseau routier, sans affronter des distances excédant le kilomètre. Des centaines de banlieues sont ainsi constituées, par des domaines privés, en impasses, desservis par un réseau exclusivement routier. On ne passe pas d’un domaine à l’autre, on ne fréquente que les habitants du domaine… Bien sur, « le club, la piscine, le centre commercial se trouvent à moins de dix minutes, porte à porte »… Dix minutes en voiture ! Pour un ménage moyen, ne disposant que d’un seul véhicule, dix minutes pour le seul chef de famille. Sa femme papote avec la voisine. Les enfants s’ennuient… Le dimanche, on va tous au tennis (si le chef de famille joue au tennis) ou à la piscine (s’il aime se baigner). Il faudrait remonter au plus haut moyen-âge, s’attarder au fin fond des campagnes les plus arriérées, pour trouver un tel confinement du domaine, un tel asservissement des individus à la famille ou au groupe dont ils font partie.
D’autres ont plus de chance : ils disposent d’un véhicule par individu en âge de conduire. Mais sur la touche du paradis, aux côtés des vieillards, des aveugles et des manchots, on laisse tous les enfants de l’âge de raison (ils ont cessé de jouer dans le bac à sable) jusqu’à leur majorité (ils décrochent leur permis de conduire), à moins qu’ils ne risquent leur peau sur une mauvaise Vespa.
Dans les années soixante-dix, on a voulu – sans rire – mettre ces grands gaillards au macramé, à la micro-informatique et au théâtre, à un âge où ils ont tout autre chose en tête. Il se sont plus fréquemment tourné vers le viol, le « rodéo » automobile et l’attaque de commissariat.
Les lotissements bourgeois échappent, en règle générale, aux travers les plus voyants des super-ilôts prolétariens. Mais ils subissent le même confinement, le même ennui, dans un mode dont on ne s’échappe qu’en voiture.
Pour les pauvres assignés à résidence, pour les banlieues friquées, pour les campagnes saccagées, passe encore ! Mais les mêmes impératifs automobiles empêchent les citadins de jouir de la ville, et la ville de prospérer.
Les nuisances automobiles ont cessé d’étonner. Ce qui, au début du siècle, alimentait régulièrement les chroniques et les conversations, passe inaperçu aujourd’hui. L’habitude, dit-on… Encore faut-il définir cette habitude : une privation sensorielle volontaire ; une instrumentation des sens à seule fin de prévenir un danger permanent.
Il faut revenir de Venise, « la ville des pas », pour saisir la différence entre les bruits de la ville et le bruit des villes. Les bruits de Venise nous sollicitent à chaque instant : l’arrivée d’un vaporetto ; une conversation saisie au vol ; le clapot du grand canal ; les cris d’un marché ; le bruissement du vent… Au contraire, le bruit des villes motorisées est uniforme et lancinant, au point qu’il n’est plus entendu par personne. L’auto nous a rendu sourds.

A Naples, quelques ruelles trop étroites pour être carrossables nous rappellent les odeurs de la ville : l’huile de friture ; la sueur ; le cuir et la colle ; l’humus d’automne… Tout cela est partout ailleurs masqué par le remugle indistinct des gaz d’échappements. L’auto nous a privé d’odorat.
A Sienne, le sol uniforme du Campo met les architectures de la ville en relief, nous invite à voir, avant même que nous vienne l’idée de regarder. Ailleurs, le paysage urbain est systématiquement obstrué par les carrosseries et les chromes, à un point que nous ne soupçonnons plus, tant notre regard s’est émoussé. L’auto nous rend aveugle.
Nos sens ne restent en éveil que pour parer au danger, mobilisés à cette seule fin : évaluer la vitesse du camion qui passe, estimer les distances, parier sur les réflexes de celui qui doit freiner pour nous éviter… Ca passe au quart de poil près.
Ca va de soi, pour nous, sinon pour le primitif à peine débarqué, qu’à l’occasion, un scénariste en mal d’imagination projette pour rire dans l’embarras du monde moderne. Il est probable qu’en terme de stimuli à gérer, de réflexes à conditionner et d’énergies à mettre en oeuvre, la traversée de la Canebière hors des passages piétons vaille l’épopée de Rambo, la quête d’Indiana Jones et la chasse au bison.
A ceci près que la ville avait d’autres ambitions : libérer les sens, dégager l’esprit du combat permanent de l’homme contre la nature. Ils ont beau jeu, ceux qui chaque dimanche partent, en voiture, humer l’air frais d’une campagne policée, jouir des gazouillis dans les branches et s’allonger dans l’herbe sans rien avoir à craindre qu’une piqûre de moustique. Cet air, ces bruits, cette détente, ils en ont privé la ville.
L’automobile a rendu la ville plus dangereuses que la campagne. Elle a inversé le rapport traditionnel entre nature et culture. L’enfer moderne, c’est la ville : les enfants ne jouent plus dans ses rues.
Sans doute, ils ont la télévision. Sans doute, la famille s’est resserrée, elle dispose d’un appartement plus grand. Sans doute, on craint plus qu’hier l’insécurité et la délinquance. Mais les agressions crapuleuses ne tuent pas 1 700 piétons par an. Elles n’en blessent pas 40000. Les automobilistes, seuls, peuvent revendiquer de tels scores. Les enfants ne jouent plus parce que c’est dangereux. C’est dangereux à cause de l’automobile.
Les cyclistes et les motards ne sont pas mieux lotis. Un rapport anglais déjà ancien démontrait que pour un même parcours, les risques d’accidents mortels étaient 20 fois plus grands pour les deux roues que pour les voitures. On sait la leçon qu’en tirent les médias : les deux roues sont plus dangereux que les voitures, comme on dirait, le vol des pigeons est plus dangereux que le tir des chasseurs. Mettons de côté quelques motards suicidaires et rectifions : pour un même parcours, les automobilistes tuent bien plus de deux roues qu’ils ne se tuent entre-eux. Qu’ils aient tendances à les faucher bien tendre, tout juste sortis du cocon, n’amoindrit pas leur responsabilité.
Au demeurant, la privation sensorielle, les dangers permanents, les meurtres à répétition ne seraient rien, si l’automobiliste, sévère avec avec les autres, n’était pas également dur avec lui-même. C’est un homme malheureux : il dispose de privilèges exorbitants mais prétend qu’on le persécute ; il dicte ses lois, mais n’en respecte aucun ; il râle, mais supporte les pires servitudes.
En ville, la moindre modification de façade est une affaire d’Etat : dépôt de permis de construire ; agrément des services municipaux ; avis de l’architecte des bâtiments de France… Le moindre banc public est l’objet d’un projet, d’expertises et contre-expertises. Même les kiosques à journaux doivent être agréés… Cette censure est dérisoire, quand par ailleurs 90% du mobilier urbain lui échappe : des milliers de véhicules vont où ils veulent, se garent quand ils veulent, sans qu’à aucun moment leur formidable impact esthétique et pratique n’ait été soumis à la loi commune.

L’automobile est assimilée à un domicile privé : elle dort dans la rue sans problème ; on chasse les clochards, on vous interdit d’installer vos tables et vos chaises sur la chaussée, on demande, avec raison, une autorisation préalable à tous ceux qui, pour une raison ou pour une autre, ont à occuper la voie publique… Mais la voiture au repos occupe dix mètres carrés sans problème, sans autorisation, sans préalable, sans condition.
A Marseille, une rue ordinaire est constituée par quatre mètres de chaussée, quatre mètres de stationnement légal, deux mètres de stationnement illégal, à cheval sur un trottoir, pour ne laisser enfin que les deux derniers mètres aux piétons. On estime que deux milles piétons peuvent y passer dans l’heure. Dans le même temps, les voitures sont en deça du millier. Les 4/5° de l’espace public, pour le tiers des habitants ? Ni le carrosse d’un roi, ni le convoi d’un juge chinois, ni la clientèle d’un noble romain n’ont atteint de tels privilèges !
Quand aux quelques lois qui limitent encore les débordements routiers, elles sont systématiquement bafouées. Rien n’échappe à la hargne des automobilistes. Imaginez dix personnes dans une épicerie laissée sans surveillance. Il n’est pas déraisonnable d’espérer que huit d’entre elles, au moins, ressortiront sans avoir rien volé. Mais les dix mêmes, sans remords, se seraient tous garés dans une rue en stationnement interdit, un jour de grève de la police. Il n’est pas un seul aspect de la vie civile où la loi soit aussi souvent violée, pas un société qui puisse survivre à une telle délinquance, si elle s’appliquait en d’autres domaines. En comparaison des heureux possesseurs d’une BMW et d’une maison au Prado, les émeutiers de Vaux-en-Veulin méritent une médaille civique.
Même la peur du gendarme est inefficace. Le seul obstacle respecté est l’entrave. Les trottoirs, les panneaux, les sens interdits, les feux tricolores, les injonctions n’ont aucun effet sur le comportement de l’automobiliste. Ceux qui ont pratiqué le projet d’aménagement urbain le savent : la borne et le muret sont les seuls remparts de l’espace piéton. Comme un chien enragé, comme un loup affamé, il passe, dès lors qu’il n’y a ni béton, ni pierre, ni fonte pour briser son élan.
L’animalité serait incomplète encore, si le mépris des lois et des hommes ne s’accompagnait d’une extraordinaire servilité aux circonstances.
Au yeux de l’automobiliste, pour autant qu’il soit conscient de sa dépravation, les circonstances justifient tout. C’est que, voyez vous, la voiture, les circonstances étant ce qu’elles sont, ils en a besoin.
J’en ai besoin, parce que j’habite à Saint-Julien et que je travaille au centre de Marseille. comme on dirait : j’habite à Paris, je travaille à New York, j’ai besoin d’un Concorde chaque matin… Mais si on admet qu’il est difficile de traverser l’atlantique tous les jours, comment peut on supporter d’avoir été déportés en masse dans les banlieues, parqués dans des dortoirs infects, ou, avec quelques moyens, contraints par les embarras de la ville à fuir dans un pavillon sinistre ? On accepte les circonstances parce qu’on dispose d’un véhicule.
Sans voiture, on exigerait des lieux de travail plus proches et des transports plus rapides. Ca tombe bien : la densité d’une villes sans voiture permettrait cette proximité et ces transports.
J’en ai besoin, parce que je me nourri à Carrefour et que je me meuble chez Ikea. Comme on dirait : je m’habille à Rome, je me chausse à Londres… Mais comment accepter la dégradation et le coût du commerce de proximité ? On accepte les circonstances parce qu’on dispose d’un véhicule.
Sans voiture, on exigerait de meilleurs commerces urbains. Ca tombe bien : le débit d’une ville sans voiture permettrait ces commerces.
J’en ai besoin, parce que le dimanche, je vais me baigner à Cassis. Comme on dirait : l’an prochain aux Bahamas… Mais comment supporter qu’à deux pas, l’île du Frioul soit laissée à l’abandon, ou qu’il faille changer deux fois d’autobus pour rejoindre les Calanques ? On accepte les circonstances parce qu’on dispose d’un véhicule.
Sans voiture, on exigerait un réaménagement complet du littoral marseillais. Ca tombe bien : on démolirait la corniche pour y faire passer un petit train.
Il n’est pas un seul prétendu besoin automobile qui ne puisse être plus rapidement et mieux satisfait dans une ville sans voiture, et pas une seule circonstance qui n’ait son origine dans la servilité des citoyens, tout occupés qu’ils étaient à payer les traites de la Traban familiale.
Au bout du compte, tout le monde l’a, sa carcasse…
Tout le Monde ?
Non !

En plein cœur de Marseille, un petit village gaulois résiste encore : 230 000 individus sur les 340 000 habitants du centre…
Tout le monde le sait : Tout le monde à sa voiture… Plus précisément, une très grande majorité des ménages français. Mais à l’inverse, une majorité de citoyens – les chômeurs, les nouveaux arrivants, les femmes, les enfants et les vieillards sont comptés dans le lot – ne disposent d’aucun véhicule.
Au centre d’une agglomération, la situation est encore plus nette. S’il y a environ 1,4 voitures par ménage dans la périphérie de Marseille, il n’y en a que 0,6 par ménage dans le centre, et moins d’une seule pour trois habitants… Papa, Maman, et Moi ? Pour six ménages sur quatre, c’est vrai. Quand papa est au travail, deux piétons s’ennuient à la maison ou risquent leur vie entre les voitures, en compagnie des quatre pedzouilles qui n’ont même pas de papa.
Au centre de Marseille, Tout le monde a sa voiture, à l’exception de quatre ménages sur dix, de deux habitants sur trois.
Les conventionnels et le régime thermidorien avaient un nom pour légitimer ce tout le monde là, dont serait exclue la majorité des gens. C’étaient les citoyens actifs, propriétaires fonciers, contribuables, et seuls habilités à représenter les intérêts de la nation. S’il fallait aujourd’hui instaurer un vote censitaire, la propriété foncière serait un critère moins pertinent que la possession d’un véhicule.
La métaphore n’est pas de pure forme : il y a un vote censitaire de fait, et des privilèges de fait, en faveur des seuls automobilistes.
Des seuls automobilistes, les gaz d’échappement dégradent les façades. Mais tous les propriétaires immobiliers doivent ravaler les façades de leurs immeubles.
Des seuls automobilistes, l’espace public est encombré. Mais tous les habitants souhaitant s’agrandir doivent, pour chaque mètre carré construit, créer des places de parkings ou indemniser la ville à seule fin d’en créer.
Des seuls automobilistes, la ville de tous a pâti et subit encore : porte d’Aix éventrée ; Corniche ravagée ; cinq-avenues entaillée ; Canebière impraticable… On a construit les universités au feu de dieu, et quand il est question de technopôle ou de gare du TGV, on va, pour citer Jim Thomson, « aussi près du trou du cul du monde qu’on puisse être sans se faire mordre les doigts. »
Tout se passe comme si le confort des citoyens actifs relevait seul de l’intérêt public, au détriment de tous les autres. Ceux qui violent les lois, qui jouissent des chaussées, qui se garent sur les trottoirs, décident de tout dans la cité.
Une escroquerie d’une telle ampleur n’aurait aucune chance en démocratie, si elle concernait un classe sociale ou un lobby ethnique. Elle n’existe que parce qu’elle oppose massivement la quasi totalité des citoyens actifs, à la quasi totalité des chômeurs, des pauvres, des mineurs, des vieillards, de gens qui, soit qu’ils espèrent devenir un jour citoyens actifs, soit qu’ils regrettent de ne plus l’être encore, ont d’autres chats à fouetter que le confort urbain.
Ils se taisent.
Les automobilistes râlent : on circule mal dans Marseille ! Ils ont rendu le centre invivable ? ils achètent une villa en banlieue ou dans la campagne aixoise ! Charognards, ils abandonnent leur proie après en avoir sucé la moelle. Mais ils râlent encore : ça circule mal pour entrer dans Marseille !
L’honnêteté voudrait qu’on l’avoue une fois pour toutes : ça a mal circulé ; ça circule mal ; ça circulera mal aussi longtemps qu’on voudra faire entrer des voitures dans un centre historique.
Il y un peu plus de 100 000 véhicules privés dans un rayon de deux kilomètres autour du vieux-port de Marseille. Supposons qu’une fois pour toutes l’option tout-auto soit retenue : 1,25 voiture par ménage, et pour chaque auto, une place de stationnement près du domicile, une place de stationnement près du lieu de travail, une demi place pour ceux qui, vivant hors du centre, y travaillent, une demi place encore à proximité des commerces, et vingt-cinq mètres carrés par place de stationnement… Soit un total de 13 millions de mètres carrés.
C’est la surface totale du centre de Marseille. Rajoutez une surface équivalente pour les circulations proprement dites, et deux niveaux au dessus du sol, il devient possible de reconstruire entièrement les bâtiments.
Les chiffres peuvent être raffinés : des voitures quittent la ville, d’autres y entrent ou s’y déplacent ; leurs aires de stationnement ne s’additionnent pas toujours. Il n’empêche, réduit du tiers comme du quart, le problème ne change pas de nature : il est impossible de le régler globalement, sauf à tout raser pour construire Paris-Défense-sur-Mer.
Du moins, pour ce que la ville compte d’automobilistes, peut on espérer améliorer la situation ? Ca ne marche pas non plus : l’écart est trop considérable entre l’offre et la demande.
Les embarras de la circulation dissuadent heureusement certains automobilistes d’utiliser leurs véhicules. Sachant qu’en l’état actuel, il est plus confortable et plus rapide d’aller en voiture qu’à pied, ils profitent de la moindre amélioration de la circulation pour utiliser plus souvent leur voiture. Le nombre de voitures en circulation croît en exacte raison de la place disponible. Le seule constante de l’équation, c’est la saturation systématique de l’espace.
D’une manière générale, améliorer la circulation, c’est augmenter le nombre de gens pris dans les embouteillages.
Cette radicale incompatibilité entre la ville et l’automobile heurte le sens commun. Le monde moderne nous a habitué à ne plus considérer les dimensions de l’espace comme un problème. La fluidité aura été le maître mot du siècle qui s’achève. On a trouvé les moyens techniques d’acheminer l’eau, le gaz, l’électricité, l’information sous toutes ses formes, dans l’épaisseur des murs, entre les planchers, sous les trottoirs ou en travers du ciel… La ville s’est accommodée de ces révolutions sans difficultés majeures. C’est dans cet espace de circulation généralisée de tout vers partout – dont l’électron libre est le paradigme – que l’automobile parait scandaleuse : contre toute attente, elle conserve un poids, une masse, et surtout des dimensions irréductibles.
Les revues scientifiques sont pleines de ces photos qui nous montrent – à dix ou trente ans d’écart – un accroissement permanent des « performances » – quantités d’énergie, d’informations, d’images, nombre de bits, de pixels, de décibels – pour une réduction permanente du poids et des dimensions des machines qui les produisent ou les gèrent. Quand, exceptionnellement, les machines grossissent – c’est le cas des fusées et de certains voiliers – c’est au bénéfice d’un accroissement exponentiel de leurs performances. L’automobile reste la seule machine moderne à conserver, depuis quelque temps déjà, le même rapport entre son encombrement et ses performances. Quand Renault Matra l’appelle « espace », la voiture engraisse.
Seule de toutes les innovations techniques de sa catégorie, l’automobile prend de la place, quand justement l’objet de cette révolution est de dénier la moindre pertinence à l’espace euclidien.
En ce sens, la voiture s’apparente à la maison, à laquelle elle emprunte son statut juridique, comme moyens d’inscrire l’homme et la famille dans un espace mesuré. La voiture miniaturisée existe – le vélo et la mobylette sont des outils parfaitement adaptés au problème du déplacement individuel dans la cité – à ceci près qu’elle ne remplit plus sa fonction majeure : concurrencer la maison de ville, tant en termes symboliques qu’en terme de conquête d’un espace commun.
Les architectes modernes avaient clairement compris cette concurrence acharnée. A lire sérieusement Le Corbusier, plus que l’air, plus que la lumière, plus que le pilotis et tout le barda idéologique, l’automobile est la pierre de touche de son architecture, de sa volonté d’en finir avec la ville traditionnelle.
Dans les années soixante-dix, ceux qui ont voulu redonner vigueur à la ville n’ont pas eut cette lucidité. On critiquait à juste titre l’urbanisme conçu pour l’automobile, mais la piétonisation des rues était perçue comme un prolongement honteux de la théorie des flux séparés. Il était de bon ton d’affirmer que la circulation ne constituait pas un problème. Les pratiques architecturales démontrent le contraire : la forme des parcelles, la densité du bâti, le droit de construire, toutes les contraintes de tous les programmes sont autant d’armes dans la guerre ouverte entre l’automobiliste et la ville.
Mandatés par des automobilistes pour gérer la ville, les élus ne font pas de miracle.
Ils savent qu’ils ne peuvent pas régler le problème de la circulation, ni globalement, ni partiellement.
Ils savent qu’ils ne peuvent pas défendre la ville contre ceux qui les ont choisi pour la détruire.
Les piétons subissent, les automobilistes râlent et bougent de là : ils quittent le centre pour envahir les campagnes. La ville se restreint et s’appauvrit. Moins d’automobilistes ? Mais plus de pauvres fascinés par le modèle culturel dominant : sa campagne ; sa maison ; sa voiture !
La seule politique raisonnable est inaccessible : interdire les voitures dans le centre ; développer les transports en commun ; limiter les livraisons à des plages horaires définies ; créer des parkings périphériques permettant de dégager très vite pour une virée à la campagne…
En dix ans, la ville attirerait une clientèle d’amoureux solvables, jeunes, dynamiques et entreprenants. Mais en moins de dix mois, la mieux implantée des équipes municipales aurait explosé sous la pression de ceux qui, de toutes façon, prennent la fuite à échéance de leur plan épargne logement.
Dans les bunkers, on compose et on ment.
On prétend qu’on va faire quelque chose pour la ville : un métro en autobus par-ci, une rue piétonne par-là ; on laisse les commerçants se garer pour ne heurter personnes.
On prétend qu’on va faire quelque chose pour l’automobile : un tunnel par-ci, un parking souterrain par-là ; on a pas un rond, on concède aux privés des tarifs libres ; la vérité du prix de la voiture en ville est la dernière doctrine structurée possible ; on interdit le stationnement de surface ; on enterre des mètres carrés en or.
Qui utilisera ces parkings ?
Le dernier petit cadre solvable de Marseille ? Il est parti hier ! il ne pouvait pas payer chaque nuit que sa voiture passe au chaud, il ne voulait pas non plus s’en priver, dans une ville ou rien est fait pour l’agrément du piéton.
Qui utilisera ces parkings ?
Le dernier des grands bourgeois ? Sans doute ! Mais surtout, ceux qui déjà ont franchi le Rubicon ou l’Huveaunne, qui vivent dans la campagne aixoise ou l’Etang de Berre, qui s’offrent à l’occasion un restaurant sur la place Thiars ou un pantalon rue Saint Ferréol. Plus tard, peut être, viendra le touriste d’affaire qu’on appelle à grand cri, ce personnage opulent qui loue une voiture à la journée, ce spécialiste du détournement fiscal qui s’offre aux frais de l’entreprise un congrès à Londres, un séminaire à Paris, un stage à Rome, un colloque à New York… Alors pourquoi pas une partie de pêche au vallon des Auffes ?.
Qui utilisera ces parkings ?
Bien du monde, en somme, à l’exception de ceux qui vivent au centre de la ville, de ceux qui, dans le meilleurs des cas, serviront des pizzas aux automobilistes en goguette.
Les élus locaux n’ont pas le choix, dans un monde ou l’automobile est un enjeu électoral majeur.
A l’évidence, la décentralisation ne permet plus de gérer un problème d’intérêt national : la survie des grandes métropoles. l’Etat, seul, dispose des moyens, de l’autorité et de la permanence nécessaire à un projet impopulaire (au sens où les citoyens actifs détiennent seul la légitimité du peuple).

CORRECTION

L’architecte qui, pour une raison ou pour une autre serait amené à traiter de problèmes de circulations, doit s’en convaincre avant toute chose : les donneurs d’ordre ne peuvent pas intervenir ; ils ne veulent pas intervenir ; dans le meilleur des cas, la pire des situations les amènera à suivre un architecte, parce qu’il n’y a plus d’autre choix.
C’est le cas au centre des villes. Mais le problème n’est pas encore assez dramatique, en banlieue, pour qu’une parole sensée puisse y être entendue.
En la circonstance, le coefficient d’occupation des sols du campus va basculer de 0,5 au voisinage de 1. Le problème posé n’a pas de solution en surface. Ni l’Etat, ni la Ville, n’ont les moyens de solutions en volumes (parkings enterrés ou silos). La raison préconise le découragement systématique de tout ceux qui seraient tentés d’accéder sur le site en voiture. Mais les problèmes ne sont pas encore assez dramatiques pour que cette solution puisse être acceptée par les donneurs d’ordre. Il faut savoir refuser une commande. Pour ne peiner personne, on conviendra que l’exercice n’a pas eu lieu.

21-UN ABRIBUS EN PROVENCE

PROGRAMME

Dans un Département du Sud de la France, un sondage d’opinion a mit en évidence deux phénomènes contradictoires :

  • l’image du Département est aussi négative auprès du public que celle de la Provence est valorisée ;
  • la plupart des lieux cités comme étant typiquement provençaux sont situés dans le Département.
    En conséquence, l’Office Départemental du Tourisme souhaite, aussi systématiquement que possible, mettre en avant le terme générique : la Provence.
    On demande, à l’échelle de cinq centimètres par mètre, un modèle d’abribus dont le traitement serait susceptible de contribuer à la revalorisation de l’image du Département.
    Il est précisé que, dans les zones rurales où seront implantés les abris, les matériaux fragiles et le raccordement aux réseaux divers induiraient des frais de fonctionnement excessifs.

COMMENTAIRE

Pour un architecte, l’abribus est un beau programme : invitation au voyage et chant du départ… Pour un utilisateur, l’abribus est un lieu d’attente interminable, un temps mort dans une vie médiocre, forcément médiocre.
Quoiqu’on fasse pour améliorer et développer les transports en communs, ceux qui disposent d’un véhicule particulier se dispensent d’utiliser les bus. Presque tous les citoyens solvables disposent d’un véhicule. En conséquence, l’usager des bus et des abribus est forcément pauvre, étranger, déclassé ou infirme ; dans le meilleur des cas, il est écolier ou étudiant.
L’attente d’un bus est une affaire sérieuse : le temps perdu ne revient plus… L’architecte ne pourra s’offrir le luxe d’un bel objet que quand il aura garanti le confort minimal que sont en droit d’attendre les usagés des transports en communs. Ils sont les derniers aventuriers du monde moderne.
Sans doute, dans la majorité des cas, pour autant qu’il soit bien équipé et entraîné avec soin, le voyageur peut espérer atteindre sa destination. Plus souvent qu’on ne l’imagine, il peut même espérer – avec un peu de chance – retourner par les mêmes moyens à son point de départ.
Au débutant, on ne saurait trop conseiller le parcours le plus fiable – mais aussi le plus fréquenté et le moins pittoresque – Aix-Marseille par autoroute, sans problème majeur.
Aix-Marseille par la nationale est un exercice intermédiaire approprié. En dernier recours, un taxi permet de rentrer sans encombre après la nuit tombée.
Passé ce cap, il n’est pas déraisonnable d’oser Martigues, Vitrolles, Fos, Miramas… voire même Arles et les Baux de Provence.
Dans tous les cas, il est recommandé de se munir de deux ou trois centaines de francs, d’une carte de téléphone, de menue monnaie et du numéro de radio-taxi de son point de départ.
En l’absence de se matériel, les dangers sont certains : se trouver à Vitrolles à dix heures du soir ; attendre un bus depuis deux heures ; douter qu’il en passe encore ; se rapprocher des lumières aperçues à l’horizon ; demander à un passant s’il existe une cabine téléphonique ; ne pas obtenir de réponse ; chercher encore ; trouver ; s’apercevoir que la cabine fonctionne avec des pièces ; ne pas avoir de monnaie ; retourner sur ses pas pour échanger un billet de cinquante francs dans une baraque à pizza aperçu quelque temps auparavant ;
se faire insulter par le commerçant (« pas de pizza ? pas de monnaie ! ») ; réfréner sa morgue, implorer, obtenir enfin ; retourner à la cabine, qui ne marche pas ; interpeller une personne accoudée au rebord de sa fenêtre ; vouloir utiliser son téléphone ; voir les volets se fermer brutalement ; marcher encore, jusqu’à l’ultime cabine ; demander aux renseignement des numéros de taxis à Vitrolles ; ne rien obtenir (« il s’agit d’artisans-taxis, si vous avez un nom, nous pouvons vous donner un numéro, mais nous avons pas le droit de faire de la publicité… non, nous ne pouvons pas vous donner tous les noms, vous n’avez droit qu’à trois numéros par appel ») ; obtenir un numéro à Marignane, et par précaution un autre à Marseille ; manquer de pièces ; retourner à la pizzeria ; revenir à la cabine ; appeler le taxi et arriver à Marseille à 2 heures du matin… Toute la soirée, vous aurez côtoyé vos semblables. Ils n’auront jamais imaginé sérieusement que vous puissiez ne pas disposer de véhicule personnel, jamais pris la mesure de votre désarroi…
Pour parer aux dangers qu’il pressent, le naïf se sera muni, avant son départ, d’un horaire de retour… Document inutile, qui ne fournit, qu’une indication de tendance sur la fréquence des passages.
Le téméraire, enfin, osera la correspondance entre deux lignes. Son entreprise est vouée à l’échec, faute d’information préalable :

  • une gare routière ne dispose d’aucun renseignement en propre ; elle ne peut que vous orienter vers le transporteur privé dont votre informateur suppose (mais ce n’est pas sûr) qu’il dessert votre destination ;
  • le transporteur privé, qui dispose d’un kiosque dans le hall de la gare routière, ne peut vous transmettre que les informations concernant ses propres lignes, et, le cas échéant, quelques bribes de tradition orale (« au delà de cette montagne, on raconte qu’une autre compagnie dessert ce village ») ;
  • personne ne connaît ni l’intitulé exact, ni à plus forte raison le numéro de téléphone de l’autre compagnie ;
  • la cabine téléphonique est en panne ;
  • aucun plan d’ensemble ne permet de juger par vous même du chemin le plus court, et d’éventuelles correspondances…
    Au demeurant, l’inaccessible information n’a aucune importance : le retard du premier bus, et l’éloignement des stations, vous fait toujours rater la correspondance, entre deux lignes qui n’excèdent pas, généralement, un autobus par jour dans chaque sens.
    Plus souvent qu’on ne le croit, tel ou tel village est desservi par un autocar. Des usagers réguliers, d’une seule ligne régulière peuvent, au prix de désagréments mineurs, les utiliser avec efficacité. Tout le reste relève de la fiction, ou des sports de l’extrême.
    L’usager régulier a moins besoin d’abribus rénovés que de bus plus fréquents. Sans doute, en été, il aurait l’usage d’une fontaine. Sans doute, des parois largement vitrés et un éclairage abondant seraient en mesure de rassurer les femmes seules et les vieillards, de leur suggérer l’invraisemblable : qu’en cas de malaise ou d’agression, un automobiliste les verrait, et leur porterait secours. Le programme exclut explicitement cette opportunité.
    L’utilisateur occasionnel pourrait, en ce qui le concerne, tirer profit d’un plan du réseau – qui n’existe pas – et d’une cabine téléphonique – que les Télécoms n’implantent qu’en fonction de leurs propres impératifs.
    A l’évidence, une nouvelle ligne d’abribus n’apporte aucun avantage, à aucun utilisateur. Qu’importe ? L’abribus ne leur est pas destiné !
    Qui peut croire qu’une opération visant à développer le tourisme, s’adresse au moins solvables et aux plus captifs des citoyens ? Et qui peut croire qu’on veuille les faire rêver à la Provence ?

CORRECTION

La commande est plus mesquine que franchement crapuleuse. Il n’est pas illégitime de l’accepter, pour autant qu’on en ait bien compris l’objectif implicite : faire rêver les automobilistes qui passent devant les abri-bus !
Certains projets répondent correctement à ce programme. Mais rien n’indique que leurs auteurs l’ait clairement formulé.

22-LE PLAN DE DÉVELOPPEMENT D'UN VILLAGE

PROGRAMME

Á quatre kilomètres de Vaison-la-romaine, un village perché – déserté par les agriculteurs dont les fermes sont situées en contrebas – a été racheté en masse au début des années soixante, par une génération de cadres supérieurs, de professions libérales et de rentiers qui, aujourd’hui, y font retraite. A l’initiative d’une association animée par les propriétaires, le site a été classé par la Conservation des Monuments Historiques. Si la richesse des terres agricoles et les acquisitions de première heure ont pendant trente ans contrarié les opérations immobilières, les mêmes effets ne peuvent plus être escomptés : la vallée, et les élus avec elle, souhaitent développer le tourisme ; les retraités vieillissent, et rien n’indique que leurs héritiers poursuivront les mêmes objectifs de protection. Par ailleurs, le Ministère de la Culture a hérité, sur le territoire de la commune, d’une fondation dédiée aux arts plastiques, que son directeur souhaite développer. Il a obtenu la présidence de l’association de protection du site, provoquant la démission des membres fondateurs. Il demande l’élargissement de la route d’accès au village et au centre culturel. Depuis trois ans, le mitage des coteaux a commencé. Chaque année, une dizaine de maisons s’ajoutent aux précédentes. Le charme s’estompe. L’ouverture au tourisme de masse est inéluctable. On demande un plan de développement de la commune pour les vingt ans qui viennent.

COMMENTAIRE

Le village dont il est question n’est pas inconnu des architectes marseillais, depuis qu’une paire d’imbéciles – dont les noms seront tus par correction – y ont élu domicile. Au demeurant, peu d’entre vous savent que leur aventure à commencé à deux pas d’ici, sur les quais du Vieux-Port.
I
Comme il faisait une chaleur de trente-trois degrés, le quai des belges se trouvait absolument désert. Deux hommes parurent. L’un venait de la Canebière, l’autre de Rive-Neuve. Le plus grand, vêtu d’une veste en lin, marchait à pas vifs, mains en poches, ventre en avant. Le plus petit, en chemise tahitienne, traînait les pieds derrière un carton à dessins manifestement trop large pour ses bras courts. Ils s’assirent à la même minute, sur le même banc. - Tiens !, dit le plus grand en observant les efforts de son voisin pour caler le carton entre ses genoux, nous devons faire le même métier. Je suis architecte. - C’est comme moi, je suis urbaniste. Ils évoquèrent les mérites comparés de leurs deux professions. L’architecte rêvait d’un jour pouvoir dessiner une ville entière. L’urbaniste n’attendait rien de mieux qu’un petit bâtiment qu’il aurait pu réaliser du sol au plafond. Au delà de mille mètres carrés, on ne maîtrise rien. Mais en deçà de dix-mille, rien n’a d’importance. Seul compte le tumulte des détails, et l’ordre d’un ensemble. Au contraire, c’est l’uniformité des petites choses qui scelle la cohérence d’un ensemble pittoresque… Ils se plurent d’emblée. Sur le coup des sept heures, quand l’urbaniste allait prendre congé, l’architecte s’aventura tout à coup :

  • Mangeons ensemble !
  • J’en avais l’idée, et je n’osais pas, répliqua le petit homme en traînant son carton à la suite.
    Ainsi naquit leur amitié.
    L’urbaniste avait un peu plus de quarante ans. Diplômé des Beaux-Arts peu après 68, il avait complété sa formation par deux ans à l’Institut d’Urbanisme de Créteil. Il eut très tôt la chance d’obtenir un emploi pour un aménageur public. Il accepta, persuadé qu’il s’agirait d’une expérience provisoire, sûr de pouvoir, après un an ou deux, créer sa propre structure. Deux ans passèrent, trois autres et trois autres encore. Chaque affaire nouvelle était l’occasion, pensait-il, d’enrichir son carnet d’adresse, de multiplier les contacts qui lui seraient utiles une fois installé. Plus tard, sans jamais renoncer tout-à-fait à son projet, il en différait le terme sur des périodes de plus en plus longues, et à la mesure de ses successives promotions internes, le projet d’installation prenait de l’ampleur : d’urbaniste libéral en agence d’urbanisme, d’agence en aménageur urbain… Le rêve précédait toujours ses capacités d’une ou de deux longueurs, en sorte que de nouveaux contacts étaient nécessaires, et de nouvelles années passées dans la fonction publique. Sauf à sombrer dans la mégalomanie, il lui était de plus en plus difficile de croire à la vraisemblance de son ambition, de taire ce qui lui apparaîtrait un peu plus tard comme une évidence : il serait salarié jusqu’à la retraite. Au demeurant, son sort ne lui déplut pas toujours. Il avait adoré le grand bureau qu’on lui avait confié. Sans doute, il le partageait avec deux dessinateurs. Mais ceux-là travaillaient assez souvent sur les dossiers qu’il avait en charge pour que l’urbaniste ait pu croire qu’ils fussent à ses ordres. N’était-il pas cadre ? Il avait eu l’opportunité, dans cette grosse entreprise chargée de l’aménagement de villes nouvelles, de créer des quartiers entiers. Mais il était resté en place assez longtemps pour jauger enfin, avec quelque tristesse, les premiers résultats tangibles du travail entrepris dix ans auparavant, malgré les meilleures intentions du monde. Il se sentait trahit. Il se plaignait d’avoir eu les mains liées, aux ordres d’une hiérarchie interne, d’une théorie d’élus et d’institution dont il pensait, certains soirs, qu’ils avaient été créés, placés, qu’ils travaillaient à seule fin de contrarier ses efforts. Il avait acquit, c’est certain, une habileté dialectique qui lui permettait conjointement de vanter son sens du dialogue et de déplorer la constante incompréhension de ses interlocuteurs. L’architecte qui, pour l’heure, incarnait tous les espoirs de l’urbaniste, n’était guère mieux loti. Du moins, il n’avait jamais cru en sa vocation, et n’exerçait son métier que par hasard : un an après son entrée à l’école, souhaitant la quitter, il entreprit une impressionnante série d’actes militants, de nature à justifier son exclusion ; contre toute attente, une grève de masse fut organisée ; la direction céda ; le camarade injustement accusé fut réintégré ; il ne put faire autrement – sauf à ravaler au rang de simulacres l’odieuse manœuvre administrative et la juste réaction des masses – que de poursuivre des études qui l’ennuyaient, et de passer un diplôme qu’il ne désirait pas. Ne sachant rien de son art, l’architecte eut l’habilité – il est vrai courante en son temps – d’en parler avec talent, et d’occuper, le premier à Marseille, un créneau dont la fécondité n’apparaîtrait que plus tard : la réhabilitation des grands ensembles et l’enquête préalable. On put le voir ainsi – avant qu’il ne s’habille chez Kenzo – explorer de portes en portes la misère du monde, recueillir en six langues – mal maîtrisées – les attentes d’habitants surpris et inquiets d’une telle sollicitude. Le plus souvent, on compris mal sa démarche. Il fut régulièrement insulté, chassé, trois fois délesté de son portefeuille – vide – une seule fois lapidé par des enfants… Il revint à la charge. Il s’imposa de guerre lasse. On lui supposa les pouvoirs qu’il ne niait pas. On lui confia ses doléances. On voulait des appartements plus grands, ou plus petits ; des couloirs plus propres, et une moindre surveillance ; des rues plus intimes, et de plus grands espaces ; des couleurs plus gaies, et un air distingué ; le confort moderne, et le respect des traditions… En toute logique, l’architecte résolu de ne rien entreprendre. Il le fit savoir assez haut, assez clair, pour qu’un politicien le remarque et l’attache à son service. L’architecte en tira quelques profits : vingt logements par ci, un équipement par là … Il avait assez de goût pour détester ses projets, assez de talents pour les justifier en théorie. Quand les termes de la commande n’étaient pas pervers, le passif social était chargé, à moins que les prix ne soient tirés, ou le terrain lourd… Toujours, le contexte rendait compte de la médiocrité des réalisations. A chaque fiasco, l’architecte augmentait la mise théorique, dans une sorte de quitte ou double qui, au départ d’un vestiaire de plage, engageait la ville toute entière. Il finit par ne plus rien espérer en deça d’un portefeuille d’Urbaniste en Chef du Sud de la Loire aux Marches d’Espagne. Conscient de ses limites, il voulait, faute d’en assumer la charge, en écrire les prolégomènes. Avec toute la modestie que permet une telle ambition, il avoua son désir à l’urbaniste entre deux bouchées de pizza : il ne supportait plus la frénésie de l’agence, les ordres à donner, les réunions de chantier ; il était las d’une pratique qui ne laissait plus assez de place à la réflexion ; il déplorait le silence des théoriciens ; il aspirait au recul de l’écriture ; il disposait d’ailleurs d’une petite semaine à la fin du mois d’Août. L’urbaniste baissa les yeux pour parler. - je comptais, justement cette semaine, me rendre dans une maison de famille, près de Vaison-la-Romaine, un coin charmant, et si calme. Je pensais… Nous pourrions… J’y dispose d’une jolie bibliothèque d’architecture. Travaillons ensemble ! - pourquoi pas ? fit l’autre, quel village as tu dit ? ». Et l’urbaniste finit son plat en vantant les charmes d’une trentaine de maisons accrochées aux flancs d’un château, d’un arbre de Judée planté au coin d’une place escarpée, des nuits bercées par le glouglou d’une fontaine, tout près de la maison familiale, « résidence secondaire depuis six générations ». Au pousse-café, l’affaire était faite.
    II
    Quinze jours plus tard, ils marchaient de long en large dans un petit salon tendu de velours rose, tantôt jetant un oeil sur le Mont Ventoux (qu’on apercevait à la fenêtre, derrière une haie de cyprès), tantôt s’asseyant face à l’un des Macintosh installés aux deux bouts de la table commune. Tour à tour, ils tapaient trois mots, pour se relever à l’instant. - Six lignes en deux jours !, s’écria l’urbaniste qui relu à voix haute : « l’apparente réussite médiatique des architectes, leur retour à une modernité de bon ton, cache un profond désarroi face au fait urbain. Aucune des questions posées dans les années soixante-dix n’a été résolue ». Il leva le nez vers l’architecte :
  • Mais quelles questions, au fond, n’auraient pas été résolues ?
    Après quelques hésitations, il fut convenu que l’urbaniste en taperait la liste sous la dictée de l’architecte, qui dès lors, marchant plus vite, frappait l’air de son bras à chaque mot :
  • La rue ; la place ; l’îlot ; le haut et le bas ; le dedans et le dehors, c’est-à-dire la double articulation de l’architecture ; l’indifférence à la différence, et je cite Grumbach ; la continuité ; la convention ; le symbolique ; l’historicisme, en ce qu’il annonce peut-être la fin de l’histoire…
  • Peut-être ? répéta l’urbaniste
  • C’est que je ne suis pas sûr de mes sources – reprit l’architecte en rougissant – La modernité comme stade indépassable de l’histoire de l’architecture, la banlieue, le centre et la périphérie, les espaces publics et privés, les types et les modèles, les processus de croissance, le rôle du foncier…
    L’urbaniste avait perdu le fil de la dictée. Il crut devoir le faire remarquer par une intervention de portée générale.
  • Nous n’en finirons jamais, la liste est sans fin. C’est Borges ! Ou pire encore : Flaubert ! Cessons un instant, et posons une question simple, pour avancer.
  • Une question, dis-tu ? En veux-tu ? En voici : tu dessines des villes nouvelles ; ça ne marche pas ; ça n’est pas de la ville ; ça se dégrade en six mois ; pourquoi ?. L’urbaniste sourit. Les raisons de ses échecs ? voilà un des rares sujets qu’il maîtrisait parfaitement ! Milles chaînes entravaient son action. Il n’en cita que trois ce jour là . En premier lieu, l’exigence moderne en matière de viabilité (eau, gaz, électricité, téléphone) induit un coût important des rues, donc la recherche des tracés les plus courts, donc une large maille routière augmentée d’une série de radicelles, donc une distribution des lots en impasses, donc la nécessité, pour passer d’un lot à l’autre, d’emprunter le réseau routier, donc le recours aux moyens automobiles, donc la claustration de femmes, d’enfants, de vieillards privés de voitures, donc l’absence de badauds, quand tout au contraire, une ville agréable nécessiterait des parcours différenciés, donc une maille serrée de rues, donc un linéaire important, donc un coût prohibitif. En deuxième lieu, l’exigence moderne en matière d’air et de lumière induit un écartement considérable entre les bâtiments, d’une largeur au moins égale à leur hauteur, donc, si d’aventure on se mêle de forme urbaine, une largeur minimale des rues, très peu éloignée de la largeur maximale qu’impose une saine économie des réseaux divers, donc une uniformité des gabarits, donc la monotonie d’espaces uniformément ouverts, donc une sorte de banlieue ; quand tout au contraire, une ville agréable nécessiterait des gabarits différenciés, de larges avenues et des ruelles étroites, donc une hygiène déplorable, trop chère qui plus est. Enfin, l’exigence moderne de l’automobile induit un parc de stationnement au moins égal à l’emprise au sol du bâti, donc, dans des conditions foncières normales, un seuil de densité ridiculement bas, quand tout au contraire une ville agréable nécessiterait, pour être animé, une forte densité. Bien entendu, ceux qui habitent dans une ville constituée s’accommodent d’une certaine rareté de la lumière et supportent les embarras d’un trop rare stationnement. Le loyer du bâti permet la création, dans des conditions économiques acceptables, de parkings souterrains, ou l’entretien d’un réseau viaire abondant. Mais lequel d’entre ceux qui veulent vivre en ville s’accommoderaient des mêmes inconvénients dans une ville nouvelle qui serait encore de la campagne ? Ou bien, à l’autre bout de la mécanique, quel maître d’ouvrage, fut-il public, accepterait d’investir le prix de ce qui sera une ville dans dix ans, pour percevoir, pendant dix ans, le loyer d’une campagne ? Au demeurant, qui le voudrait n’en aurait pas les moyens légaux : des rues étroites et sans garages, c’est tout simplement interdit. Pour conclure, l’urbaniste évoqua une dizaine d’autres raisons pratiques, mais s’en tint pour l’essentiel aux trois premières, qui, présentaient chacune le double avantage, pour la clarté de son exposé, d’être triviales et rédhibitoires. Au terme de l’exposé, l’architecte demeurait effondré dans un fauteuil de cuir.
  • Nous n’allons quand même pas écrire ça !
  • Et pourquoi non ?
  • C’est d’une vulgarité ! tout le monde le sait - N’est-ce pas assez ? dit l’urbaniste
  • C’est déjà trop, et sans doute insuffisant. Tu n’as parlé ni du passif de la modernité, ni des liens infiniment subtils qui rattachent notre pratique à la Charte d’Athènes, ni de la crise de l’identité urbaine, ni de la perte de savoir… Que sais-je encore ? Ton fatras rudimentaire serait la cause de la faillite ? C’est indigne ! Qu’au moins, des raisons savantes justifient notre échec !
    On décida de repousser au lendemain. On dîna en silence.
    III
    Au terme d’une nuit sans sommeil, l’urbaniste s’était rangé à l’avis de son compagnon. Il ne se pardonnait pas d’avoir cru épuiser le sujet en des termes aussi élémentaires. Mais il se sentait démuni face à la théorie, et s’en ouvrit à l’architecte. Il avait longtemps espéré, parce que la lecture lui était difficile, y trouver une vision du monde supérieure à la sienne, pénétrer dans la pensée d’un auteur qu’il supposait détenteur de secrets élevés. Tantôt il lisait vite, se laissant prendre à une musique dont il ne restait rien au terme de l’ouvrage. Plus sérieusement, il peinait sur chaque phrase, pesait chaque articulation, doutait de chaque causalité – les car, donc, en conséquence, étaient pour lui constante source d’étonnement. Au total, il dégageait péniblement ce qu’il pensait être le noyau dur de l’ouvrage, et sans doute ne se trompait-il pas de beaucoup, puisqu’il avait plusieurs fois eu l’occasion de vérifier que le peu qu’il avait comprit d’un ouvrage était le peu qu’en pouvait dire l’un de ces résumés succins que la presse professionnelle faisait de ces mêmes ouvrages. Au total, il avait jugé – pour la théorie de l’architecture comme pour le théâtre, le cinéma ou la littérature – que ce qu’il pouvait retirer d’une pratique attentive n’était pas très différent de ce que la lecture rapide d’une critique de l’ouvrage lui apportait – plus rapidement et sans peine. Il en avait pris son parti – ne manquait aucune brèves des revues d’architecture auquel il était abonné – et à bon compte pouvait soutenir une conversation raisonnablement documentée sur un sujet quelconque. Par acquis de conscience, il lisait une à deux fois par an un livre dont la critique lui laissait penser qu’il serait d’accès facile. Le moment lui était d’ailleurs favorable : en ce temps la, personne ne lisait, et seuls écrivaient quelques universitaires fatigués… C’est au détour d’un travail mineur – la note de présentation d’un projet – que lui apparu avec netteté ce qu’il pensait être une usurpation du titre d’intellectuel. Il avait émaillé son texte de quatre citations, et recherchant ses sources pour un mot à mot auquel il tenait – s’était aperçu qu’elles étaient toutes de seconde main, des auteurs d’articles citant eux même des livres qu’ils auraient lu. L’architecte avoua ses propres difficultés. Ils résolurent d’en revenir aux grands textes fondateurs, à leur disposition dans la bibliothèque adjacente au salon. Une heure ou deux, ils prirent plaisir à retrouver ce qu’ils savaient déjà.
  • Le Corbusier est très net : L’urbanisme réclame de l’uniformité dans le détail et du mouvement dans l’ensemble… Et dire que nous en parlions à Marseille sans citer nos sources !
  • Sans doute, mais regardes un peu plus loin : Le quadrillage régulier de ses rues est uniforme, mais il n’est pas un de ses aspects qui soit semblable à un autre. Ce serait de l’ordre dans l’ensemble…
  • Et du tumulte dans le détail, reprit l’urbaniste. En tout cas, il milite pour la ligne droite ! L’architecte bondit jusqu’à la plus proche des étagères, laissa glisser son doigt de gauche à droite, et d’un geste sûr sorti « L’Art de Bâtir les Villes ». - Camillo Sitte prétend exactement le contraire ».
    L’urbaniste avait entre-temps ouvert une vieille brochure des « éditions sociales ».
  • Lénine définit la grande ville par cette indifférence brutale, cet isolement insensible de chaque individu au sein de ses intérêts particuliers, d’autant plus répugnants et blessants que le nombre de ces individus confinés dans cet espace réduit est plus grand.
  • Mais Jane Jacob considère cet anonymat comme une valeur essentielle.
  • Selon Alberti, la Ville est une grande maison.
  • En tout cas, elle n’est pas un arbre, ajouta l’architecte en souriant, je cite Alexander.
  • Zevi met l’accent sur l’espace interne.
  • Norberg-Schulz s’en contrefiche…
    D’un livre, ils lisaient deux pages, objectaient sur un point, recherchaient ailleurs une référence contraire, revenaient à un chapitre déjà parcouru. En fin d’après-midi, ils désespéraient de pouvoir faire une lecture suivie. Sans doute, ils ne pouvaient espérer rattraper dix ans d’ignorance en une journée, ni même en une semaine. Le mieux restait sans doute l’analyse méthodique d’un seul texte, voire d’un seul extrait. Ils discutèrent fort tard sur le choix. L’architecte voulait un classique, Vitruve peut être, encore qu’il fut prêt à céder sur De L’Orme ou Perrault. L’urbaniste doutait que de large chapitre de ces auteurs fussent consacrés à la Ville. Il souhaitait quelque chose de plus moderne, Le Corbusier peut-être, ou Gropius. Ils s’inquiétèrent de la nationalité de l’auteur. Les Français n’ont guère brillé en la matière. Poète ou Lavedan ne sont pas rien, pourtant. Mais Aldo Rossi, en les citant, est d’une plus large ampleur. Assurément, les italiens ont la prééminence. Sans conteste, les anglo-saxons étaient plus faciles à lire. Ce serait lâcheté de se résoudre à cet expédient. Il peinèrent sur dix lignes de Tafuri, avant d’abandonner sur le coup des onze heures.
    IV
    Le lendemain, ils résolurent d’aborder la question avec méthode, en distinguant trois phases : l’analyse scientifique du fait urbain ; l’urbanisme proprement dit, comme programme de développement des villes ; l’art urbain enfin, en tant que moyen d’expression formelle de ce programme. L’architecte contesta ce découpage hâtif, mais s’y résolut faute de mieux. Deux heures plus tard, ils conclurent que le fait urbain était complexe, l’urbanisme difficile, et l’art urbain presque indicible. Mais surtout, ils constatèrent avec effroi que les trois termes n’entretenaient entre-eux presque aucun lien, ni d’objet, ni de méthode. La typo-morphologie leur sembla de nature à combler cette béance. En s’attachant à l’analyse des formes urbaines dans leurs rapports avec les types bâtis, elle pouvait, à terme, mener du constat à la prescription, de la prescription à la forme. Ce discours n’était nouveau pour aucun d’entre eux, et l’urbaniste, surtout, y trouvait matière à légitimer sa pratique. Il fit un bref exposé sur les types de croissance et de franchissement des limites. Il rappela les rapports étroits entre les tracés des rues et les types bâtis, le rôle de l’îlot comme articulation entre ces deux termes. Sans doute, le travail de Castex, Depaule et Panerai démontrai, de façon exemplaire, la lente dérive qui dégradait la Ville, de l’îlot à la barre. Livre en main, l’architecte objecta.
  • Je cite : décrire les étapes qui ont amené à l’architecture moderne, ou du moins quelques unes, c’est peut être se donner les moyens de projeter différemment.
  • C’est bien dit.
  • Tous l’ont lu, et les erreurs persistent
  • Ils auront mal lu, dit l’urbaniste. Moi même, j’en ai tiré profit. Mais à quel type bâti vraisemblable veux-tu que je m’en réfère, si ce n’est à la barre et à la maison individuelle que vous tous, vous construisez ?
    Il se tut un instant avant d’ajouter : « au bout du compte, je trace des rues que j’espère agréables, ménageant des îlots assez larges pour y installer des barres en continu, assez ouverts pour ménager des parkings intérieurs. »
    Ils résolurent d’examiner un par un les plans de villes nouvelles à leur disposition. Jamais n’y apparaissait une stricte séparation des îlots. Dessinés en plan de masses fictives (les futurs bâtiments, au bon vouloir des promoteurs), les plans esquissaient un semblant de structure, tenu par une série de points forts placés aux angles des rues, portes monumentales, resserrements symétriques, etc. Mais rien de cette apparente structuration ne tenait au tracé des rues proprement dites. L’urbaniste avoua maladroitement que les fameux points forts étaient systématiquement délaissés par les promoteurs privés, en sorte que le moindre alignement un peu « urbain » devait être pris en charge par la collectivité locale. Les points forts étaient invendables. Un exercice fut tenté. On ramena les plans au strict dessin des voies, noires sur un fond blanc. Dès lors qu’ils étaient privés des simulacres de continuités, des points d’orgues, les plans de l’urbaniste ne différaient de la pire des banlieue – trame routière et radicelles désordonnées – que par de vagues effets de symétrie. L’urbaniste découvrait, pour la première fois, un aspect cruel de son travail. Il tenta la même lecture des quelques cités HLM réhabilitées par l’architecte, à grands renforts de pergolas et d’auvents. L’exercice était accablant. Ils se couchèrent sans un mot.
    V
    Le lendemain, ils reçurent la visite du lauréat. Il avait acquit ce surnom l’année précédente, comme seul représentant de la région dans une compétition vaguement internationale. Engagé face à trois ou quatre gros calibres de l’architecture moderne, il avait perdu, bien sûr, comme auparavant, et par la suite, il avait perdu tous les concours auquel il avait participé. Il s’obstinait à produire des projets systématiquement décalés, en l’encontre d’un goût qu’il jugeait moyen, et d’attentes vulgaires, projets naturellement remarqués, puisqu’ils étaient faits pour ça, et comme de juste refusés. Au terme de dix années d’exercice, il était peut être le meilleur des architectes marseillais à n’avoir jamais rien construit. On s’étonnait de ses revenus, on supputait un héritage. De quelque malheureuse affaire dans laquelle il s’était partiellement commis, avec d’autres, mais dont il ne pouvait entièrement dégager sa responsabilité, il ne disait rien, et préférait revendiquer sa stérilité, comme un drapeau. Le lauréat dénigrait volontiers le recours à un architecte, voire même, à l’occasion, l’acte de construire. Ses échecs constants étaient, à l’en croire, la conséquence de son dégoût. Plus sérieusement, le lauréat était partagé entre un total mépris de soi et une excessive prétention. Tantôt il pensait mériter son sort. Tantôt le maître d’ouvrage ne méritait pas ses services. Dans tous les cas il échouait. Il espérait construire un jour. Il redoutait d’être confronté à cette épreuve. Il avait acquis, dans le maniement du verbe et du trait, une expérience qui quelques temps pouvaient faire illusion. Mais la moindre question technique le déroutait, il n’avait qu’une très vague idée de la manière dont un bâtiment pouvait être construit, soupçonnait confusément que des matériaux entraient dans sa composition, sans pouvoir en nommer aucun autrement qu’en terme générique : métal ; pierre ; béton ; bois… Certains soirs, il prononçait ces mots comme des d’incantations magiques. L’urbaniste avait pensé que le lauréat pourrait utilement commenter les travaux en cours. C’était mal connaître le personnage. N’écoutant rien, objectant tout, il en revint au dessert à sa marotte : ne pas construire.
  • La question n’est pas de savoir pourquoi on ne sait plus aujourd’hui faire des villes, mais de savoir comment, à certain moment de son histoire, l’humanité a pu s’arroger le droit d’en fonder, et comment il croit encore pouvoir construire sa maison. Le fils de l’homme n’a pas inventé la maison, disait-il. Il y est né. Il en hérite. Un drame a eut lieu : un jeune homme a tué son frère ; on a chassé l’assassin ; ce qui est permis au père, on l’interdit au fils ; le nombre des fils qui survivent excède celui des vieillards qui meurent ; la terre a tremblé ; un tyran a brûlé le palais ; on a changé une coutume, on change de ville, on change de régime ou de train de vie… Il n’est jamais normal de quitter la maison dont on aurait du hériter. Dans mon milieu, on ne construit pas, Monsieur, on possède ! Seuls bâtissent les déshérités ou les nouveaux riches. La misère du banni est méritée. La fortune subite est suspecte. La maison nouvelle est toujours illégitime. Que dire de la ville neuve, alors, et des colons qui la fondent : miséreux ; déserteurs ; bannis ; exclus en tous genres. Imaginez-vous un instant que les meilleurs citoyens de Phocée se soit aventurés à fonder Marseille ? La Racaille vous-dis-je ! Et ce joli monde s’entre-tue. A Rome on éventre son frère, ailleurs son père ou sa mère, à Marseille on s’accouple (au prix de quel marchandage ?) avec la gueuse. A Versailles on construit sur les ruines de la féodalité. La ville neuve est une marque d’infamie ou de spoliation. Et si des quartiers naissent encore aujourd’hui, de vrais quartiers, de vraies villes, c’est, comme hier celles des bannis, dans la crasse et la misère des bidonvilles équatoriaux. Comment s’étonner qu’une société comme la notre, raisonnablement démocratique et prospère, puisse, à défaut de pouvoir déjà se passer de nouvelles maisons, s’épargner l’infamie d’une ville neuve ?
    L’architecte soupçonnait le lauréat d’avoir beaucoup emprunté à Rykwert, dont il avait survolé l’édition anglaise de « The Idea of a town », et très certainement, de l’avoir interprété de travers. Mais sur le moment, ni lui, ni son acolyte ne purent rien trouver de sérieux à objecter. - tout de même, disaient-ils, sans rien ajouter. Assez fier de ses effets de manches, le lauréat les quitta dans la soirée.
    VI
    Au réveil, l’architecte savait exactement ce qu’il aurait du rétorquer la veille. La ville des bannis existe encore, dans les banlieues, qui, ici, n’accèdent plus jamais à la dignité urbaine. C’est désolant, et inexcusable. Rasséréné, l’urbaniste voulu poursuivre le travail de tracés noirs sur fond blanc, et mettre à l’épreuve les plus fameux exemples d’urbanisme anciens. Au terme du jour, l’épreuve était brillamment passée par les cinq ou six plans qu’ils avaient ramené à une échelle commune. Mais l’exercice gênait l’architecte, qui le comprenait comme une réduction inacceptable du fait urbain. Sur la complexité de la ville, il cita Marcel Poète.
  • Pas du tout, dit l’urbaniste, avant de s’éclipser dans la cave. Il en ressorti triomphant, un manuel d’épistémologie des sciences entre les mains.
  • J’ai là une image savoureuse : une feuille tombe ; sa chute est parfaitement déterminée par des lois connues, la biologie d’une herbe fanée, la chute des corps, l’aérodynamisme et le comportement au vent. Mais il n’y a pas de science de la chute des feuilles, pas plus qu’il n’y a de science des faits urbains. Au demeurant, il est impossible de calculer la chute exacte d’une feuille en particulier.
    De l’audacieuse métaphore qui s’ensuivit, l’urbaniste déduit que c’était par réduction d’un objet à un seul de ces aspects, en s’éloignant du fait, que pouvait être constituée une discipline, tant scientifique qu’artistique. L’urbanisme nécessitait cette myopie, une focalisation presque imbécile sur un seul de ces aspects, le tracé des voies. Cette secrète connexion entre la bêtise et l’urbanisme les ravit. Ils entreprirent un classement systématique de tous les plans de ville à leur disposition. De Vaison-la-Romaine, ils firent venir un photocopieur. Ils remirent à l’échelle toutes les villes disponibles. Ils tentèrent plusieurs classements, tantôt chronologiques, tantôt géographiques. Mais toujours, des exceptions demeuraient. Une typologie s’imposait ! Deux heures plus tard, le salon était entièrement recouvert de formats A3 scotchés sur les murs, regroupés en tas, en amas, en constellations, irréductibles à toute raison. Ils s’endormirent à même les feuilles étalées sur le sol.
    VII
    Au matin du septième jour, les deux amis se trouvaient plus désemparés qu’il ne l’avaient jamais été. Ils devaient partir le soir même, et certains travaux domestiques occupèrent leur matinée : fermer les volets, le gaz, l’électricité, aller à la décharge… Ils déjeunèrent dans le demi-jour des volets clos. L’architecte marmonnait. L’urbaniste l’encouragea à parler. - Nous n’avons rien fait, en somme. - C’était probablement idiot ! - Ah, cela, nous en sommes sûrs désormais, dit l’architecte, le dessin d’une ville est une forme de bêtise, une sainte bêtise.
  • En dira-t-on autant de la notre ?
  • Et pourquoi pas ? au bout du compte, nous avons appris. Nous avons appris que le tracé prime dans la ville, nous savons qu’il est d’autant plus riche qu’il est maillé, serré, composé.
  • Mais nous ne savons pas de quoi une ville peut être faite, ni aujourd’hui, ni demain à plus forte raison.
  • Raison de plus pour s’en tenir au tracé.
  • Un tracé qu’au demeurant, aucun maître d’ouvrage ne nous demande. L’architecte se tue un instant, avant d’affirmer, debout, un bras tendu au plafond, qu’il ne repeindrait plus jamais en rose et en vert une cité HLM. L’urbaniste rit de cet accès de grandiloquence, se moqua gentiment de leur ridicule.
  • Moi non plus, je ne dessinerai plus jamais de points forts… mais que faire ?
  • Tracer des villes ? - Personne n’en veut. L’architecte lavait leurs deux assiettes, tandis que l’urbaniste ramassait au sol un plan de Milan.
  • Je me demandais… Nous pourrions…
    L’architecte s’était rapproché, et baissait les yeux sur la trame complexe des figures enlacées
  • Tu y pensais aussi ? dit l’urbaniste.
  • Copier… - Copier les villes, n’est ce pas !
    Ils s’embrassèrent au milieu du salon. Ce soir là , les volets grands ouverts, face à face, aux deux bouts de la grande table, relevant la tête de temps en temps, se souriant l’un à l’autre, ils copiaient.

CORRECTION

On ne saurait trop conseiller à ceux qui, en masse, ont lamentablement échoué dans cet exercice, de suivre l’exemple de nos héros, que certains flaubertiens ont – c’est heureux – correctement identifiés. Il fallait, en premier lieu, prendre la mesure du phénomène : la commune ne va pas se contenter d’une ou deux colonies de vacances ; à quatre kilomètres de Vaison-le-Romaine, c’est toute la chienlit pavillonnaire qui va s’y déverser, sans que personne ne puisse s’y opposer. Le charme des vieux cailloux en a trompé plus d’un, qui se sont accrochés au clocher, comme la vérole sur ses officiants. On doit s’en convaincre : il n’y a rien à sauver ! Il s’agit, dans le meilleur des cas, d’organiser une banlieue. Le problème posé était volontairement complexe, d’une difficulté qui ravit les urbanistes : nombreux facteurs, incidences multiples, moyens à mettre en oeuvre à plusieurs niveaux… La maison n’est pas moins complexe que la ville. C’est l’honneur des architectes d’y répondre avec des moyens limités : le plan, la coupe, l’élévation, c’est-à-dire le dessin prescriptif. Ils ont – dans le contrat de dupe qui les lie au client – une certaine forme de probité : les intentions, les mobiles, les espoirs divergent ; mais au bout du compte, ce qu’ils ont dessiné est construit, ce qu’il ont prescrit est assuré pour dix ans. Des moyens limités, et un résultat fini, distinguent toujours une discipline d’une esbroufe : le pinceau et la toile du peintre, contre les « outils » du graphistes ; l’alphabet et le livre de l’écrivain, contre les « campagnes » du publicitaire ; le plan et la maison d’un architecte, contre la « méthodologie » d’un programmateur, ou la « pluridisciplinarité » d’un urbaniste. Des architectes se sont laissés prendre au même jeu. Dans un milieu professionnel fasciné par la rémission de l’architecture moderne, il existe encore, tapis dans quelque bureau poussiéreux, retranchés dans des agences crasseuses, des architectes en deuil de la ville. Personnages ridicules et misérables, ils restent attachés au projet formulé dans les années soixante-dix : le reconstitution de l’art urbain. Incapables d’évoluer jamais, désemparés par les polémiques du moment, ils feuillettent les revues sans comprendre. Ils ont enregistré la disparition de la ville, l’escamotage de l’histoire, la dilution du sens, sans se souvenir d’aucun texte décisif qui en aurait sonné le glas. Abandonnés par leurs maîtres à penser, ils ont le sentiment d’avoir perdu une guerre sans combattre. Vaguement, ils soupçonnent le choix des armes. A la complexité des fonctions, ils ont voulu opposer la complexité d’un fait urbain où l’architecture aurait sa place. A la complexité sociale de la ville, il ont ajouté la complexité formelle du bâti. Tout comptait dans la ville du sociologue : les déplacements, la culture, la langue, le travail et les loisirs, le pouvoir et les classes… Tout compte encore dans la ville du typo-morphologiste : le devant et le derrière, le haut et le bas, les creux et les bosses, les matériaux et les corniches… Parce que l’architecture a été placée au centre du débat sur la ville, les hérauts de la forme urbaine ont été renvoyés à leurs chères études architecturales, retranchés, de bataille du sens en guerre des styles, de défaite de la corniche en guérilla du verre collé. A aucun moment, ils n’ont la myopie nécessaire à la constitution d’une discipline : le tracé urbain, tout le tracé urbain, rien que le tracé urbain. « Quand le dessin d’une ville est bien tracé, le principal et le plus difficile est fait » (Essai sur l’Architecture, Laugier, 1753). Encore faut-il ajouter que dans une démocratie libérale, tout ce qui peut être fait a été fait. Il n’est pas sur qu’un décideur puisse l’admettre. La vérité, il ne peut pas la dire : ce noyau historique sera une usine à pizza ; ce village sera une banlieue ; cette banlieue sera un foutoir… La vérité, il ne veut pas l’entendre : au mieux, vous maîtrisez les voies et la tripe ; le reste vous échappe… Au projet, au dessin prescriptif qui révélerait ce qu’il doit taire – son autorité sur la chose publique et son impuissance face aux affaires privées – il préfère un « schéma directeur » construit comme un programme négocié : une large concertation ; une campagne de sensibilisation ; des procédures de gestion du court terme jusqu’à l’horizon 2020 ; le dessin fluctuant d’un site en devenir ; et pour faire bonne mesure urbaine, une théorie de points forts, d’alignements urbains, de bornes, de portes, d’aménagements paysagers, de poésie des espaces modernes et de complexité…… tout est possible, mais rien n’est figé. Les donneurs d’ordre sont satisfaits : ils n’auront pas d’ordre à donner. Pour en revenir à notre village, un seul projet permettrait d’échapper à la banlieue : faire passer le TGV en fond de vallée… Le bruit ferait fuir les rats !

23-UNE ANTHOLODIE DE L'URBANISME

PROGRAMME

Au court de courtes vacances dans un village du Vaucluse, deux amis d’humeur badine, architecte et urbaniste, décident de regrouper par thèmes une série de citations sur l’architecture et l’urbanisme.

COMMENTAIRE

Compte-tenu de la brièveté du séjour, un week-end ou une semaine, peut-être, les citations devront évoquer le manque de temps, l’absence de méthode, et la mauvaise foi de nos héros.

CORRECTION

Exceptionnellement, les résultats sont assez satisfaisants pour être cités sans commentaires.

DÉFINITIONS

L’urbanisme peut être défini. Traité d’Urbanisme, Joyant, 1934
L’urbanisme est à la fois un science, un art et une philosophie. La remodélation d’une capitale, Agache, 1932
Il ne faut pas s’étonner que le mot urbanisme ainsi que ses dérivés, soit fréquemment utilisé de façon erronée Un problème moderne : l’Urbanisme, Bardet,1938
L’urbanisme est, en vérité, une mer agitée où l’on se noie. Urbanisme, Le Corbusier,1925
La dernière maison bâtie est toujours la plus vulgaire et la plus laide. Art, Wealth and Riches, Morris, 1915

Confusion
Tout ici s’enchevêtre. Rien de Clair. Eléments d’Analyse Urbaine, Paneray, Depaule – 1974

Précision
J’ai dessiné un plan sur lequel on distingue un ensemble de carrés formés par des bâtiments. Courte Exposition d’un Système Social Rationnel, Owen, 1848
Le moindre espace d’isolement entre deux édifices doit être au moins de 6 toises : 3 pour chaque, ou davantage ; mais jamais moins de 3, et 3 jusqu’au point de séparation et au mur mitoyen de clôture. L’espace d’isolement ne sera calculé qu’en plan horizontal, même dans les lieux où la pente serait très rapide. L’espace d’isolement doit être au moins égale à la demi-hauteur de la façade devant laquelle il est placé, soit sur les côtés, soit sur les derrières de la maison. Théorie de l’Unité Universelle, Fourrier, 1822

Aporie
Toutes ces questions se tiennent. On ne peut résoudre les unes sans déterminer en même temps la solution des autres. Description du Phalanstères, Considérant, 1848
Nous avons dû anticiper ici certaines affirmations qui auraient été mieux placées en conclusion : c’est qu’en réalité nous sommes parti de ces thèses pour montrer combien il est difficile de transposer sur une autre échelle les conclusions, mêmes opérationnelles, des études sur la ville. Le territoire de l’architecte, Gregotti, 1966

Utopies
Quelle belle vue ! m’écriai-je en arrivant sur une terrasse. Voyage en Icarie, Cabet, 1840
Mon plan de réforme, même s’il était utopique ou romantique, n’en serait pas plus mauvais pour cela. Lecture on Architecture and Painting, Ruskin, 1854
Si la réalisation d’un pareil modèle implique une approche quasi révolutionnaire des questions de propriété foncière et de promotion, nous sommes néanmoins satisfaits de constater que le modèle lui-même ne présente aucun caractère de fantaisie. Traffic in Towns, Buchanan, 1963
Toutefois, cela n’est pas impossible, c’est une question d’argent. L’Avenir des Grandes Villes, Hénard, 1910

Forte pensée
Il n’y a aucune raison pour que de nobles villes, offrant tous les perfectionnements possibles en matière d’égouts, adduction d’eau, conduites de gaz, ne puissent être édifiées dans un style à la fois parfaitement cohérent et chrétien. True Principles of pointed, Northmore Pugin – 1836

Théorie
La relation syntagmatique médiévale nous semble, dans cette perspective, se situer au niveau d’une territorialité zoologique plutôt qu’à un niveau ethno-culturel. Sémiologie et Urbanisme, Choay, 1967
Le développement urbain présente une continuité dans le temps ; autrement dit, il y a dans la ville un avant et un après. Ce qui revient à constater et à démontrer que nous relions entre-eux le long d’un axe temporel des phénomènes qui sont strictement comparables et, par nature, homogènes. L’architecture de la Ville, Rossi, 1966
Il est souvent pratique d’introduire des éléments qui ont le caractère de « total-Gestalten ». Par cette expression, nous entendons un élément où la forme de l’espace et la limite de l’espace, respectivement forme de masse et limite de masse, où tous ces trois éléments fondamentaux forment un tout prégnant. Le baldaquin est un exemple de total-Gestalt. Système logique de l’architecture, Norberg-Schulz, 1962. La cité qui existe fournit matière à classification (…) Cette typologie n’est pas édifiée d’éléments distincts, elle se présente comme un tout complet que l’on peut immédiatement décomposer en fragments Troisième typologie, Vidler, 1977
Une Zif n’a pas d’effet spécifique pour tout territoire compris dans une Zad, mais une Zad ne peut être créée postérieurement à une Zif. Comprendre l’Urbanisme, Boury, 1977
Ainsi s’explique la confusion des opinions que la rurbanisation suscite. La Rurbanisation, Bauer & Roux, 1976
La contribution musulmane à la transformation du tissu des voies des villes européennes reste encore ignorée. La ville européenne, Guidoni, 1981

Hygiène
Le plan des appartements est laissé à la fantaisie individuelle. Mais deux dangereux éléments de maladie, véritables nids à miasmes et laboratoires de poisons, en sont impitoyablement proscrits : les tapis, et les papiers peints. Les cinq cent millions de la Bégum, Verne, 1879
Un village bien loti et construit en série donnerait une impression de calme, d’ordre, de propreté, et imposerait fatalement la discipline aux habitants. Maison Monol, Le Corbusier

Prolétaires
La révolution prolétarienne a opéré un bouleversement complet dans la question de l’habitation. ABC du Communisme, Boukharine – 1919
C’est aux industriels de créer les nouvelles cités, c’est à eux qu’il revient de les faire saines et de les faire belles, c’est d’eux que nous devons attendre toutes nos améliorations sociales. La Cité-Jardin, Benoit-Lévy, 1904
L’avènement des urbanistes sonnerait-il le glas de la propriété privée ? Il semble que non. Traité de Remembrement Urbain, Liet-Vaux, 1949
A titre expérimental, on pourrait – quelque part sur l’Angar ou l’Iénisséi – créer les conditions de travail et d’existence collective : on édifierait les premières cités modèles et les premiers immeubles communaux modèles en y attirant cette jeunesse travailleuse qui brûle dès aujourd’hui de vivre à la communiste. Il va de soi qu’en aucun cas, personne n’entrera dans ces communes par la contrainte. La vie Ouvrière et le Communisme, Stroumiline, 1960
C’est aux Russes que l’on doit les premiers essais de hiérarchie des groupes sociaux Urbanisme, Socard, 1948

Matériaux
La région du Sud-Est de la France est celle dans laquelle nous situons le lieu de cette étude., et ce sont les matériaux en usage dans cette région qui seront employés par nous comme moyens de construction (…) Les matériaux employés sont le béton de gravier pour les fondations et les murs, et le ciment armé pour les planchers et les couvertures. Une Cité Industrielle, Garnier, 1917

Images
La gare est le moyeu de la roue. Urbanisme, Le Corbusier, 1925
Il conviendrait que la ville se développe comme se développent les cellules vivantes, par segmentations successives, engendrant des cellules neuves comprenant chacune noyau et tissu. Nos villes sont-elles condamnées ?, Meyer-Heine, 1957
Le modeleur de ville se trouve au centre de la grande ville ou plutôt sur l’axe vertical de ce centre, afin de se placer à la juste hauteur d’où il pourra modeler sa ville La Maison des Hommes, Pierrefeu, 1942

Circulation
Le croisement des rues est l’ennemi de la circulation Vers une Architecture, Le Corbusier, 1923

Géométrie
Dans un découpage parcellaire, la valeur maximale du terrain à bâtir est atteinte lorsque chaque bloc présente un rapport maximal entre son périmètre et sa surface. D’un point de vue purement géométrique, des parcelles rondes seraient les plus avantageuses L’Art de Bâtir les Villes, Sitte, 1902
La perpendiculaire exagérée n’est pas moralement admissible The Living City, Wright, 1958

Nombres

Dans nos villes actuelles morphologiquement constituées, on constate qu’au-delà d’un certain volume optimum, une agglomération n’est plus un milieu biologiquement sain. L’expérience prouve que cet optimum, que nous appellerons la Cité humaine, est de l’ordre de 10.000 familles. Mission de l’Urbanisme, Bardet, 1949
5000 citoyens. La république, Platon 10 villes satellites de 5000 habitants Pour Milan, de Vinci Une ville-jardin de 32.000 âmes. Les Cité-Jardins de Demain, Howard, 1902
De petites communautés de 500 à 3000 individus. The Book of the New Moral World, Owen, 1836
Une grande harmonie de 1600 personnes. Harmonie Universelle, Fourier, 1849
Des groupes de 1000 à 2000 habitants. Morelly Des Unités de population de 3500 personnes. Théorie du Contact, Hasting, Arlen & Brown, 1937
Un phalenstère urbain de 1000 à 1500 habitants. La Cité Future, Tarbouriech, 1902
Une unité familiale de 40 personnes plus 2 esclaves. Morus De 30.000 à 105.000 habitants. Ces chiffres sont supérieurs à ceux préconisés par les théoriciens de l’école allemande. Introduction à un urbanisme expérimental, Rouge, 1951
L’élément de base des régions tant urbaines que rurales sera le quartier urbain de 5000 à 8000 habitants. Aménagement systématique, Gropius Un quartier doit intégrer toutes les fonctions de la vie urbaine sur une surface qui ne peut excéder 35 Ha et 15.000 habitants Doctrines et incertitudes, Krier, 1980
Les Anglais prônent des « unités de voisinage » de 6000 à 10.000 habitants. Mission de l’urbanisme, Bardet, 1949
Les Soviets, se basant sur la rentabilité et le rayon optimum du service des installations d’approvisionnement en commun, ont calculé, pour leurs villes nouvelles, leurs groupes d’habitations pour 1000 à 2400 individus, et leurs quartiers d’habitations pour 4000 à 6000 individus. Mission de l’urbanisme, Bardet, 1949
Les derniers chiffres américains basés sur la rentabilité fixent l’optimum à 5.500. Mission de l’urbanisme, Bardet, 1949
Enfin, les neighbourhood units anglais atteignent de 6000 à 10.000 personnes, ce qui nous semble trop important pour un groupement de Français. Mission de l’urbanisme, Bardet, 1949
Lorsque nous donnons ces évaluations numériques, 5 à 15 familles, 500 à 1500, nous sentons parfaitement ce que ce classement peut avoir d’arbitraire à première vue. Principes d’Analyse Urbaine, Bardet, 1945
Les calculs de Raoul François aboutissent aux mêmes résultats. Problèmes d’urbanisme, Bardet, 1941

Distinctions
Une utopie est une chose et un plan d’aménagement une autre. Civics as Applied Sociology, Geddes, 1904
Tout tient à tout. Introduction à l’Urbanisme, Poète, 1929

Sauvegarde
Les valeurs architecturales doivent être sauvegardées (…) s’il est possible de remédier à leur présence préjudiciable par des mesures radicales. Charte d’Athènes, Le Corbusier, 1941

Technique
La Ville Cosmique, par définition, ne craindra pas les dévastations de la guerre, car le désarmement sera gagné sur terre et les débouchés et autres expansions seront recherchés dans l’espace cosmique, les Etats actuels transformés en provinces d’un Etat géant Mondial… Les quatorze points précédents entraînent certaines solutions techniques La ville cosmique, Xenakis, 1964

Fonctions
La règle de trois a toujours des partisans nombreux et convaincus, sinon subtils. Modes et degrés d’occupation du sol, Magnan, 1951
Au fur et à mesure que la composition englobe un plus grand nombre d’habitations et influe ainsi sur la vie d’un plus grand nombre d’habitants (…) l’artiste a en charge dans son oeuvre, de traduire les besoins et les aspirations d’une communauté de plus en plus vaste. De l’architecture à l’urbanisme, Canaux, 1948
Les besoins des habitants varient selon l’âge et le sexe, selon les habitudes particulières de chacun. Techniques de l’urbanisme, Auzelle, 1953
La beauté d’une Ville dépend principalement de trois choses, de ses entrées, de ses rues, de ses bâtiments Laugier, Essai sur l’Architecture, 1753
Pour assister à la naissance de la ville, il nous faut remonter aux origines des établissements humains Introduction à l’Urbanisme, Poète, 1929

Guerres
La façon dont les hommes doivent se répartir sur un territoire n’a, pendant longtemps, guère posé de problèmes. Théorie Générale de la Population, Sauvy, 1954

Questions
Il devient nécessaire de vérifier jusqu’à quel point les nouveaux projets urbanistiques et architecturaux correspondent aux besoins réels des gens Histoire de la cité, Benevolo, 1975
Jusqu’où peut-on aller dans ce sens ? Répondre à cette question nous entraînerait bien loin. Bases sociales, économiques et politiques de l’urbanisme, Lavedan, 1954

24-UN CENTRE DE THALASSOTHÉRAPIE

PROGRAMME

Dans une commune du littoral méditerranéen, la récente disparition d’activités industrielles nécessite une reconversion massive vers le tourisme. On se propose, dans un premier temps, de créer un complexe touristique à vocations ludique et thérapeutique, comprenant plusieurs bassins, des jacusis, des saunas, etc., ainsi qu’un restaurant pouvant servir de salle de réunion, et 300 logements, permettant d’accueillir un millier de vacanciers. Dans le cadre d’un concours, on demande de positionner et d’organiser, sur un plan de la commune, l’ensemble de ces activités.

COMMENATIRE

Les concours d’urbanisme sont d’une nature paradoxale :

  • en sollicitant les architectes sur des questions de programme, ils restituent leur rôle de conseillers ;
  • en mobilisant plusieurs équipes concurrentes, ils se défient des conseils donnés.
    L’entreprise est suspecte. Elle favorise la souplesse d’une « démarche », fut-elle strictement formelle, au détriment des projets prescriptifs. Une chose est sûre : à brève échéance, on ne fera rien. Peu importe de « gagner » l’ombre d’un projet, quand dans l’ombre on peut faire un projet. Une seule stratégie mérite notre attention, celle de Brunelleschi dans l’affaire du Dôme de Florence : résoudre le problème ; prendre date ; se faire chasser ; être rappelé en désespoir de cause ; se faire payer en conséquence.

CORRECTION

Contre toute évidence, certains persistent à vouloir gagner les concours. Alors, qu’ils montent à Paris ! Le talent – puisque c’est à ça qu’ils veulent restreindre l’architecture – s’y monnaie à bon prix. Qu’ils partent, ou qu’ils s’attendent au pire. La fable qui suit leur est destinée. La salle était bruyante, mais les six architectes attablés près du four à pizza se taisaient. Quelques secondes de silence ont suffit, avant que leurs voix ne se joignent au roulement continu, pour célébrer une manière d’initiation : cinq des convives se fréquentaient de longue date, tandis que celui qui se joignait à eux n’était connu que d’un seul. Dos au feu, trois esthètes boudaient une soirée qui n’ajouteraient rien à leur gloire. Associés depuis huit ans, ils se pensaient les meilleurs architectes de la place. Ils n’avaient pas tort. Face à eux, épaulé au mur, un petit brun attendait avec impatience le moment de parler. Il cultivait depuis longtemps le contraste entre une apparence quelconque – traits fades, pantalon gris, veste à carreaux dont on pouvait croire au premier abord qu’elle provenait d’un bazar – et un verbe haut, rythmé, musical. Régulièrement, il tapait sur l’épaule de son voisin, le chef de service qui avait voulu cette réunion, lancé les invitations et présenté à ses amis l’architecte très maigre, très grand et très pale qui se tenait à sa droite. La famille du nouveau venu était provençale depuis trois générations. Mais des circonstances improbables l’avaient fait vivre et prospérer en dehors de tout réseau clientéliste, en sorte que le rejeton, diplômé depuis cinq ans, n’avait jamais pu jusqu’alors accéder à la dignité d’une commande locale. Au demeurant, seule cette consécration lui manquait. A la sortie de l’école des Beaux-Arts, il avait comme d’autres postulé à la plupart des concours annoncés dans le « Moniteur ». Toutes ses tentatives régionales avaient échoué. Mais un de ces projets, présenté sans illusion dans un concours ouvert au niveau national, fut remarqué, à défaut d’être primé ; un ministère l’invita à un concours restreint ; puis un autre… Un an après il obtenait sa première commande. Sans doute, il ne se plaignait pas, et tout d’abord s’amusait d’une modeste reconnaissance nationale de sa compétence, tandis qu’elle était ignorée à deux pas. Incontestablement, il préférait être le deux centième ou le quatre centième à Paris que le dernier dans son village. Mais une carrière provinciale suppose au moins quelques réalisations en province. Il ne voulait pas quitter la mer et s’obstinait sans succès à faire le tour des maîtres d’ouvrages locaux. C’est au cours d’une de ces tournées qu’il avait rencontré le chef de service. Il n’avait accordé que peu d’importance à cette visite : le chef était en charge d’une de ces officines qui gravitent autour des pouvoir publics, avec moins de moyens que d’énergie, moins de pouvoirs que de moyens. Mais il se piquait d’autonomie, et on lui accordait de temps en temps une oreille distraite. Tel fut le cas six mois auparavant, quand un jury local dut sélectionner les participants à une consultation restreinte. Tel fut encore le cas la veille du dîner, quand ce même jury choisit le jeune architecte comme lauréat. La pizza, le bœuf et le vin consacraient sa réussite. Mieux encore : son accession à l’existence sociale. Car si l’aristocratie a sa roture, si les religions ont leurs infidèles, la Provence n’a pas cru devoir désigner ceux qui n’appartiennent à aucune clientèle. Plus qu’intouchables, ils sont impensables, inadmissibles, innommables. La distinction du clientélisme de fait et d’un clientélisme de droit permet seule de comprendre ce refus obstiné de penser l’extérieur de soi. De fait, le clientélisme est un système hiérarchisé d’exclusions et de haines ; à ce titre, la société provençale n’est pas très différente des réseaux de relations qui, ailleurs, contribuent sensiblement aux privilèges et aux distinctions. En droit, le clientélisme est profondément égalitaire ; au sein d’une clientèle originaire, les denrées, les récompenses, les travaux sont idéalement distribués comme ils pouvaient l’être dans une société primitive, sur le principe du tour de rôle : chacun fait sa part du labeur commun et profite à part égale des produits communs. Cette égalité de fait est profondément menacée par l’égalité du droit républicain. Les distinctions sociales qu’admet la nation, fussent-elles fondées sur « l’utilité commune », remettraient en cause l’égalité clientéliste. La transaction marchande, l’échange d’une certain objet ou d’un certain travail contre une certaine somme d’argent, tout ce qui peut contribuer à donner une valeur aux choses, sont naturellement rejetés hors du clan. Mais si en droit le clientélisme refuse la distinction du fait et du droit, il constate en fait la béance ouverte avec le droit. La société clientéliste emprunte à la république la plupart de ses pratiques : on travaille, on habite, on vote, on achète et on vend comme partout ailleurs. Dès lors, la distribution des tours de rôles clientélistes n’a plus qu’une fonction commémorative d’un passé révolu. Les hors-castes, de plus en plus nombreux, témoignent au vu et au su de tous les clients d’une existence encore difficile, mais indépendante de tout parrainage. Leur présence rappelle à ceux qui les côtoient la fragilité d’un système qui s’abîme dans la fiction. D’apparence opprimés, ils sont les futurs vainqueurs d’une révolution en cours. Les reconnaître serait une forme d’abdication, les nommer, un reniement. Comme la plupart de ses pairs, l’innommable haïssait sa condition sans la comprendre. Il percevait le clientélisme comme une aristocratie malthusienne, d’une injustice délibérée. Citoyen, il attribuait toutes les lenteurs administratives dont il était victime aux privilèges clientélistes. Sans doute, d’autres faisaient intervenir un parrain à tout propos : pour une place dans une crèche, dans une école, dans un hlm, pour le renouvellement d’une carte d’identité, pour l’enlèvement des ordures ménagères ou un branchement électrique… obtenus dans les mêmes délais qu’un citoyen ordinaire. En la circonstance, le parrainage voilait l’évidence d’un droit républicain également partagé. Architecte libéral, l’innommable souffrait plus concrètement de sa solitude. Non seulement il était exclu de la commande publique, mais encore de toutes les retombées privées du clientélisme public. Car si, pour tout ce qui relève du droit, le clientélisme est un rite dépourvu d’effet (sinon de sens), on n’en dira pas tant quand il s’applique à la valeur, c’est-à-dire au travail, aux échanges et aux distinctions sociales qu’ils impliquent. Si le droit n’est contesté que parce qu’il ne tire pas sa légitimité du clan, la valeur est refusée en bloc. Privilégier la qualité d’un produit, l’efficience d’un travail, un compétence quelconque, expose à deux graves dangers : trouver la compétence recherchée hors de sa clientèle ; pire encore, instaurer au sein de sa clientèle une hiérarchie qui sape la légitimité du tour de rôle. D’origine modeste, l’innommable attribuait au clientélisme son manque de relations, sans comprendre qu’il en souffrait ici probablement moins qu’ailleurs. Sans doute, un client proche des parrains les plus en vue obtenait à son tour un peu plus qu’un autre. Mais dans son principe, la généralisation des connaissances dans une clientèle affaiblissait la portée des relations privilégiées ; les réseaux de classes se superposaient plus qu’ils ne s’identifiaient au clientélisme. Citadin enfin, l’innommable avait longtemps craint de ne jamais pouvoir accéder à la dignité. Dans les petites communes, l’élu n’a pas tort, quand il décide d’attribuer une commande à l’architecte qui attend son tour, d’évoquer la nécessité de faire travailler « tous les architectes locaux ». Tous peuvent effectivement, à un moment ou à un autre, par l’entremise d’un ami, intégrer l’une ou l’autre des clientèles instituées. C’est dire que dans un village ou une petite ville, le clientélisme n’avait pas d’autres effets que le laminage des talents au bénéfice d’un égalitarisme de fait entre tous les membres d’une profession. Un système qui donnait si peu – aux médiocres un peu plus qu’ils ne pourraient attendre ailleurs – aux meilleurs un peu moins qu’ils n’espéraient – ne pouvait en retour exiger grand chose. Prodiguer et recevoir des marques d’indéfectible fidélité suffisaient la plupart du temps. Mais dans la grande ville où vivait l’innommable, la référence aux « architectes locaux » cachait moins parfaitement le choix clientéliste. La grande majorité des professionnels en exercice restaient hors-castes, en sorte que le tour de rôle égalitaire ne concernait pas plus de dix ou vingt pour cent de ses confrères. Aux autres, le tour de rôle apparaissait comme cet odieux réseau de relations exclusives qu’il n’était pourtant que par défaut. L’exclusion désolait les clientèles, plus peut être qu’elle ne désespérait l’innommable. A titre individuel, un client pouvait voir d’un oeil mauvais une intrusion qui ralentirait le rythme du tour de rôle. Mais le clan pouvait se réjouir de forces nouvelles. Jalouses les unes des autres, en guerre permanente les unes contre les autres, les clientèles ne dédaignent pas les transfuges. Mais, déniant l’existence des hors-castes, elles ne pouvaient admettre une adhésion qui ne viendrait de nulle part. Dans un système où le mérite était honni, où aucun parrain ne recrutait quelqu’un qui n’aurait pas été présenté par un ami, où personne n’avait jamais rien obtenu, dans quelque domaine que ce soit, sur simple dossier de référence, à l’issue d’un entretien ou d’un concours, l’anonymat d’une grande ville où tous vont et viennent à leur gré désarmait les bonnes volontés. Tous savaient que les étrangers étaient plus dangereux hors-castes qu’ils ne le seraient une fois rattachés aux clientèles. La moindre rencontre était l’occasion de sceller des liens nouveaux. Mais les mêmes rencontraient les mêmes, indéfiniment, tandis qu’une masse immense d’architectes inconnus échappait à jamais aux rites de présentation des uns par les autres. De longue date, la Provence avait su traiter avec les communautés nouvelles, comme avec n’importe quel clan légitime. Mais elle était impuissante devant les individus, palliant au plus pressé de l’intégration par d’étonnants bricolages dont le chef de service avait le secret. Quelques initiés l’appelaient « la lavandière». Il blanchissait les hors-castes comme d’autres nettoient les fonds secrets. Ses fonctions l’amenaient à rencontrer le tout-venant des jeunes diplômés. Il avait assez de culture pour identifier les architectes de talent. Parmi les meilleurs, il choisissait les plus souples. Il les intégrait à son cheptel et un ou deux ans plus tard les relançait sur le marché. Les généalogies truquées qu’il produisait ne trompaient personne. Etre parrainé par le chef de service, c’était, de notoriété publique, n’avoir été personne auparavant, postuler à un premier quartier de clientèle. Il suffisait de se taire, et tous marchaient dans la combine, trop heureux d’une nouvelle recrue. Très certainement, le chef de service s’avilissait à cette basse besogne. Comme un bourreau au moyen-âge, il était méprisé mais reconnu pour l’utilité de sa tâche. Il avait dû, en quelques années, se fâcher avec tous les membres de son clan et les fâcher tous contre lui, sans qu’aucun ne renonce à ses entremises. Le petit brun qui l’accompagnait était un architecte honorable, construisant bien. De même obédience que le chef de service, il avait pu à l’occasion lui servir de rabatteur. Il agissait ce soir là en son nom propre.
LE PETIT CORSE (coupant la parole du chef et s’adressant à l’innommable) : ces réserves ne m’intéressent pas. Tu avais simplement le meilleur projet, ou peut être le plus malin, parce que d’autres n’étaient pas mauvais non plus. J’aime beaucoup. Moi, je ne suis pas malin. A propos… (temps d’arrêt). J’ai actuellement une petite étude à faire en milieu rural. Un travail difficile, dans un site assez beau – un village que tu ne connais probablement pas – avec de nombreux interlocuteurs. Tu pourrais t’en charger ? Ton concours n’aura pas de suite avant plusieurs mois, tu sais.
L’INNOMABLE : et bien, pourquoi pas… je termine un permis de construire la semaine prochaine. Je dois pouvoir me libérer et…
PREMIER ESTHETE (l’interrompant) : attend une seconde avant te prononcer pour le trimestre à venir. J’avais espéré pouvoir te sous-traiter un centre de thalassothérapie.
L’INNOMABLE (curieux) : un centre de thalassothérapie ?
LE PETIT BRUN : il parle de cabines de douches. Réfléchis bien. Mon étude devrait en toute logique déboucher sur un projet de salle des fêtes.
PREMIER ESTHETE : une piscine d’eau de mer est liée aux cabines.
LE PETIT BRUN : la salle fournirait 800 places assises…
L’INNOMABLE (levant le bras pour parler, et restant sans voix) : Eh…
PREMIER ESTHETE : ce n’est qu’un des éléments d’une opération d’ensemble auquel nous pourrions t’associer ; 300 logements de vacances…
LE PETIT BRUN : mon maître d’ouvrage souhaiterait une salle à géométrie variable, des technologies pointues auxquelles je crois que tu t’es intéressé.
PREMIER ESTHETE : un petit centre d’accueil s’ajoute aux logements…
LE PETIT BRUN : une grande cage de scène… L’INNOMABLE (tapant d’une main sur la table) : je comprend mal… Ce sont deux affaires distinctes, n’est ce pas ? (silence accablé) LE PETIT BRUN : elles sont sans comparaison.
L’INNOMABLE : ce serait pour quand ?
LE PETIT BRUN ET LE PREMIER ESTHETE (ensemble) : dans trois mois !
L’INNOMABLE : je ne sais pas… une chose est sûre, je ne peux pas accepter ensemble vos deux propositions.
SECOND ESTHETE (au petit brun) : Michael pourrait se charger de cette salle ?
LE PETIT BRUN : Michael ? celui qui gratte chez vous en mezzanine ? il ne sait pas dessiner !
PREMIER ESTHETE : et Pierre ?
LE PETIT BRUN : hors de question !
PREMIER ESTHETE : Victor ?
LE PETIT BRUN : il n’est pas mauvais… un peu jeune peut-être…
SECOND ESTHETE : c’est lui qui a travaillé sur le Centre Culturel Victor Gélù.
LE PETIT BRUN : c’est un joli bâtiment. Je me doutais bien qu’il n’était pas de vous.
PREMIER ESTHETE : je n’y ais pratiquement pas touché.
LE PETIT BRUN : marché conclu ! je prends Victor.
L’innommable comprenait mal, doutait qu’il ait encore à voir dans cette histoire et n’osait pas ramener sur le tapi sa petite personne. A l’initiative du chef, tous burent à son succès. A la sortie du restaurant, le premier esthète le retint un instant en arrière du groupe qui rejoignait les parkings. Il devraient parler plus tard de cet affaire, se téléphoner, etc… En rentrant chez lui, l’innommable souriait. La piscine, les logements, le centre d’accueil, tout cela n’avait peut être pas été dit en l’air. Qu’il est été l’objet d’un troc entre deux clientèles aux rapports tendus (les esthètes travaillaient pour un ennemi quelconque), il l’ignorerait toujours. Ses nouveaux amis auraient eux-mêmes eu des réticences à le penser. Il ne s’agissait au fond que d’offres généreuses, d’arrangements amiables heureusement dénoués. Tel est bâti l’esprit humain : les esthètes auraient volontiers avoué avoir ce soir là fait une bonne affaire sans pour autant admettre qu’ils aient pu procéder à un échange. Ils n’auraient pu dire non plus en quoi consistait cette affaire – leur clan échangeait un brillant architecte contre un brillant architecte – sauf à penser leur propre travail avec un recul dont ils étaient incapables. Biens nés, les esthètes étaient clients de droit. Mais ni leurs relations, ni leur talent ne comptait vraiment. Le détail de leurs commandes montrait à l’évidence qu’à tour de rôle égal, d’autres qu’eux étaient mieux lotis. Souligné par des publications fréquentes, leur talent n’était pas ignoré. Mais ceux qui géraient la commande locale considéraient l’architecture de qualité comme un genre, plus que comme une valeur. Et les genres, comme les personnes, avaient leur tour. Tout au plus, l’architecture de qualité pouvant s’accommoder de tous les autres style (régional, pittoresque, moderne), la considérait-on comme une sorte de méta-style dont on pensait en haut lieu qu’il ne devait prétendre à aucune hégémonie. Il était hors de question que cette opinion puisse s’exprimer crûment : « un jour de la qualité, d’autres jours… ». Mais des phrases opportunes (« programme modeste, à traiter modestement », »projet considérable, qui nécessite probablement plus de métier que d’innovation ») permettait en toute circonstance de respecter le tour de rôle et d’attribuer les commandes aux pires de leurs confrères quand c’était à la médiocrité d’entrer en scène. Les esthètes étaient reconnus comme tels, mais fort peu enviés en définitive, puisque le style de qualité qui les caractérisaient ne prévalait sur aucun autre. Cette indifférence générale n’était pas sans influence sur leur travail. L’idée qu’on se faisait d’eux s’insinuait dans l’agence. En sourdine, ils cessaient de considérer leur architecture comme une recherche permanente et n’envisageaient plus la qualité que comme une marque de fabrique. Dès lors, leurs projets, toujours impeccablement finis, se desséchaient un peu plus à chaque nouvelle commande, sombraient dans la manière. Ils ne parvenaient à maintenir un certain sérieux, une certaine dignité dont personne ne leur savait gré, qu’au prix d’un apport permanent de sang frais. Recrutés avec soin, leurs nègres perdaient toute inspiration en moins d’un an. Celui qu’ils avaient cédé ce soir avait été trop perméable au virus qui les rongeait tous. L’innommable qu’ils reprenaient en contrepartie pourrait quelques temps régénérer leur trait. Tel était la nature d’une affaire que le petit brun jugeait également excellente. Ses activités plus diversifiées lui permettaient de cacher son jeu. Personne ne savait qu’il était bon architecte, certains doutaient même que ce fut ce métier qu’il pratiqua. La clandestinité qu’il avait choisie laissait intacte sa liberté d’esprit. Il passait les idées nouvelles en contrebande, dans les soutes de ses projets plus qu’en façade. Mais tout cela avait un petit air bricolé qu’il n’aimait plus. Il attendait de son nouveau nègre arraché aux esthètes le fini très-couture qui les caractérisait. Rentré chez lui, l’innommable considérait avec plaisir ses nouveaux amis. Toute la soirée ils avaient parlé de leurs connaissances, d’untel en rupture de clan, de tel autre en dette… L’innommable était fasciné du peu d’importance des enjeux. Autant il pouvait comprendre que les rapports avec les entreprises, mettant en branle des intérêts, des fonds et un nombre d’emplois considérables, pussent faire l’objet de complaisances et d’arrangements, autant il s’étonnait qu’on puisse, pour une question aussi futile – d’un point de vue économique – que le choix d’un architecte, préférer le local, l’ami, le partisan au meilleur des professionnels. Il ne comprenait pas que le clientélisme, comme l’aristocratie deux siècles auparavant, était à bout de souffle, inopérant, et ne s’offrait le luxe d’être impudent que pour taire l’aveu suicidaire de son obsolescence. Le clientélisme s’attachait justement aux choses les plus futiles tandis que d’autres étaient gérées comme partout en France. Tel élu pouvait, sur toutes les grandes options économiques, sur les choix politiques majeurs, les affaires importantes, être d’une rigueur sans faille, mais se rattraper en gérant l’ordinaire avec le plus parfait cynisme. On sacrifiait au rite clientéliste sans y croire. Et l’architecture s’annonçait très certainement comme le dernier lieu où l’on put encore pratiquer le parrainage sans danger, puisque sans enjeu. L’architecture semblait d’autant moins importante aux clients que sa fonction majeure – la gestion d’être ici et maintenant, d’habiter au plus noble sens – était d’une certaine manière la dernière utilité d’un clientélisme exsangue. Le bon voisinage, la rencontre, l’intime sécurité étaient mieux pris en charge par la clientèle que par la ville et l’architecture. Les rebondissements de la politique clientéliste – complots déjoués, secrets répandus, alliances et trahisons – semblait un spectacle plus convaincant que le bruissement d’une ville bien construite. Mais partout on s’en lassait. L’innommable était bon républicain, jacobin irréductible, persuadé qu’un rattachement de la Provence à la Nation Française serait de nature à promouvoir cette république des talents dont on fêtait le bicentenaire. Sûr de son quant-à-soi, il ne voyait pas ses complicités nouvelles comme une trahison. Il accédait à l’existence sans reniement, s’imaginait une lucidité qui le mettait à l’abri des perversions. Il était si peu éclairé pourtant qu’il ignorait encore à qui il avait fait allégeance. Un travail mené en commun avec les esthètes ne lui déplaisait pas, mais il souriait surtout au concours qu’il croyait avoir gagné.
Le lendemain matin, un élu du peuple cassait la délibération du jury et confiait l’affaire à un ami.

CONCLUSION – 1992

Les digressions ne visent pas qu’à exaspérer le lecteur rigoureux ou pressé. Elles rappellent, sur un mode léger, toutes les belles sciences qui ornent l’architecture. Elles intriquent les phantasmes d’un architecte aux préoccupations d’un citoyen. Les digressions n’ont pas manqué. Il serait juste, pour conclure, d’en revenir à l’essentiel du propos.
1 Si la discipline architecturale est fondée sur le dessin prescriptif, si elle poursuit des buts qui lui sont propres, le métier d’architecte, son autorité et son indépendance, sont légitimés par sa capacité à clarifier une commande complexe et contradictoire.
2 De longue date, contre toute logique, des architectes ont réclamé des programmes clairs, sur le modèle académique, rêvé d’une discipline qui serait dégagée de son terreau naturel.
3 De plus en plus souvent, des spécialistes, les programmateurs, se chargent de l’analyse des besoins, des études préalables et de la rédaction des programmes.
4 Au contraire du programme académique, élaboré dans le champ de la discipline architecturale, conçu comme exercice d’architecture, le « programme fonctionnel » suppose une répartition des activités humaines dans un espace antérieur à l’architecture ; il permet de penser l’espace en amont de ses formes particulières ; il raconte une histoire où s’estompent les contradictions que révélerait l’architecture, dessinée ou construite ; il s’adresse autant, sinon plus, aux agents de la commande qu’à l’architecte.
5 L’architecture survit, parce qu’il faut bien construire au bout du compte ; mais on ne saurait, trop longtemps, maintenir une discipline qui ne se coltinerait plus de commande à l’état brut, qui ne se frotterait plus à l’usage qu’en des terme digérés par d’autres.
6 Rien n’indique qu’à se cantonner dans la mise en forme, l’architecte puisse conserver la maîtrise de l’œuvre ; il peut, dans l’acte de bâtir, devenir un « professionnel » parmi d’autres.
7 L’architecte digne de ce nom n’a jamais pensé son art que comme l’irruption scandaleuse de la forme dans le social. Il se coltine l’usage. Il ne le sert pas, il le travaille, le malaxe, le recompose, au corps à corps du client.
La transgression de la commande est une exigence minimale : transgression du programme technique du Dôme de Florence ; recomposition du programme domestique de la cité radieuse… Pas une oeuvre majeure n’aurait pu naître dans le respect d’un programme préalable, dans l’attente d’une commande claire. Trois portraits (« Un Espace sans Qualité », « Un Plan de Développement », « Un Centre de Thalassothérapie »), dont le lecteur rigoureux – encore lui – se sera demandé ce qu’ils ont à faire avec la programmation, témoignent de ce que devient l’architecte, quand la discipline se passe de métier. En réaction au sens commun – « le programme, c’est l’expression des besoins » – on a voulu ici mettre en évidence ses mécanismes idéologiques, au risque de les surestimer. Des travaux de plus longue haleine devraient en restituer la mesure exacte. Si le programme a sa mécanique propre, il sert aussi à transmettre une commande. Un chercheur professionnel saurait, mieux qu’un amateur, constituer un corpus, et dégager avec rigueur :

  • la part des besoins réels ;
  • la part du programmateur.
    Tous le savent : l’architecture a une histoire ; la commande a une histoire ; quelles que soient leurs autonomies relatives, elles ne sont, l’une envers l’autre, jamais indifférentes. Entre la commande et l’architecture, on insère un texte. Il n’est pas transparent. Un travail méthodique pourrait seul distinguer :
  • les effets directs de l’histoire de la commande ;
  • les effets directs de l’histoire de l’architecture ;
  • l’opacité du texte, à la commande et à l’architecture.
    Pascal Urbain, juillet 1992

COMMENTAIRE – 2002

Le travail entreprit s’est limité, pour l’essentiel, à la commande publique française des années 80. Elle était caractérisée par un mode de gestion relativement concerté, propice au « programme négocié », dont je supposais qu’il se déployait dans un espace abstrait, délié des formes architecturales : le programme s’adressait plus directement aux acteurs de la concertation qu’aux maîtres d’œuvres ; il visait moins un produit architectural approprié aux rapports sociaux réels qu’un lieu de négociation conforme à la représentation sociale de l’équipement. Il n’était pas déraisonnable de penser, à la fin des années 80, que ce modèle théorique allait s’appliquer à l’entreprise privée, également caractérisée par une extrême disjonction entre sa réalité et sa représentation.
L’histoire en a décidé autrement. La chute du rideau de fer à restitué des modes de gestions d’une plus grande brutalité. Dans une large mesure, l’entreprise n’a plus rien à cacher à ses employés ; elle peut, plus facilement qu’il y a dix ans, énoncer un cahier des charges architecturales conforme à la géographie des rapports sociaux qu’elle veut effectivement mettre en œuvre.
Sauf évènements imprévus, donc probable, le « programme négocié » pourrait bientôt ne plus apparaître que comme une « curiosité d’époque ».
A Marseille, mai 2002

BIBLIOGRAPHIE

Élaborer une bibliographie exhaustive de l’énoncé écrit, comme préalable à un projet d’architecture, reviendrait sans doute à citer l’intégralité des propos tenus sur l’architecture. On se contentera ici de citer les ouvrages utilisés.
Alexander, De la synthèse de la forme, Dunod – Paris, 1971
Arnold, Les modèles chez Alexander, Cera, Paris, 1976.
Banham, L’a-maison, 1965, in Le sens de la Ville, Seuil, Paris, 1972
Benoit, L’organification , Enpc, 1976.
Blondel, Cours d’architecture, Paris, 1771
Burdese et Engrand, L’analyse de l’architecture industrielle, Genèse des théories fonctionnalistes, Corda, Lille, 1975
De l’Orme, Premier livre de l’architecture, 1567, édition de 1648, Mardaga, Bruxelles, 1981
Durand, Précis des leçons d’architecture données à l’école royale polytechnique, Edition de 1840, Paris
Epron, Éclectisme et profession, la création des écoles régionales, Bra, Paris, 1987
Epron, L’architecture et la règle, Mardaga, Bruxelle, 1981
Epron, Expert et l’école in Roger Henri Expert, Ifa/Moniteur, Paris, 1983
Guadet, Éléments et théorie de l’architecture, 1982.
Gromort, Lettres à Nicias, Fréal, Paris, 1950
Gromort, Essai sur la théorie de l’architecture, 1937, 1940
Lombart, concours d’architecture, in architecture, mouvement, continuité N°23, Paris, SADG, 1971
Palladio, Les quatre livres d’architecture, 1570, traduction de Fréart de Chambray, 1650, édition Arthaud, Paris, 1980
Rykwert, La maison d’Adam au paradis, Seuil, Paris -1976
Tafuri, Projet et utopies, Dunod, Paris, 1979
Vitruve, Les dix livres d’architecture, traduction de Perrault, 1684, Mardaga, Bruxelle, 1979