CENTRES HISTORIQUES

« La Ville générique est la ville libérée de l’asservissement au centre, débarrassée de la camisole de force de l’identité. La Ville générique rompt avec le cycle destructeur de la dépendance : elle n’est rien d’autre que le reflet des nécessités du moment et des capacités présentes. C’est la ville sans histoire. Suffisamment grande pour abriter tout le monde, accommodante, elle ne demande pas d’entretien. Lorsqu’elle devient trop petite, il lui suffit de s’étendre. Commence-t-elle à vieillir ? elle s’autodétruit, simplement, et se renouvelle. Elle fait ou non de l’effet en chaque endroit. Elle est « superficielle » – comme un studio de Hollywood, elle peut se refaire une nouvelle identité tous les lundis matin. » Rem Koolhaas.

À prendre au sérieux ceux qui en parlent le mieux, la ville générique n’a pas de centre, ou ce qui revient au même, un si grand nombre de centres concurrents, provisoires, mouvants, renouvelables, que chaque parcelle du territoire peut légitimement prétendre, pour paraphraser Warhol, à « un quart d’heure de centralité ».
Les promoteurs de cette extraordinaire libération ne mentionnent qu’en passant ce qui reste des centres anciens : « Toute Ville générique a son Quartier-Alibi, où sont préservées quelques reliques du passé : en général, un vieux train, un tramway ou un autobus à impériale le parcourt en agitant d’inquiétantes cloches – version locale du vaisseau fantôme où se traîne le Hollandais volant. Les cabines téléphoniques sont peintes en rouge et importées de Londres, ou ornées de petits toits en pagode. Le Quartier-Alibi (qui s’appellera aussi Remords, Rive quelque chose, Trop tard, 42e Rue, le Village, ou même le Sous-Sol) est un mythe savamment élaboré : il célèbre le passé comme seul peut le faire ce qui a été conçu de fraîche date. C’est une machine. » Rem Koolhaas

Brillant et incisif, le propos apparaît pourtant comme un rapetassage ad hoc de la théorie générique, qui n’explique pas pourquoi il y a encore de vieux tramways, qui parcourent les vieux centres du vieux monde, alors que théoriquement, tout ce fatras devrait être (auto)détruit. De fait, cette démolition fut tentée. Le vingtième siècle a vu croître, entre ville et campagne, un « tiers-territoire » qui regroupait l’essentiel de l’économie et de l’habitat, qui se dégageait des vieilles dépendances, tandis que les centres anciens étaient dépouillés de leurs privilèges. Dans la deuxième moitié du vingtième siècle, les villes traditionnelles ont été partiellement abandonnées, laissées en déshérence, comme un héritage trop lourdement hypothéqué, ou livrés sans procès aux pelles mécaniques. Mais deux phénomènes ont sérieusement entravé cette disparition annoncée. D’une part, certains patrimoines résistent à la disparition pure et simple. On peut dénoncer un héritage privé, on peut liquider une société anonyme, on peut mettre au clou une machine obsolète, on peut stocker des fûts radioactifs. Il est moins facile de dynamiter un centre historique, ou de l’ensevelir sous les sables, au moins en temps de paix. Il faut composer avec son existence, fut-elle aux marges des territoires nouveaux. D’un strict point de vue comptable, la ville traditionnelle demeure comme une charge fixe dont on doit – contre mauvaise fortune bon coeur – espérer certains bénéfices dérivés. D’autre part, certains patrimoines obsolètes se révèlent précieux, même aux yeux de ceux qui n’en ont plus l’usage quotidien. Certaines affaires se font encore au centre, contre toute logique, et certaines soirées, certaines visites, certaines promenades. Contre toute attente, la dépouille attire encore. C’est peut-être « un mythe savamment élaboré », la nostalgie n’y est peut-être pas pour rien, mais elle n’apparaît pas aux premiers plans des rues piétonnes, où chacun vaque à ses occupations, sans la gêne qui conviendrait à l’approche des ruines et des cadavres. Les vivants paraissent avoir librement choisit d’être là… Alors, il faut croire ce que veut taire la théorie générique : le « quart d’heure de centralité » promis à toutes les périphéries ne se substitue pas entièrement au plaisir d’être « à un quart d’heure du centre ». Dans un monde ou les tissus pavillonnaires et résidentiels, les zones commerciales et d’activités, regroupent l’essentiel des hommes et des biens, les fonctions des centres historiques sont changées. Ils ne peuvent plus prétendre à aucune exclusivité de droit. Ils sont de fait en concurrence directe avec les « pôles » d’activités, d’échanges et de décisions, avec les « centres » commerciaux et de loisirs. Cette concurrence se joue aussi entre deux acceptations du terme : le « centre » peut être, aussi bien, le lieu où les individus se regroupent en grand nombre, et l’origine d’un système de coordonnées qui permet de situer les individus. De plus en plus souvent, ces fonctions sont dissociées. Les centres de hautes densités se déplacent, apparaissent et disparaissent au grès des circonstances, en n’importe quels points du réseau autoroutier, perçu comme une suite d’instructions séquentielles : tout droit ; moins vite ; à gauche ; à droite… En revanche, les centres originels permettent de se situer d’autant mieux qu’ils sont immuables, déliés du temps subjectif, enserrés dans une géométrie euclidienne qui ordonne les alentours. À vrai dire, n’importe quel quartier régulièrement tramé, d’où partiraient quelques larges avenues, pourrait servir de centre originel. Mais comme la plupart des quartiers nouveaux sont construits en impasses, en poches, en radicelles, raccordées à un réseau routier en plat de nouilles, ce sont les vielles villes qui s’y collent. Elles ne dictent plus leur loi, mais proposent à tous un Système d’Informations Géographiques et Humaines (SIGH…), qui permet au visiteur de prétendre qu’il est allé quelque part – à Marseille plutôt que « dans l’agglomération marseillaise », par exemple – et à l’indigène de croire qu’il est de quelque part. C’est un bien petit rôle qu’on assigne aux centres historiques, très différent de ceux qu’ont joué les centres métropolitains. Mais c’est un joli petit rôle, qui renoue avec l’importance toute relative que pouvait avoir la ville aux yeux d’un paysan qui y venait deux fois l’an. Pour le meilleur et pour le pire, la fin des privilèges en droit n’a pas signifié le terme des avantages en nature. Les vieilles pierres et leurs habitants survivent, assez bien, comme des seigneurs déchus. Rien n’avait, avant la révolution, préparé la noblesse française à la gestion touristique des relais et châteaux. Rien n’a, aujourd’hui, préparé les citadins au rôle de Vendeur Représentant Placier d’un art de vivre urbain, en concurrence avec d’autres. Leurs premières résistances au tiers-territoire fut à la manière du Guépard : « tout changer pour que rien ne change » ; considérer les nouveaux venus comme une forme renouvelée du banlieusard, toujours mineur, toujours subordonné aux rapports immuables entre ville et campagne. Les faits nouveaux s’imposent dans un deuxième temps : le tiers-territoire, effectivement dominant, est le client effectivement solvable de la ville historique, qui se nourrit, un peu, de ses fabuleux excédents. Mon métier est d’apprêter les centres historiques à leur nouvel état. J’en montrerai quelques beaux exemples.

Pascal Urbain, le lundi 31 mai 2004, Maison Méditerranéenne des Sciences de l’Homme

PÉRIPHÉRIES

D’UNE CERTAINE ABSENCE À MARSEILLE

C’est hier soir que j’ai appris, par les organisateurs de ces rencontres, que je devais intervenir. La chose m’a été dite crûment : « Bohigas ne peut pas venir ; personne n’est disponible dans son agence ; aucune vedette internationale, aucun parisien ne peut se libérer ; nous comptons sur toi… ». Je suis ici par défaut, non seulement de Bohigas, non seulement du moindre de ses tireurs de plans, mais plus encore, de tous les architectes de quelque notoriété que ce soit. Dans ces conditions d’extrême précarité, je m’imagine mal résoudre, à la place de Bohigas, ou de tout autre, l’important problème des rapports « du centre à la périphérie», autrement qu’en termes très généraux : le rapport du centre à la périphérie, c’est le rayon !

Je m’attarderai plus volontiers sur la seule question qui importe à l’assistance : pourquoi Bohigas n’est pas venu ? Y répondre nécessite quelques détours, et la résolution d’un paradoxe : les densités humaines s’accroissent constamment, mais les hommes vivent de plus en plus seuls. Sous une forme ou sous une autre – les hommes se déplacent de plus en plus à mesure qu’ils se rapprochent, les quartiers périclitent à mesure que les villes s’accroissent, les ordures s’amoncellent à mesure que les camions poubelles passent plus souvent – ce contresens commun fait les choux gras des géographes. Je prétends, en ce qui me concerne, que les densités humaines décroissent.
Pour le démontrer, il faut rappeler que la densité d’un semis varie en fonction de l’unité de mesure choisie par l’expérimentateur. Pour une unité de mesure de 100 000 000 de Km2, qui correspond à peu près à la surface des terres émergées, 100% des hommes résident pour une densité de 0,5 à 0,6 par hectares. A cette échelle de mesure, tout le territoire est uniformément occupé. En revanche, si nous prenons pour une unité de mesure le demi mètre carré, qui constitue une bonne moyenne entre l’emprise au sol d’un homme debout et celle d’un homme couché, 100% des hommes résident pour une densité de 20 000 habitants à l’hectare et 99,997% des terres sont désertes. Vous conviendrez avec moi qu’à cette échelle de mesure, 50 Dm2, partout où il n’y a pas un homme debout, assis ou couché, il n’y a rigoureusement personne.

Nous tenons là un premier élément de réponses à la question posée. A l’échelle de 100 000 000 de Km2, la densité de Bohigas est 1, à Marseille exactement comme à Barcelone. A l’échelle de 50 Dm2, la densité de Bohigas est 0, à Marseille comme presque partout à Barcelone, à l’exception du seul demi mètre carré où se trouve précisément Bohigas en cet instant précis. Dans le premier cas, nous ne pouvons être nulle part plus près de Bohigas que nous le sommes à Marseille. Dans le second, aucun d’entre nous, à Marseille comme à Barcelone, ne peut s’approcher de Bohigas, sauf à occuper le même demi mètre carré que lui, par des contorsions que la morale réprouve. Dans le premier cas, Bohigas est ici parmi nous, comme partout ailleurs. Dans le second, Bohigas n’est nulle part ailleurs qu’en lui même, et nous ne pouvons pas le connaître.

Tout de même : je peux concevoir un territoire où nous serions physiquement présent avec lui ; il doit nécessairement exister des échelles de mesure où la densité de Bohigas varie. J’en citerai deux : sa ville et sa chambre. Pour des échelles de mesures de 50 à 500 Km2, les agglomérations sont traitées en blocs, et distinctes les unes des autres. A cette échelle, on discerne des contrastes importants entre les densités urbaines, celles des campagnes et des déserts. A cette échelle, la densité humaine est constamment croissante, dans des proportions qui excèdent l’accroissement moyen de la population mondiale. Implicitement, c’est à cette échelle que les géographes nous impressionnent : 3% des hommes vivaient dans les villes en 1900, ils sont 45% aujourd’hui ; 46% des Français vivaient en ville en 1914, ils étaient 74% en 1990. La densité s’accroît incontestablement pour ce que j’appellerai les échelles de mesure d’urbanité. Mais si nous adoptons une échelle de mesure de l’ordre de 10 m2, le mouvement général s’inverse, au moins dans les pays développés. La où vous trouviez, dans une même pièce, 3 ou 4 adultes et une dizaine d’enfants, vous ne rencontrez plus aujourd’hui qu’un adolescent boutonneux, seul dans « sa » chambre de 10 m2. Jusqu’à cette dernière décennie, la densité a décru régulièrement, pour ce que j’appellerai une échelle de mesure de convivialité.

Pour en revenir au problème qui nous importe, ces échelles induisent des résultats remarquables. Pour une échelle de 100 Km2, la densité de Bohigas est de 1 à Barcelone, et de 0 à Marseille. Pour une échelle de mesure de 10 m2, la densité est de 0 dans cette salle, et de 0, 000 000 01 à Barcelone. Ce n’est pas rien. Ce que nous pressentions intuitivement – l’absence de l’architecte à cette table, et sa présence à Barcelone – se vérifie parfaitement. Mais force nous est d’émettre quelques réserves. D’une part, nous pourrions nous trouver tous à Barcelone, et n’être pas près de lui. D’autre part, quand bien même nous serions, par chance, arrivés à lui, nous ne pourrions pas tous tenir dans les 10 m2 qu’il occupe. C’est également vrai dans cette salle. Dans mon environnent immédiat, j’aperçois quelques conférenciers, mais aucun de ceux qui prétendent m’écouter n’est présent. Il me faut compter de 10 à 20 mètres de plus pour vous voir. A l’évidence, les échelles d’urbanité et de convivialité ne sont pas pertinentes, pour ceux qui sont venus, ici, entendre Bohigas. Il faudrait, pour trancher nettement, imaginer une échelle de 500 m2.
Plus généralement, je conçois un ordre de grandeur, qui irait de 500 m2 à 1 Km2, que j’appellerai, par opposition aux échelles d’urbanité et de convivialité, une échelles d’aménité. Cet ordre de grandeur contient non seulement notre colloque, mais également la plupart des rassemblements publics et de nos pratiques, à l’exception des migrations automobiles. Quand nous ne prenons ni le métro, ni le bus, ni aucun véhicule privé, notre appréciation commune des densités s’évalue à cette aune. Le voisin est à 20 ou 30 mètres (soit 500 m2). Le tabac est à 100 pas (soit 10 000 m2) La plupart de nos déplacements à pieds se concentrent dans un quadrilatère de 1 Km de coté. C’est à cette échelle que, le plus souvent, nous évaluons notre nombre : la salle est pleine ; en terrasse, les sièges du café sont tous occupés ; à battre le pavé sous la pluie, pour je ne sais quelle cause, nous allons en rangs serrés ; les boutiques du quartier sont, au sens propre, bien achalandées… pour toutes ces raisons, nous sommes nombreux. A contrario : il faut prendre sa voiture pour acheter une baguette ; les enfants doivent prendre un car le matin ; le médecin est au cul du loup… pour toutes ces raisons, nous vivons seuls.

À cette échelle d’aménité, les mouvements de la population mondiale sont moins tranchés. La concentration croissante à l’échelle d’urbanité et la décroissance constatée à l’échelle de convivialité ne sont plus pertinentes. La densité croit en périphérie de Marseille, mais elle décroît dans le centre, sans atteindre nulle part celle de la ville constituée, au début du siècle. A l’échelle d’aménité, le grand mouvement de mitage des banlieues pavillonnaires correspond à une décroissance. Mieux encore : il n’est pas sûr que la désertification des campagnes qui a marqué la période précédente puisse être assimilée à une augmentation de la densité. Nos grands parents, qui ont rejoint les villes, ne venaient pas tous des fermes isolées et des cabanons perdus dans la garrigue. Le plus souvent, ils quittaient un village dont la densité, à une échelle de mesure d’un millier de mètre carré, n’était pas moindre que le lotissement où vivent aujourd’hui leurs rejetons. C’est dire qu’aux échelles où l’homme peut physiquement apprécier la proximité relative de ses semblables, sa densité est loin de croître uniformément. Elle décroît à l’échelle de convivialité. Elle fluctue à l’échelle d’aménité. Á mesure que notre isolement augmente, nos certitudes s’affinent : Bohigas n’est pas là, parce qu’il est plus probablement ailleurs. Et rien ne permet de supposer que les choses aillent en s’arrangeant.

Incidemment, les échelles où son absence peut être constatée – urbanité, convivialité et aménité – renvoient à des approches distinctes de la relation humaine, et à des formes bâties spécifiques : la ville, la maison et le village.
Apparue au quinzième siècle, « l’urbanité » désigne d’abord les qualités de la ville, puis celles de ceux qui y vivent. C’est une adhésion personnelle aux règles sociales, un plaisir de s’ouvrir à l’autre, qui n’engage néanmoins pas de liens affectifs particulier avec tel ou tel autre, et pas plus de liens de dépendances ou de subordination. L’urbanité est la mise en pratique quotidienne de la citoyenneté, d’une communauté de destin, d’une solidarité qui créé des devoirs, qui impose des règles de comportement, mais ne préjuge pas de la vie personnelle. L’urbanité a un lieu, où s’est justement conçu l’idée d’une vie privée distincte de la vie sociale : la ville.

La« convivialité », mentionnée dans certains livres de cuisine du siècle dernier, a été utilisée en 1973 par Ivan Illitch pour promouvoir un certain modèle de société communautaire. Elle engage des rapports positifs entre les personnes et postule des liens affectifs. Recréée à des fins d’utopie sociale, la « convivialité » est utilisée, dans la langue commune, et souvent dans l’idéologie dominante, pour colorer les pratiques sociales d’une teinte amicale et riante. Il y aurait de la « convivialité » dans les familles élargies, dans les hameaux de montagne, dans certains lotissements pavillonnaires, partout où la cohérence sociale, économique et culturelle du groupe est assez forte pour que des liens d’amitiés garantissent la capacité à vivre ensemble, à mener les enfants à l’école à tour de rôle, à se prêter la tondeuse à gazon et à prendre l’apéritif chez les un et chez les autres. La « maison commune » est son lieu de prédilection.

Quand à « l’aménité », dont les latins qualifiaient volontiers leurs villas, elle demeure associée aux formes modernes de la campagne organisée. A mi-chemin de la ville rêvée et du hameau idyllique, le village manque de tout. Il ne jouit pas de l’anonymat et des moeurs policées de l’urbanité. Au village, on y sait qui est qui, qui fait quoi et qui couche avec qui. La vie privée y est intimement liée à la vie sociale. On s’y aime, on s’y déteste, on y est subordonné ou dominant, plus ouvertement qu’en ville. Mais, pas plus qu’il n’est une ville, le village n’est ni une tribu, ni un groupe d’amis, ni aucune des figures de la convivialité. L’individu y tient son rang, même si sa position sociale est très fortement mêlée à ses qualités individuelles. Une situation théoriquement invivable, d’extrême confusion entre une société étroite et des aspirations à la vie privée, y est dénouée par un certain « charme » (au sens social et magique du terme) dont rend l’aménité qu’on suppose au village.

Objet social, l’aménité est inconstructible en théorie et manifeste en pratique, au contraire de l’urbanité et de la convivialité, introuvables, mais théorisées. La figure d’un « citoyen » de droit, évoluant librement dans la ville, indifférent à toute dépendance et à tout affect, a été fondée en principe par les anciens. La convivialité peut également apparaître comme un objet théorique, dans une tribu de sympathiques primitifs qui auraient décidé de conceptualiser leurs pratiques. Urbanité et convivialité sont deux envers théoriques à la guerre de tous contre tous, deux formes possibles d’un contrat social. L’aménité intrique trop étroitement l’affect, le droit et la dépendance pour être un objet construit en théorie. Elle apparaît toujours comme un contrat social inachevé ou perverti. Noël du Fail et Rétif de la Bretonne mêlent des brutes policées par la ville à de bons sauvages qu’elle contamine. Il revient à Pagnol de les accoupler dans « Manon des sources », elle, la sauvageonne qui n’a plus que ses chèvres comme convives, et lui, l’instituteur confit d’urbanité. A moins qu’avec « le Petit Monde de Don Camillo », on préfère appareiller le sorcier et le chef de tribu. Impensable en théorie, l’aménité apparaît en revanche comme une manifestation concrète, perceptible, de l’urbanité et de la convivialité. Il ne nous est pas donné, dans la trame sociale, d’observer un citoyen de droit, idéalement urbain, ou un homme convivial, purement affectif. Le peu qui nous libère réellement de la domination brutale, tient à une certaine tension, à une certaine vibration entre l’affect et le droit.

Le même renversement concerne les formes bâties. La ville délibérée, tracée au cordeau, conçue à ses origines ou perfectionnée comme un contrat social, est un objet théorique reconnu. La maison isolée et ses dépendances n’est pas non plus ignorée. Mais d’où vient que, dans les innombrables publications sur l’architecture rurale française, le village, comme forme construite, soit aussi systématiquement ignoré ? L’aménité est difficile à penser autrement que comme ébauche d’une ville, ou comme resserrement des maisons isolées. Et pourtant, dans les manifestations concrètes du cadre bâti, nous connaissons peu de villes qui ne tiennent ses aspérités d’une campagne antérieure, et peu de maisons isolées affranchie des modèles urbains. L’aménité est une forme réalisée de l’urbanité et de la convivialité.

Elle est aussi, de plus en plus souvent, un slogan publicitaire. S’agit-il de promouvoir les télécommunications ? Après Mac-Luhan, on parle de « village planétaire » ! S’agit-il d’organiser le tourisme de masse ? On construit des « villages-vacances » ! S’agit-il de traiter les banlieues tentaculaires de Marseille ? On évoque ses « noyaux villageois » ! Le village a bonne presse.… Ce goût nouveau ne va pas de soi. Tout portait les discours dominants à s’en abstraire: l’urbanisme moderne prétendait à la nouveauté des besoins, à la rationalité des méthodes, à l’invention plutôt qu’à la reproduction de modèles anciens ; quand aux partisans de la forme urbaine, ils s’intéressent plus volontiers aux villes constituées qu’aux noyaux villageois.

On ne saurait négliger, dans l’histoire du vingtième siècle, la permanence d’un courant « agraire ». Des cités-jardins anglaises aux lotissements pavillonnaires français, du Rêve Américain au Grand Reich Allemand, du fouriérisme à l’écologie, les vertus du « village » ont été régulièrement convoquées, mises au service d’idéologies qui n’entretenaient avec elles que de lointains rapports. Mais si les villages sont aujourd’hui parmi les figures dominantes de l’idéologie, c’est moins par les victoires qu’auraient remportées les promoteurs de la nature, que par les mécanismes de production des paysages modernes.

Les modernes détestaient moins la ville traditionnelle que ses excroissances, dont ils dénonçaient, avec la même vigueur que les partisans de la nature, l’absence de hiérarchie. Fascinés par l’organisation scientifique du travail industriel, ils en ont retenu deux principes: l’organisation des réseaux, mais aussi les méthodes de décomposition des travaux complexes en taches élémentaires. Épigones zélés, les urbanistes modernes ont portés leurs efforts méthodologiques dans deux directions : la séparation et la rationalisation des flux ; la définition d’unités de complexités croissantes, imbriquées les unes dans les autres sur le modèle atomique, de l’électron à la molécule, de la maison à la ville de 100 000 habitants, en passant par autant d’unités « de grandeurs conformes » que le nécessitait les circonstance.

On sait ce que sont devenus les réseaux. L’urbanisme moderne n’est que rarement parvenu à une gestion raisonnée des flux ; la maille autoroutière est à peu près organisée, mais les flux piétons et les transports en commun ne disposent de réseaux spécifiques qu’en de rares endroits. Plus généralement, la trame routière dessert, bon an mal an, une multitude de « cités » (logements sociaux, lotissements pavillonnaires, équipements et zones d’activités). Les flux y sont mêlés, mais les cités ne communiquent entre elles que par l’intermédiaire du réseau routier. La prophylaxie tient moins à une parfaite séparation des flux qu’à un relatif éloignement des foyers d’infections. L’urbanisme moderne réel tient plus de la mise en quarantaine des « cités » que d’un hygiénisme conséquent. Dès lors, le dimensionnement des « cités » est resté le seul acquit, et la seule pratique concrète héritée du mouvement moderne. Après quelques erreurs retentissantes, l’unité « de grandeur conforme» rêvée par les promoteurs de la Charte d’Athènes s’est stabilisée à l’aune d’un gros village du massif central. Les fiascos les plus récents et les restrictions budgétaires le ramènent progressivement à la taille d’un hameau des Cévennes.

La production concrète de villages en quarantaine, desservis par un réseau routier rationnel, a favorisé des discours hybrides, entre la rationalité moderne et le naturalisme, une soupe tiède où se mêlent la chandelle et l’électricité, l’échelle humaine et la vitesse, les « racines » et la « communication », particules d’humanité baignant dans un jus fédéraliste.

Plongé tout cru dans la marmite, le mouvement de retour à la forme urbaine n’a pas tardé à se dissoudre dans le potage. Tandis que les saveurs de la vie urbaines étaient mêlées dans un curry convivial, tandis que fondaient les graisses et s’amollissaient les chairs, le squelette était retiré à l’écumoire. Les défenseurs de la forme urbaine entendaient fonder leur pratique sur une ville « vidée du contenu social spécifique qu’elle peut avoir à l’un ou l’autre moment particulier et qu’on laisse parler simplement de sa propre condition formelle ». Ce programme s’inspirait des travaux italiens sur la typologie et la morphologie des villes constituées. Ces études mettent en évidence une certaine permanence des formes bâties, qui s’inscrivent dans de plus longues durées que celles des circonstances qui les font naître. Les régimes politiques, les vies privées, les représentations symboliques de l’homme dans la société, passent et trépassent plus fréquemment que les formes qui les accueillent. La ville, et seulement elle, a cette capacité de permanence. Au gré des moments historique, elle s’accommode de bouleversement dans les pratiques, mais reste pleine d’une « tradition continue de la vie citadine », pour reprendre les propos de Vidler. En ce sens, elle est œuvre de mémoire, de cohérence sociale, de permanence des principes d’une société de droit. On conçoit ce que ce discours sur la permanence n’ait pu être entendu, à plus forte raison suivi d’effets, dans un monde dominé par la consommation immédiate. La production concrète de villages atomisés n’a retenu de la forme urbaine que des fragments épars. La structure reste une affaire sérieuse, pensée en termes exclusivement routiers. Les villages en quarantaine sont vaguement teintés de « continuité urbaine ». Mais tout autour, le désert perdure.

S’il m’était donné de parler ici en mon nom, je dirais que le débat sur la centralité et la périphérie me parait biaisé, en ce qu’il mêle des questions que se posent les chercheurs, et un problème précis que se pose l’aménageur. Les questions du centre et de la périphérie sont innombrables, partout ou les économistes, les sociologues et les géographes identifient des hiérarchies territoriales. Ce n’est pas rien, d’apprendre que Marseille est située en périphérie de Rotterdam, que Rotterdam est en périphérie de l’Océan Pacifique, ou que la Canebière est en périphérie de la place Delibes. Ce n’est pas rien de se sentir loin de tout. Ce n’est rien de savoir qu’il y a, à Marseille, 10, 50 ou 100 centralités différentes. Ça donne le vertige aux architectes, comme à tout autre. Mais ils n’ont rien à en dire. Le seul problème où ils peuvent avoir quelques compétences relève de la forme. A ce titre, ils distinguent radicalement la tache grise des cartes IGN, celle du centre historique, des petits points noirs qui parsèment la périphérie. Il y a plusieurs centres dans la tache grise : les Cinq Avenues ; la Plaine ; le Prado ; le Vieux Port ; etc. Mais on passe de l’un à l’autre sans hiatus, sans rupture d’intérêt, dans une trame serrée. Les petits points blancs de l’agglomération ne sont pas dépourvus de centralités diverses. Mais on circule de l’une à l’autre dans un système effiloché en radicelles. Il y a des trous, des béances, des déserts à franchir entre deux îles, dans cette « société d’archipel » que Jean Viard nous promet. Dans la tache grise, nul n’est à l’abri de rencontrer l’autre. Dans les îles, dans les « villages » plus ou moins spécialisés qui émergent des infrastructures, chacun vit chez soi, quand bien même il « fréquente » de droite à gauche, et le plus souvent dans les rues de la tache grise. C’est par contraste entre les îles et les rues, entre la tache grises et les petits points noirs, qu’on peut parler d’un seul centre (qui en regroupe plusieurs) et d’une périphérie (qui organise ses centralités en archipel).
Implicitement ou explicitement, le discours dominant valide les petits points noirs comme autant de « villages ». La figure emblématique permet de réconcilier des projets radicaux et antagonistes : un contact direct de l’homme avec la nature et le plein air ; la chance pour tous d’une vie sociale de nature urbaine ; tout est possible, tout est dans tout, et le village résumerait tout.

Tenter de conserver une certaine rigueur dans les conditions actuelles du discours et des pratiques est un acte de résistance. Il doit en adopter les méthodes. Il doit exceller dans l’art du camouflage et du coup fourré. Puisque l’idéologie dominante place si haut le village, prenons les villages au sérieux, en espérant qu’il dégage des leçons utiles. Les îlots d’un village sont de moindre épaisseur qu’en ville. Les alignements y sont moins rigoureux. Les clôtures entre domaines privés et publics sont moins certaines. Les terrains peuvent être plus accidentés, à tel point qu’en ville, les reliefs les plus mouvementés – La Plaka à Athènes, Montmartre à Paris, le Panier à Marseille – ont longtemps été qualifiés de villages. Les types urbains sont moins associatifs qu’en ville. Enfin, les solutions de continuité sont plus supportables. En ville, à Marseille, la béance de la Porte d’Aix est une injure. Dans un village, une ruelle peut finir dans un champ, sans drame… L’intérêt porté aux villages ne doit pas faire renoncer au projet urbain. Mais dans les conditions d’opérations fragmentaires qui sont celles du monde moderne, il n’est pas inutile de s’intéresser à des procédures limitées dans l’espace. L’aménité, dès lors « qu’on (la) laisse parler simplement de sa propre condition formelle », fournit un corpus de hauteurs, de largeurs, de proportions, de matériaux et de mises en œuvres de l’espace public. Elle permet une pratique du projet « de campagne », au sens militaire du terme, celui de la guérilla et du coup de main architectural. L’aménité, ou si vous préférez, la lumpen-urbanité, est notre condition sociale.

Bohigas, Chef de Guerre à Barcelone, menant d’autres batailles, à de plus grandes échelles, et sachant l’extrême précarité de notre condition, pourrait légitimement inverser les termes de notre question : pourquoi sommes nous à Marseille, et pourquoi diable voulions nous l’entendre ? Certains d’entre vous ignorent peut être ce qu’il faut penser des rapports du centre à la périphérie, et, en bons citoyens, espéraient l’apprendre de la bouche d’un architecte qui fait autorité en la matière. Il y a de l’urbanité en ce dessein. D’autres espéraient peut être lui adresser la parole, dîner avec lui, en toute convivialité. Mais j’ose croire que la majorité avait d’autres buts. Nous aurions aimé, à travers ce qu’il nous aurait dit, et que nous savons probablement déjà, évaluer la personne d’un peu plus près, jauger son accent et sa maîtrise du français, apprécier son sens de la répartie. Et nous étions tout disposés, quelles que fussent nos opinions générales ou nos inclinations personnelles, à infléchir sensiblement notre avis, par les grâces de la vive voix. Ces mobiles relèvent de l’aménité. La partie est remise.

Pascal Urbain, Colloque “la ville dans tous ses états“, Marseille, 14 Juin 1996

VILLAGES

VILLE VS CAMPAGNE

La ville contemporaine se confond avec l’agglomération : un certain nombre d’habitants, serrés sur un certain périmètre, suffisent à la désigner. À ce titre, la ville contemporaine ne cesse de s’étendre et de rassembler la population mondiale. Notre lot commun est d’y vivre. Nous espérons y vivre bien.

La ville a très longtemps désigné autre chose : une pratique sociale minoritaire ; une portion congrue du paysage ; une structure formelle de rues et d’îlots, ponctuée de places et de monuments. Certainement, la ville contemporaine en est issue, par excroissance et scissiparité. Mais tandis que les banlieues de la ville contemporaine s’étirent jusqu’aux frontières du monde connu, la ville, au sens strict, a cessé de croître au début du siècle.
S’il fallait trouver un antécédent à la ville contemporaine, définie comme territoire global, pour la très grande majorité des hommes, ce serait la campagne : elle seule, jusqu’au siècle dernier, nous concernait presque tous, presque partout. Mais partout elle régresse, aux frontières des nouveaux quartiers.
La ville contemporaine grandit sans modèle. Elle parait tiraillée entre sa mère physiologique – la ville qu’elle renie – et sa mère adoptive – la campagne qu’elle dévore.

Entre ces deux figures impossibles, un thème s’impose par la bande : le village. Il est cité à tout propos, désignant indifféremment les lotissements pavillonnaires, les complexes hôteliers et le Worl Wide Web. Notre vie d’internaute et de résident paraît coincée entre l’avènement du village global de Marshall MacLuhan (« je vis à l’ère Marconi») et la crainte du village carcéral de Patrick MacGoohan (« je ne suis pas un numéro »). Mais, encore que les origines écossaises de ces deux auteurs ne paraissent pas en cause, force est de constater que le village qu’on nous propose s’apparente au monstre du Loch Ness, « pure création de l’esprit » publicitaire.

Si la ville et la campagne font l’objet d’approches savantes et opératoires, si elles peuvent encore occasionnellement servir de modèles utiles à l’aménagement du territoire, le village demeure une figure rhétorique. Ceux qui, historiens ou géographes, en analysent les formes et les pratiques, n’imaginent pas en tirer des leçons opératoires. Leurs approches économiques et sociales mêlent nécessairement les formes bâties aux territoires agricoles qui les environnent, et dont elles dépendent. Quant aux théoriciens de la forme urbaine, ils assimilent volontiers les villages aux cités qui, très souvent, en découlent. Une encyclopédie renvoie assez volontiers le lecteur curieux du village aux entités concurrentes, la ville et la campagne : « Village : voir Rural(Aménagement – 14 – 504 c) et Ville (Origines – 18 – 814 c) ». Le village n’est pas autrement considéré que comme le perfectionnement de la vie rurale ou comme l’origine de la civilisation urbaine. Il paraît toujours défini en creux, par ce qu’il n’est plus ou ce qu’il n’est pas encore. Un vide lexical en témoigne : entre l’urbanité et la ruralité, aucun adjectif ne qualifie le village, au point qu’il faille ici retrouver, pour le désigner, un adjectif passé de mode, l’amœnitas dont Cicéron qualifiait les charmes champêtres de sa villa d’Arpinum. Comme l’urbanité, l’aménité mêlerait l’agrément d’un lieu – son sens originel – au charme d’urne relation sociale – que le mot désigne à partir du 18° siècle.
Nous avons ici pour ambition de prendre au sérieux la figure rhétorique du village. Il ne s’agit ni d’un village réel, ni d’un village imaginaire, mais d’une figure réellement présente dans l’imaginaire partagé. Si les qualités sociales qu’on lui reconnaît aujourd’hui sont étroitement liées à des formes bâties, si l’aménité intrique le caractère d’un lieu au comportement de ceux qui l’habitent, le village peut, au moins partiellement, servir de modèle opératoire à la ville contemporaine. Le propos n’est pas de vaine nostalgie. L’aménité est au cœur du débat sur l’aménagement du territoire.

DE L'AMÉNITÉ EN ARCHITECTURE

A cet endroit précis, le chemin s’infléchit, déborde en porte-à-faux d’une courette avant de passer sous la terrasse qui le surplombe. Le détail est assez surprenant pour qu’il faille en rendre compte par une coupe de principe. Assis sur le rebord du parapet, j’en traçais les grandes lignes sur un carnet, tandis qu’à l’autre bout de l’escalier, mon collègue prenait à grandes enjambées la mesure du dispositif. En contrebas, dans la petite cour carrelée, une femme arrosait des jasmins en pots, rassemblés dans un coin frappé d’une flaque de soleil. Je sentais, sans trop y prêter attention, des regards en coin qui, sous un chapeau de paille à larges bords, jaugeait notre étrange manège. Il fallut une minute ou deux avant qu’on me hèle d’en bas :
– excusez-moi, monsieur, vous faites quoi ?
– nous dessinons le village, Madame…
La question était posée sans méchanceté, mais l’embarras manifestait tout autant de la curiosité qu’une inquiétude diffuse à l’égard des intrus. A vue de nez, j’empiétais d’une fesse et demi sur un domaine privé, j’en prenais conscience, et me relevais en répondant. Que dire d’autre ? C’est un bien beau village que vous avez-là, je suis architecte, je m’y intéresse, un organisme m’a chargé d’en lever quelques détails, à fin de publication d’un petit ouvrage sur l’architecture villageoise en Provence… Quel organisme ? Quelle publication ? Destinée à qui ? J’entrevoyais une conversation prolongée, des réponses et de nouvelles questions, des présentations peut-être, et qui je suis, et vous-même… Debout, une main en casquette sur les yeux, je m’en tins à répéter stupidement l’évidence :
– nous dessinons… nous dessinons le village.
Aussi incorrecte qu’ai pu lui sembler ma réponse, cette dame mure, bronzées et blonde, svelte encore dans un pantalon qui évoquait plus sûrement la terrasse des Deux Garçons que le terroir profond, paru s’en contenter, et d’un même mouvement, hocha la tête d’un air entendu pour la baisser à nouveau vers ses fleurs. Si je n’avais pas manqué à mes devoirs, cet instant aurait pu être de pure aménité.
L’urbanité est très différente. Ceux qui, en ville, il y a une vingtaine d’année, ont dessiné en peint, connaissent les regards d’intérêts qui leurs étaient portés. Un homme assis par terre, un crayon en main, n’est jamais vraiment banal. Mais rien n’autorisait le passant à l’interpeller à ce propos. Il dessinait et c’était son droit, comme d’autres passaient de plein droit. A tout prendre, on lui demandait l’heure, on jetait un regard derrière son épaule, les plus hardi osaient un commentaire. Et si d’aventure, quelqu’un se hasardait à l’inquisition, l’artiste n’avait aucune peine à le renvoyer à ses occupations, fermement persuadé de son plein droit à vaquer aux siennes. Telle était l’urbanité. La promiscuité qui nous liait dans la rue autorisait un abord prudent :
– alors comme ça, vous dessinez ?
Elle permettait un relais engageant ou un refus ironique à poursuivre plus avant.
– comme vous voyez, je dessine !
Mais en aucun cas, l’urbanité n’autorisait, sauf à manquer d’un savoir-vivre élémentaire, à en demander les comptes, à exiger de savoir pour quoi, et pour qui… On dessinait librement dans une rue qui appartenait à tous. Les riverains n’y avaient pas de droits spécifiques, pas plus que les passants n’étaient supposés savoir ce que cachaient les volets clos.
La vie réelle est très différente de l’aménité et de l’urbanité. Le dialogue y prend une autre tournure.
Riri (riri-duck@roodoodoo.com) s’est joint à la conversation
Fifi dit : hallo Riri
Riri dit : bonjour à tous : -)
Loulou dit : ASV Riri ?
Riri dit : 12, Mec, Hollywood
Fifi dit : Waouh ! Super…
Loulou dit : Riri, c’est quoi ton truc ?
Riri dit : je dessine
Loulou pense : tu dessines des moutons, Syntex ?
Riri dit : Non, je dessine de grands oiseaux aux longs cous
Loulou dit : on n’aime pas beaucoup les cygnes par ici, étranger : -(
Riri (riri-duck@roodoodoo.com) a été exclu de la conversation par l’hôte Donald 7156

Sur Internet, Riri, vilain petit canard, en sera quitte pour rallier le chat-room des cygnes blancs. Mais dans un « quartier », il aurait pu se faire proprement casser la figure. Il lui serait certainement impossible d’y dessiner sans qu’un résident l’interpelle et lui fasse valoir ses droits de copyright sur les images. C’est bien ainsi que certains journalistes vont filmer les gens et les choses, avec des bonbons pour les petits et de l’argent pour les grands frères.
La vie réelle est ainsi faite, brutale et cruelle. L’urbanité et l’aménité visent, autant que faire se peut, à en édulcorer les traits amers. Mais leurs procédés sont différents.

L’URBANITÉ INSTAURE UNE RELATION IMPERSONNELLE ÉQUITABLE DANS UN MONDE INÉQUITABLE

Les protagonistes peuvent être de conditions sociales très différentes : nobles ou roturiers, cadres ou employés. Mais ils se croisent dans la rue, se saluent, se parlent ou s’entraident quelque peu : l’un demande son chemin à l’autre, qui lui indique. Ce n’est pas de la compassion : l’égaré n’en mourrait pas, s’il n’était pas renseigné. Ce n’est pas de l’amitié : l’informé ne connaît pas l’égaré. Ce n’est pas un échange : celui qui rend service ne reverra jamais son débiteur. Le demandeur ne s’adresse pas à une personne en particulier, mais à un individu anonyme qui représente la collectivité. Son interlocuteur ne rend pas service à une personne en particulier, mais à un autre représentant de la collectivité. S’il attend un service en retour, c’est d’un autre qu’il l’obtiendra, un autre jour, en d’autres circonstances. L’urbanité – « comment ça va ? Très bien, merci, et vous ? » – est un rapport de l’individu à la collectivité. Plus précisément, c’est une obligation morale, un impératif catégorique : à tout moment, l’individu est en devoir de rendre certains menus services à la collectivité ; il est en droit d’attendre les mêmes égards à son endroit. Cette obligation s’apparenterait de très près la discipline militaire, si les efforts consentis étaient plus importants. L’urbanité est un potlatch – système de dons et de contre-dons – à minima. C’est une sorte de loterie où tous gagnent à peu près ce qu’ils ont misé. Son intérêt vaut moins par les services rendus que par la stricte égalité d’une relation impersonnelle.

Mais, pour le meilleur et pour le pire, nous ne nous cantonnons pas toujours dans l’anonymat. Les relations sociales réelles reprennent leurs droits : je t’aime en vrai ; je te hais pour de bon. Si ces vérités méritent d’être dites, il faut, pour ne pas renoncer aux acquis de l’urbanité, pour ne pas sombrer dans la guerre de tous contre tous, qu’elles soient partiellement travesties en aménité. On y mettra les formes. On organisera un rite de passage entre l’urbanité et le réel. Un jeune homme ouvre une porte à une jeune femme. Elle lui sourit. Il la complimente. C’est de l’urbanité. Ils ne se doivent rien encore, ils sont égaux, libres et indifférents. Mais il sait depuis le premier instant, elle sait depuis le second, qu’une relation beaucoup plus personnelle peut s’ensuivre. En réponse au premier geste du garçon, elle était dans l’obligation de sourire. En réponse à une demande explicite – « chez toi ou chez moi ? » – elle aurait le choix d’agréer… ou de l’envoyer paître. Il craint d’essuyer un refus humiliant. Il n’avoue pas son désir. Il parle du temps qu’il fait, d’apparence détaché, mais à l’affût d’un signe d’elle, qui dirait son accord ou son refus. Peu importe où se situe la frontière entre l’urbanité et le réel. Dans certaines sociétés, le sourire est déjà de trop. Dans d’autres, la demoiselle accepte un verre au bar sans déroger à l’urbanité. Mais à un certain moment, qui dépend des conventions, il faut passer un abyme. Quand il n’est pas franchi à la hussarde – Julien Sorel saisi la main de Madame de Rênal – il est traversé à la rame, par une série de phrase et de comportements à double sens : un sens dans le registre de l’urbanité ; un autre dans le registre de la vie réelle. Des relations moins passionnées utilisent le même procédé. Cette dame qui, tout à l’heure, nous demandait gentiment ce que nous faisions dans la rue, jouais sur les deux tableaux : celui d’une relation impersonnelle – vous avez certainement le droit d’être là, mais permettez ma curiosité… ; celui d’un rapport d’autorité – si vous êtes journaliste ou agent de la Dde, filez hors de ma vue !

L’AMÉNITÉ INSTAURE UNE RELATION PERSONNELLE AMBIGUË DANS UN MONDE EXPLICITE

Les lieux de l’urbanité et de l’aménité sont aussi différents que les procédés employés.
Le lieu de l’urbanité est un espace public de fait. Ce peut être un espace privé de droit : un inconnu m’aborde dans un salon où je suis invité ; je réponds poliment ; je suppose que celui qui m’aborde a un droit à être là égal au mien ; je me considère de fait dans un espace public.
Plus généralement, la ville est le cadre privilégié de l’urbanité. Les gens y vont ensemble, dans une rue qu’ils partagent. Les convenances y sont partiellement dégagées des liens hiérarchiques et affectifs. A chaque coin de rue, on côtoie un inconnu. On ne saura pas toujours, à sa mise, à son air, s’il est plus ou moins que soi, ami ou ennemi. Assez souvent, il faudra postuler la parité, imaginer un commun respect des lois, malgré des penchants distincts. L’urbanité est la mise en pratique quotidienne de la citoyenneté, d’une certaine communauté de destin, d’une solidarité qui n’engage pas outre mesure la vie privée. C’est précisément ce qu’est la rue : non pas une représentation symbolique de la citoyenneté, mais une machine à répartir des lots différenciés de part et d’autre d’un espace commun et égalitaire, subit par nécessité. La rue est un lieu de passage. On s’y côtoie. On s’y frôle. On y vole aussi, on y assassine, mais au vu et au su, au risque d’être pris sur le fait. Un clan a pu confisquer la rue, une barricade peut l’obstruer. Provisoirement, le passant s’en détournera, pour autant que d’autres rues lui soient ouvertes. Un jour ou l’autre, les gendarmes y mettront bon ordre.

La mécanique de la rue est aussi simple qu’efficace : tant que les flux ne sont pas séparés entre eux, tant que sur un seul plan, le séjour se mêle au déplacement, tant que l’espace est rare, rien ne peut être approprié par l’un sans préjudice de l’autre, et nul ne peut prétendre éviter quiconque.
Les menus plaisirs ne sont pas à dédaigner : les magasins, les cris, les mouvements de foules, la proximité de nombreux services, la surprise d’une rencontre, l’élégance d’une maison commune, le rêve d’une maison à soi, qui aurait « pignon sur rue »… Peu importe la carotte, l’essentiel de la ville est dans son prix : l’incapacité de rentrer chez soi sans passer là où les autres vont ; une promiscuité plus souvent subie qu’elle n’est souhaitée, une impérieuse nécessité de vivre ensemble, nombreux, inconnus, dans un espace commun et restreint. Telles sont les conditions construites de l’urbanité.

Le lieu de l’aménité est un espace intermédiaire entre privé et public : au seuil d’une maison, un homme s’approche tout près d’un groupe constitué ; la conversation s’arrête ; poliment, on l’interroge, on l’invite à s’écarter. S’il entrait dans la cuisine, il serait prié sans ménagement de déguerpir. S’il restait dans la rue, sa présence serait admise sans procès. L’ambiguïté d’un double sens ne s’impose que dans l’entre-deux.
Le village est le cadre privilégié de l’aménité. L’inconnu y est assez rare pour que, la plupart du temps, on sache qui est qui, qui fait quoi et qui aime qui. La vie privée y est intimement liée à la vie sociale. On s’y aime, on s’y déteste, on y est subordonné ou dominant, plus ouvertement qu’en ville. Mais pour autant que le village apparaisse dans une société de droit, il n’est ni une tribu, ni un groupe d’amis. L’individu y tient son rang. Les personnages emblématiques du village ne sont plus le chef ou le seigneur, le père, le pair ou le frère de sang, qui tous supposent des dépendances ou des liens affectifs forts, mais le curé et le maire, l’instituteur ou le voisin, dont les positions sociales sont très fortement mêlées aux qualités individuelles. Une situation théoriquement invivable, d’extrême confusion entre une société étroite, presque tribale, et des aspirations à la vie privée, y est dénouée par un certain « charme », au sens social et magique du terme, une aménité dont rend compte une certaine littérature de village.

Les textes nous rappellent une histoire paysanne dont les progrès seraient moins dépendants de la ville que ne le suggère une certaine tradition. Au 18° siècle, on trouvera des traces d’aménité chez Rétif de la Bretonne, sous l’implacable autorité du père, malgré l’incroyable soumission de la tribu. Plus loin de nous, les « propos rustiques» de 1548 n’en sont pas privés. Noêl du Fail y met en scène, à travers la lutte entre deux villages voisins, Flameaux et Vindelles, l’opposition entre un temps qu’on imagine « bon vieux », et la modernité en marche. Mais c’est dans la première moitié de notre siècle, dans le « petit monde de Don Camillo » ou chez Pagnol, qu’on s’approche au plus près du village que nous aimons.

Le monde y est dur encore, les haines tenaces, les secrets bien gardés, les figures d’autorités puissantes. En contrepoint, un étranger qui s’installe, un instituteur républicain, un maire communiste, ou une jeunesse amoureuse, bousculent les règles tribales et portent des valeurs de hautes tenues. Les conflits sont d’ordre majeur, qu’aucun tragédien n’imaginerait dénouer autrement que dans le sang. Il coule moins souvent que le pastis ! Au bout du compte, autour de la même table, les maîtres s’avouent moins durs, les dogmes moins stricts, les nœuds moins gordiens. Ils auront mal lus, ceux qui ne verraient, sous la treille, qu’une « convivialité » de bon ton, ils n’auront pas pris la mesure d’un dénouement toujours miraculeux, d’une aménité de vin de pays, dont les parfums fleuris rachètent la brûlure.

Physiquement, le village se distingue de la ville en tous ses aspects : les îlots y sont plus étroits, l’espace public y est plus perméable, bordé de maisons plus aérées, plus autonomes et plus modestes, sur des reliefs plus accidentés. Ces caractères formels contribuent tous à la porosité du relief et du bâti, de l’institutionnel et du domestique, du privé et du public. Ils instaurent l’entre-deux propice à l’aménité.
La critique architecturale a théorisé la porosité de plusieurs façons. La plus intéressante peut être la distinction traditionnelle entre le plan et la surface. Le Corbusier distinguait déjà les deux termes dans « Vers une Architecture ». Giulio Argan, historien de l’art, remanie les concepts en 1955, notamment à propos de l’œuvre de l’architecte italien Brunelleschi (1377,1446).
Le plan projectif, c’est le cadre idéal, élémentaire, dans lequel se déploie la métrique euclidienne. C’est sur le plan qu’on définit une proportion, qu’on règle le rapport entre une hauteur et une largeur, c’est entre plusieurs plans qu’on décrit un volume.
Mais la surface concrète s’en détache sensiblement : une nervure déborde en saillie, un joint signale la ligne constructive, des panneaux sont creusés en arrière du plan idéal, marqués d’ombres portées.
Tandis que le plan se dresse et rend intelligible la métrique du projet, la surface est toute en vibrations, en mouvements. Incidemment, les lignes du plan, directrices, intersections, sont signifiées par la surface. C’est dans le frémissement de la surface par rapport au plan que se joue l’architecture.

Le frémissement est manifeste dans la coupe en travers du village d’Aurons, de la partie basse du village jusqu’à l’ancien château. C’est une structure crantée, dont la surface suit d’assez près le plan général de la pente du terrain. On y repère facilement six à sept grands paliers, à leur tout découpés par de plus petites restanques, au nombre de deux à quatre pour chaque palier. Là où sont les maisons, le sol semble tantôt plus profondément creusé, tantôt plus nettement saillant. De mêmes entailles se signalent à plus petite échelle, dans le traitement des garde corps maçonnés en limite des restanques. On reconnaît, à cet emboîtement de motifs identiques, à cette porosité entre le sol et l’air, la coupe d’un village.

Coupe sur le village à Aurons
Coupe sur la vieille ville à Marseille

La coupe sur les vieux quartiers dynamités de Marseille est très différente. C’est le profil d’une ville. Le désordre n’y est pas moindre, et pas moindre l’emboîtement des motifs. Mais les courbes y sont plus tendues, le désordre y joue à des échelles plus contrastées. A grande échelle, les rues tracent de profondes entailles. A très petite échelle, sur les toits, le bruissement est plus saccadé.

La coupe sur Marseille évoque une très fine écume au sommet de très grandes vagues. La coupe sur Aurons enchaîne deux ou trois séries qui s’emboîtent comme le feraient des vagues, un clapotis et des rides. La coupe sur Marseille affirme brutalement la distinction entre le dedans et le dehors, entre le privé et le public. L’urbanité est reine. Le profil d’Aurons multiplie les imbrications et les entre-deux. L’aménité triomphe.
Mais entre l’urbanité retranchée des « centre anciens » et l’aménité en haillons des « vieux villages », le cadre physique de la ville contemporaine instaure de nouveaux rapports sociaux, essentiellement pervers. L’entre-deux a pourtant été un principe fécond de l’architecture moderne, dans ce qu’elle a de plus aimable : les entrées de Frank Lloyd Wright, les auvents d’Alvar Aalto, les embrasures de Le Corbusier… témoignent d’une savante porosité entre le dedans et le dehors. Mais ce principe a rarement dépassé le seuil des bâtiments, il n’a pratiquement jamais été mis en œuvre dans les compositions urbaines. Au vingtième siècle, la gestion de l’entre-deux a plus souvent concerné les rapports de la maison à la nature que les rapports des maisons entre-elles, les architectes ont plus souvent traité les relations de l’homme aux éléments que les relations des hommes entre eux. L’architecture néo-régionale contemporaine n’est pas autrement faite que l’architecture savante : à grand renfort de pergolas, d’auvents, de treilles, de pigeonniers et de haies taillées, elle organise un entre-deux aimable, entre une maison « isolée » et une campagne « supposée ». Mais les maisons ne sont jamais assez isolées, la campagne est toujours absente. Les habitants sont tout surpris de se découvrir des voisins là où ils espéraient des biches. « Adieu, veaux, vaches, cochons… ». On lâche les chiens !

Dans la ville contemporaine, dans les cités inachevées, dans les lotissements interminables, le cadre de vie réel instaure un rapport imaginaire entre l’homme et la nature. Mais les rapports sociaux réels n’ont plus d’autre cadre qu’un village imaginaire. Si nous voulons construire ce village, nous devons le comprendre. Quelques croquis en montrent les mécanismes secrets. Les lieux représentés sont réels. Les histoires sont inventées. Elles parlent d’un lieu commun et d’un temps suspendu.

AURONS

Origines
« Au commencement, l’homme vivait dans une grotte »

Avec raison, les préhistoriens en doutent. Mais les historiens confirment que la croyance en une vie primitive troglodyte est largement partagée dans les civilisations qui nous sont connues. Nous aimons à imaginer nos ancêtres blottis dans les replis d’un relief originel. Nous ne savons rien de ces origines. Nos campagnes sont domestiquées, elles ne sont « naturelles » que par contraste. Ici, deux murs en pierres tracent une ligne de partage entre la campagne policée des arbres taillés, à gauche, et à droite un paysage – herbes folles et rochers – qui par contraste peut paraître « naturel ». Des enfants jouaient aux bons sauvages dans les grottes. Elles ont été fermées par des grilles après qu’on y a trouvé, gravé sur le rocher, un cœur et deux noms : Marius ; Fanny.

« Au commencement, l’homme construisait une cabane »

Après la grotte, une certaine cabane primitive sert d’abri à l’homme premier. Ce mythe là, autant que la grotte, est commun à toutes les civilisations. Cette première maison que nous imaginons est isolée du dehors par quatre murs et nécessairement isolée de toutes les autres maisons, qui ne viendront qu’après elle. Contre toute vraisemblance, contre toutes les formes d’habitats agglomérés, la maison de campagne idéale est, même dans certaines publications savantes, toujours représentée comme un bâtiment isolé. La cabane idéale ne fait bon ménage avec aucune autre. En revanche, elle est supposée s’ouvrir largement sur la nature environnante. Des portes, des fenêtres, des auvents, des pergolas, débordent le plus largement possible. Il est remarquable que dans notre imaginaire, le geste inaugural – construire un mur qui nous sépare de l’extérieur – soit toujours accompagné d’un repentir – ouvrir une fenêtre sur l’extérieur.

« Au commencement, l’homme dressait une clôture »

Techniquement, la clôture est plus facile à réaliser que la cabane. Elle devrait la précéder. Mais on imagine plus volontiers la clôture comme un successeur un peu canaille de la maison primitive. Ce que la clôture dit au monde – « ceci est à moi » – relève plus des jalousies de l’homme civilisé que des manières du bon sauvage. Quoi qu’il en soit, la clôture est soumise au même repentir symbolique que la cabane : ce qu’elle enferme, elle doit l’ouvrir ; ce qu’elle cache, elle doit le montrer. Les allées de beaux platanes qui bordent la route sont redoublées, derrière la clôture, par une rangée de grands cèdres. L’espace privé fait ses civilités à l’espace public.
Sur le terre-plein entre les platanes et les cèdres, Marius jouait aux boules. Fanny évitait l’endroit.


Rue

Accolées les unes aux autres, les maisons font clôture le long de la rue. Un portail métallique ferme un jardin. En haut d’un grand mur de pierre, une treille nous invite à l’apéritif. Nous n’accéderons ni au jardin, ni à la terrasse. Mais l’un et l’autre donnent à voir, laissent plonger les regards au-delà des grilles et des murs, contribuent à la perméabilité du domaine public. En ville, les façades ferment la rue, tranchent les perspectives, le domaine privé ne transpire qu’à travers les fenêtres entrouvertes. En ville, les balcons, les fleurs en pots, les rideaux et les voiles filtrent nos regards indiscrets. Au village, on préfère le secret au caché, la malice au pervers. Trop peu de monde passe dans cette rue, pour qu’il faille s’en protéger.

Dans le coin du mur, deux escaliers droits montent en parallèle. L’un est public, l’autre est privé, un garde corps en fer forgé nous le rappelle. Peut-on monter ? Rien ne nous l’interdit ! Un adolescent se tenait là, au pied des marches ouvertes à tous. Sur la terrasse en surplomb, une longue chevelure noire s’affairait autour de la table. Négligemment, le jeune homme s’accoudait à la rampe sans détourner les veux. Il se sentait plus près d’elle, en touchant le fer qui menait à elle… S’apercevant du manège, Monsieur Capulet Père invita Marius Montaigu à les rejoindre sur la terrasse.


Ilots

Tandis que certaines rues sont tracées avant toutes choses, d’autres ne le sont qu’après coup, entre les maisons déjà bâties, déliées les unes des autres. On n’a pas encore inventé le trottoir, la chaussée est partagée par tous. De part et d’autre de la rue, on agrémente le seuil par des plantations, on bâti une clôture en pierres sèches.

L’îlot est constitué de la même manière. Une ancienne ferme est divisée par héritage. Des lots passent de mains en mains. Une cour commune demeure, qui dessert indifféremment plusieurs maisons particulières. Entre l’îlot et la rue, le mur est interrompu, il cède la place à une grille, qui ouvre largement sur l’espace intérieur. C’est à la fois une place, une cour et un cœur d’îlot.
Mais a qui appartient la grange ? Les familles Capulet et Montaigu en revendiquent la propriété !


Murs

Deux murs alignés : l’un d’entre eux limite un jardin privé ; le second est strictement public.
Le regard glisse de l’un à l’autre sans hiatus, ensemble ils organisent le paysage.
Dans l’étagement des murs en pierres, les terrasses privées contribuent au même effet que les restanques de droit public, se glissent les unes derrière les autres comme autant de rideaux de scène.
Le décor est planté.
Les acteurs s’attifent en coulisses.

Pendant l’entretien qu’il eut avec Marius Montaigu, Ursule Capulet n’eut pas un mot sur la grange que se disputaient les deux familles.
Mais il fit clairement comprendre au jeune homme qu’il ne devait plus s’approcher de sa fille, qui rougissait derrière la porte entrouverte.
En partant, Marius su qu’ils devraient encore se cacher quelque temps.


Clôture

Une clôture incurvée fait entrer un peu de la rue dans le jardin. Il est possible qu’on ait voulu contourner la fontaine. Plus probablement, le fontainier, tard venu, a jugé le recoin propice à une halte fraîche. Mais à qui appartient le terrain ? Vieille rengaine…

Une terrasse en débord fait entrer un peu de la maison dans la rue. Le soutènement de la terrasse s’incurve bizarrement, sans que le dessin de la chaussée y soit pour rien. Il est possible qu’un propriétaire ait voulu tenter un grand geste baroque. Plus probablement, un maçon paresseux, considérant un rocher qui entravait la ligne droite, décida de le contourner par la gauche.

Un mur à peine assez haut pour s’asseoir signale qu’une part de l’espace est de droit privé, sous la tonnelle. On entre probablement dans une pièce d’habitation, sans hall, sans concierge, sans cage d’escalier commune, sans aucune transition intérieure. Mais le muret signale, à l’extérieur, un peu de ce qui va suivre dedans. Le banc est en pierre. Vous ne le volerez pas… et le propriétaire ne prendra probablement pas la peine de le rentrer ce soir. Mais qui sait ?

Sisyphe, le vieux maçon, n’aimait pas beaucoup les efforts violents. Le banc de pierre devant chez lui, il l’avait fait poser par deux gaillards qu’il payait à la tache. Mais un samedi, entre chiens et loups, d’un seul épaulé-jeté, il souleva la dalle de pierre et la porta à bout de bras jusqu’à la porte. En refermant, il s’adressa au voisin :
– avec tous ces voleurs, c’est plus prudent… Mais ne t’en fais pas, je la sortirai demain matin !
C’est ce qu’il fit, juste avant la messe, devant tout le village venu voir si, d’aventure, le vin nouveau ne lui serait pas monté à la tête. On chercha à savoir ce qu’il avait trafiqué avec cette pierre. On ne trouva rien. On le cru fou. Mais plus personne ne le traita jamais de fainéant.

Aussi peu percés qu’ils soient, les murs d’un village ont l’ouie fine. Qu’un vieux fou lance un défi, on le sait aussitôt. Que deux enfants s’y tiennent la main, on les repère vite.

C’est dans la bicoque prêtée par l’oncle Sisyphe que les amants se retrouvaient en hivers, à chaque fois qu’ils le pouvaient. L’entrée était discrète. Mais pour y mener un grabat depuis la grange, ils avaient du traverser le village sans être vu. En leur confiant la clef, l’oncle avait fait des mystères :
– dimanche matin, vous pourrez porter le lit. Je trouverai à les occuper tous pendant une bonne demi-heure.
C’est juste le temps dont ils avaient besoin pour déménager, refermer la porte et arriver à l’heure à l’église. Mais après la messe, ne sachant rien des évènements récents, ils eurent tous les peines du monde à soutenir la conversation :
– C’est incompréhensible, ce qu’a fait l’oncle. Qu’est ce que tu en penses ?
– j’en pense… que c’est incompréhensible, répondait Fanny.

Dans le village, tout concourt à la confusion des genres, à la perméabilité des rues. Depuis la place des trois platanes, on pénètre une cour, on s’enfonce en cœur d’îlot, sans grilles, sans seuil, sans frontière qui signalerait les limites de l’espace public.

Derrière la bicoque, la porte du jardin grinçait terriblement.
Le petit frère de Fanny trouvait sa sœur un peu bizarre, depuis le jour où l’oncle avait fait le fada. Il la suivait régulièrement. Régulièrement, elle le semait en contournant la colline. C’est vrai qu’il était miro. Mais il n’était pas sourd. A chaque fois qu’il était perdu, il entendait un grincement qui le travaillait. A force d’études et de recoupements, il trouva la cachette et débusqua les cachés. Ce fut un grand plaisir d’aller tout raconter à son père.


Relief

La négociation entre le relief et l’architecture est une composante majeure de l’aménité. Le sol naturel transpire sous les pierres disjointes d’un escalier, comme la vérité sous le mensonge.

Sisyphe Capulet barra le chemin à son frère qui remontait vers la maison des Montaigu. Ursule était armé d’un solide gourdin.
– Laisse moi passer, je vais tuer Marius.
– Ton futur gendre ?
Ursule pâli, avant un sursaut d’humour, hargneux :
– Tu es au courant ? C’est déjà dans le journal ?
– Marius, c’est un brave garçon…
– C’est un voleur de grange !
Sisyphe sourit :
– Mais la grange, elle a toujours été aux Montaigu. Tu ne le savais pas ?

Les plissements naturels de la roche servent d’argument au tailleur de pierre, qui en déduit un escalier sculpté dans la masse.

En redescendant vers le lavoir avec son frère, Ursule Capulet n’en démordait pas :
– La grange est à nous
– Le terrain est à eux…
– Il nous a été donné
– Contre quoi ?
Ursule haussa les épaules :
– C’est une si vieille histoire…
– N’est-ce pas ? dit Sisyphe, avant de reprendre : Tu te souviens d’Egine Montaigu, la jolie rousse qui nous faisait tant rêver ? Je l’aimais. Papa a tout fait pour m’en écarter. Il a ressorti cette histoire de grange. Il a brouillé nos deux familles. Je suis resté célibataire. Et maintenant, digne fils de ton père, tu veux gâcher la vie des deux jeunes ?

Aussi mouvementé que soit le relief, les maisons demeurent identiques à ce qu’elles seraient en plaine : symétriques quand elles le peuvent, toujours horizontales. Les maisons ne sont pas des « dahus ». On sait que ce petit animal, vivant à flanc de montagne, a les pattes amont plus courtes que les pattes aval. Il est « adapté » à son milieu. Mais les maisons, comme les hommes, composent avec le climat, négocient avec le relief, plutôt qu’elles ne s’y adaptent. C’est le drame de la culture, contre la nature : en hivers, les esquimaux ont froid ; à flanc de collines, les maisons ont le vertige.

Sisyphe n’était pas mécontent du bobard qu’il avait improvisé devant son frère. C’était assez rocambolesque pour tenir jusqu’au mariage, qui se ferait, avec l’aide de Dieu… et du Maire. Il s’en alla voir le second.
Un mur suffit généralement pour raccorder une pente et une contre pente, de part et d’autre d’un bâtiment régulier. Un lieu s’ensuit, ni totalement ouvert, ni parfaitement clôt, qui prolonge la grange.

Végétation

Dans les plissements du relief et des murs, la végétation joue un rôle important. A gauche, les buissons sont en masses compactes. A droite, les herbes sont en peignes, les arbustes en tamis. Du rideau opaque au voile transparent, toutes les formes de porosité sont possibles. Qui s’occupe de ces jardinières ? Qui les arrose ? Des voisins, sans doute, qui rivalisent !

Les arbres des villes vont en rangs serrés, sagement alignés le long des boulevards. L’arbre de village supporte la solitude. A l’abri du lavoir de son clan, déserté par les femmes, Monsieur Capulet méditait le sort de sa fille. Après tout, le vin était tiré. Un mariage devait s’ensuivre. Si la demande était faite en bonne et due forme, il l’accepterait.

Á l’abri du lavoir des Montaigu, déserté par les femmes, le père de Marius méditait sur son sort. Le vin était tiré. Un mariage devait s’ensuivre. Mais comment faire la demande sans déchoir ? Au printemps, la justice fut rendue sous un platane, puisque aucun chêne ne traînait par-là. Le maire, que les rondeurs de Fanny agaçait depuis quelques temps déjà, réquisitionna la grange des Capulet-Montaigu « pour raisons d’utilité publique, d’intérêt national et de secret d’état » aussi impératives que mystérieuses. Une manifestation fut organisée. Les Capulet et les Montaigu marchaient ensemble contre « l’arbitraire municipal ». Une trêve avait été conclue entre les deux familles, « tant que la grange serait confisquée ». Ce n’est pourtant qu’à contrecœur qu’un mois plus tard, Monsieur capulet maria sa fille.


Pratiques

Monsieur le curé avait pourtant arrangé les choses au mieux. Il avait astiqué les saints, fait poser une main courante le long de l’escalier, pour les dames, et un grand pot de plantes grasses sur le coté. Il officiait déjà, quand un antiquaire de Marseille, arrivé en retard, invité par on ne sait qui, s’étonna « d’une église du douzième siècle travestie en pavillon de banlieue », sans comprendre que la modestie s’imposait, quand, de l’autre coté de la rue, une ferme avait été travestie en mairie et en école

Le maire en fut gré au curé, quand après lui il scella l’union des novis dans la cour de l’école, qui servait aussi à l’ancienne mairie.
Nombreuses ont été les communes qui, après que la loi Guizot de 1883 leur a imposé de se doter d’une école, on jugé opportun d’y adjoindre un local municipal. L’habitude en est restée longtemps de faire se côtoyer la mairie et l’école. Ce qui vaut pour les villages a prévalu pour de nombreuses villes.
En ville, le côtoiement des services distincts est parfaitement assuré au mitoyen. Le long d’une façade urbaine, on passe d’une architecture à l’autre, d’une fonction à l’autre, sans procès, si ce n’est, au droit du mitoyen, le frémissement des gouttières, et plus récemment, des fils du téléphone.

La façon dont le portail de l’école d’Aurons s’accroche à 1a façade de la mairie est d’une plus grande complicité. L’école est dans le même bâtiment que la mairie. La porte de l’école ne donne que sur la cour. Son mur de clôture s’élève en arc, jusqu’à rejoindre le linteau. La courbe confère à la façade de la mairie une manière d’aileron à volute, comme ceux qui flanquent, de part et d’autre, le fronton d’une église classique. La porte est d’une dignité égaie à celle de la mairie, mais son encadrement subordonne l’une à l’autre. Tout converge vers l’axe de la mairie, pignon qu’on jugerait banal si son axe n’ordonnait pas la porte, cinq fenêtres encadrées par des bandeaux, un oeil de bœuf, deux lanternes en appliques et une paire de jardinières maçonnées. Tandis que l’institution emprunte son pignon à une maison commune, une treille, qu’on imagine au départ abriter du soleil la façade de la maison, prolonge maintenant la porte de l’école, comme une allée monumentale. La pompe républicaine s’arrange de bric et de broc. L’institution émerge du domestique, tandis que le public reste intriqué au privé.

Bien plus tard, il a été nécessaire de libérer les locaux attenants à l’école. La nouvelle mairie a été installée dans l’ancien presbytère. Le jardin du curé a été transformé en cour d’honneur. Les mariés descendent l’escalier. Les enfants s’arrosent à la fontaine. Les grilles protègent la famille et les invités. Mais la fête déborde partout dans le village.

Après le vin d’honneur, Marius et Fanny grimpèrent jusqu’à la vierge à l’enfant. Ils souriaient en silence, juste au-dessus de la grotte où ils avaient connu leurs premiers émois. La noce les suivait en cortège. Personne n’osa imaginer la tête de Madame Capulet, si les jeunes mariés n’avaient pas rendu cet hommage à la vertu.

CONCLUSION

Il est peu probable que les gestionnaires de ville contemporaine, de ses autoroutes et de ses réseaux enterrés, puissent utilement s’inspirer de l’aménité comme principe de composition d’ensemble. L’aménité ne peut être pertinente qu’à l’échelle des composants élémentaires de l’agglomération : lotissements, zones d’activités ; pôles et centres divers… Il s’agirait alors d’une aménité retranchée dans ses quartiers, d’une tactique défensive, indifférente aux grandes infrastructures qui innervent l’agglomération.
L’aménité demeure une arme intéressante à deux endroits.
D’une part, dans les termes d’une commande aussi atomisée que son objet, il n’est pas sûr que les concepteurs aient d’autres choix possibles qu’une tactique défensive. Tel plan de lotissement, tel dossier d’insertion urbaine, telle étude d’impact, peuvent n’avoir pas d’autre objet et pas d’autre résultat qu’un certain village sauvé des eaux.
D’autre part, l’aménité explicite a une valeur polémique au regard de certains discours sur la ville contemporaine, qui présentent ses éléments comme autant de villages disjoints, sans jamais dire ce qu’ils sont, sans jamais montrer en quoi les relations interpersonnelles y sont restreintes, au regard de l’ancienne condition urbaine.

Texte : Pascal Urbain, pour le Caue de Bouches du Rhône, 2000

QUARTIERS

QU’EST-CE QU'UN QUARTIER ?

La vallée de l’Huveaune à Marseille

Les études urbaines, quand elles ne concernent pas une unité foncière clairement déterminée, s’intéressent à des entités territoriales en quête d’improbables identités. En général, le « périmètre d’étude » intègre quelques villas, un centre commercial, quelques barres, un parc ou une jachère, une voie rapide et ses délaissés, un fatras de bricoles éparses dont on n’imagine pas ce qu’elles peuvent être ensemble.
Et quand l’objet d’étude est morphologiquement déterminé – un lotissement, une barre de logement, une jachère – la question posée est très souvent de lier, de désenclaver, de dissoudre ce qui fait système dans l’amas incertain de ses alentours. Ce qui ramène au problème précédent.
D’une façon ou d’une autre, l’étude concerne toujours le statut existentiel de l’objet urbain :
– ou bien il n’y a pas d’objet a priori, et l’étude vise à le constituer, de bric et de broc ;
– ou bien il y a un objet cohérent, et l’étude vise à en faire la brique d’une broque improbable.
Les agglomérations contemporaines nécessitent un effort constant d’identification de leurs limites et de leurs éventuels découpages. On sait la difficulté qu’eut l’Insee à définir une « aire urbaine », par itération, à partir d’un pôle urbain 1. Á plus forte raison, il est problématique d’identifier les sous-catégories d’une aire urbaine, qu’on les désigne comme « secteurs », comme « zones », comme « pôles », ou plus simplement encore, comme « quartiers ». Le quartier d’une ville ancienne pouvait, à l’occasion, ne poser aucun problème d’identification. Ainsi, à Marseille, le quartier Belsunce est très clairement limité par la Canebière, les boulevards Dugommier et d’Athènes, l’avenue Charles Nedelec, la rue d’Aix et le Cours Belsunce. C’est une extension de la ville classique, historiquement, morphologiquement et architecturalement déterminée. Et quand même le quartier ne serait pas aussi socialement déterminé que d’aucuns veulent le croire, il ne pose aucun problème d’identification : tout un chacun s’y reconnait, dedans ou dehors. En revanche, même dans la ville ancienne, un quartier définit par un pôle, plutôt que par des limites, pose déjà quelques problèmes de reconnaissance : est-on de Castellane, à Castellane, ou proche de Castellane ? La question se complique d’avantage encore dans l’agglomération contemporaine, qui bouleverse les entités géographiques, qui éventre les entités architecturales, qui entremêle les domanialités et les infrastructures. D’une part, il y a des blocs compacts, généralement enclavés, radicalement déliés de la ville : lotissements ; grands ensembles ; zones commerciales ; pôles d’activités ; etc. D’autre part, au-delà de ces structures élémentaires, l’identification d’un quartier, quel qu’il soit, devient difficile, tant pour les résidents que pour les visiteurs. Á Marseille, être (ou n’être pas) de Saint Marcel ou de La Barasse, être (ou n’être pas) à la Valentine ou à la Capelette, avant que d’apparaitre comme des crises identitaires, se présentent à tous comme de véritables problèmes épistémologiques : « Saint Marcel, je sais où c’est, mais là, est-ce-que j’y suis déjà ? » Face au démembrement des réalités physiques, constatés par les architectes, il ne reste plus aux sociologues qu’à constater l’émiettement des réalités culturelles, pour que le territoire n’apparaisse plus, en fin de compte, que comme une agglomération de monades urbaines. Mais s’il est devenu très hasardeux, et pour tout dire imbécile, de risquer le moindre regroupement territorial, la tradition continue à identifier des « quartiers », qui excèdent le voisinage immédiat d’une monade. Ces quartiers sont, dans une mesure croissante, partiellement déliés de la géographie urbaine. Hollywood fut, au vingtième siècle, le cas limite de ces identités déliées du territoire.
« L’image cinématographique d’HOLLYWOOD ! et la vraie commune d’Hollywood ne coïncident plus que très lâchement depuis les soixante-quinze dernières années. Et en effet, “Hollywood” est à tout point de vue un concept difficile à cerner, à la fois évasif et élastique. Tout d’abord, le lieu précis où se trouve Hollywood est un motif de désaccord officiel total. Chaque ville de Los Angeles et chaque agence du comté est dotée d’une unité de service dénommée “Hollywood”, pourtant aucune d’entre elles ne partage les mêmes limites et une seule se réfère au tracé de l’éphémère Ville d’Hollywood (1903-1910). En d’autres termes, la police interpelle des suspects dans un Hollywood pendant que le service de la propreté collecte les ordures dans un autre. Il n’y a que la redondance de ces Hollywood officiels et concurrents qui n’est l’objet d’aucune controverse. » 2

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L’incontestable existence d’Hollywood, comme fédération de monades, comme spectacle intégré, et finalement comme objet culturel, peut être pratiquement déliée de la moindre réalité territoriale. On continue réellement d’aller à Hollywood, sans être jamais certain d’y être sur le moment, mais au retour, avec la tranquille assurance d’y avoir été. Une part significative des quartiers contemporains est construite sur ce modèle.

Henno & Bertheleme, Studio Trafic, E.N.S.A.Marseille, 2003

La réalité effective de ces quartiers fictifs peut paraitre paradoxale, et très éloignée de considérations pratiques. Mais elle peut être éclairée par le travail que Renan eut à faire, en de toutes autres circonstances, pour répondre à une question simple : qu’est-ce qu’une Nation ? Il le fait à un moment, la fin du dix-neuvième siècle, où toutes réponses de bon sens devaient être écartées en toute rigueur :
– une nation n’est pas une dynastie, parce qu’il est avéré, en France, qu’elle peut se débarrasser de ses rois ;
– une nation n’est pas un état, parce qu’il est avéré, en Italie, qu’elle peut vouloir exister avant même que d’avoir un état ;
– une nation n’est pas une race, une langue, une religion, parce qu’il est avéré, en Alsace, qu’on peut être français en ayant tous les traits sociaux et culturels d’un allemand ;
– une nation n’est pas une entité géographique déterminée, parce que les grands pays européens du moment se sont tous projetés très au-delà de leurs « frontières naturelles » ;
– une nation n’est pas de strict intérêt, parce que les sentiments nationaux du moment paraissent excéder très largement les besoins que d’honorables traités commerciaux pourraient satisfaire à moindre frais.
Au terme de ces exclusions 3, Renan ne veut plus, et ne peut plus, en toute logique, définir la nation autrement que par la volonté de ceux qui la font : une nation, c’est, en substance, « avoir fait de grandes choses ensemble, vouloir en faire encore ». Au vu des grandes choses qu’ont effectivement faites les nations, et au vu des cataclysmes que les nationalismes ont effectivement provoqués, il serait cavalier d’écarter la pensée de Renan d’un revers de main, au motif qu’il s’agirait d’une fiction, très éloignée des considérations pratiques. Des effets pratiques, il en eut, pour le meilleur et pour le pire.

Pour le meilleur et pour le pire, la ville contemporaine voit naître, ou peut faire naître, des « quartiers » qui ne coïncident pas toujours, ou pas strictement, avec les entités géographiques, sociales ou culturelles dont ils sont issus, qui ne sont ni des entités géographiques, ni des entités sociales, ni des entités culturelles établies, mais des expressions de pure volonté. Le « coté obscur » de cette force est désormais bien connu. Il s’incarne dans l’émeute, dont tout montre qu’elle n’est pas un effet direct des monades urbaines, mais de la volonté explicite d’en outrepasser les frontières géographiques, sociales et culturelles. Si le repli des monades sur elles mêmes, si l’enfermement des entités urbaines, si la reconstitution de « villages » spectaculaires et marchands, ne sont pas considérés comme des réponses adéquates aux débordements incontrôlés des « quartiers », il parait nécessaire de concevoir les quartiers contemporains comme des fédérations partiellement déliées de leurs territoires, libérées d’une glaise qui, aujourd’hui, apparait toujours comme de la boue.

Il importe peu qu’un « périmètre d’étude » existe ou n’existe dans le réseau des identités culturelles traditionnelles. Ce périmètre va exister, existe déjà, comme ensemble d’opportunités foncières, comme ensemble de problèmes urbain, et en conséquence, comme unité d’intervention des pouvoirs publics pour exploiter ces opportunités et pour résoudre ces problèmes. Le périmètre va également exister come réseau de revendications, en réaction aux problèmes posés, peut-être, et plus vraisemblablement encore, en réaction aux moyens apportés pour les résoudre. Il est vital que ces revendications puissent se reconnaitre dans un projet, fut-il celui contre lequel elles seront avancées.

Pascal Urbain, Mars 2007

ANNEXE : COMPRENDRE EVREUX

Ghetto de Varsovie, 11/1940 à gauche, le « grand ghetto », à droite, le « petit ghetto » Le « périmètre d’étude » dans sa version la plus tragique
Ghetto de Varsovie, 09/1941
Ghetto de Varsovie, 04/1943
Varsovie, avant 1940

Dans la ville traditionnelle, le ghetto est morphologiquement indiscernable.
Un ou plusieurs quartiers sont culturellement reconnus.
Mais il n’y a pas d’objet identifié préalable à l’enfermement du « périmètre »

Cité de la Madeleine à Evreux, 11/2005

. « En application de l’état d’urgence décrété par le gouvernement, le préfet de l’Eure vient de décider du 9 au 21 novembre, de 22h à 5 heures, l’application du couvre feu, pour tous, sur le quartier de la Madeleine. La circulation des personnes et des véhicules est donc interdite (sauf obligations professionnelles, urgences familiales ou médicales) dans le périmètre délimité par le Bd du 14 juillet, la route de St-André, le rue de la Forêt et la rue Jean Moulin. » Site Evreux au service des Ebroïciens 09/11/2005. 8 points d’accès (en bleu, ci-dessus) suffisent à contrôler le périmètre. Il fallait fermer une cinquantaine de rues à Varsovie.

Cité de la Madeleine à Evreux, avant et après novembre 2005

Le « périmètre » est visiblement constitué. C’est une monade.

Varsovie, La passerelle entre le petit ghetto et le grand ghetto Application cynique de la théorie des « flux séparés »
1. Une aire urbaine est « un ensemble de communes, d’un seul tenant et sans enclave, constitué par un pôle urbain, et par des communes rurales ou unités urbaines - couronne périurbaine - dont au moins 40 % de la population résidente ayant un emploi travaille dans le pôle ou dans des communes attirées par celui-ci. ».
2. Mike Davis, Beyond Blade Runner, in Ecology of Fear, Metropolitan Books, New York, 1998, Trad. Arnaud Pouillot, Au-delà de Blade Runner, Los Angeles et l’imagination du désastre, Allia, Paris, 2006, 156 pages, Chapitre 6.
3. Les exemples réellement évoqués par Renan à l’appui de sa thèse ne coïncident pas strictement avec ceux que nous avons choisis, avec pour parti pris d’évoquer les évènements historiques qu’il eut à connaître.